Ne cachez pas la chambre de Proust au grenier

Ne cachez pas la chambre de Proust au grenier

 

Triste comparaison : Proust est resté enfermé dans sa chambre pendant des années pour écrire et sa chambre va croupir verrouillée pendant au moins trois ans. Sera-ce dans quelque grenier ?

 

Cette destination est naturelle, dans À la recherche du temps perdu, pour des objets que l’on veut cacher. Pour ce qui nous préoccupe, c’est un choix par devoir, dénoncé ici hier (voir la chronique Un scandale : porte close à la chambre de Proust) : le musée Carnavalet de Paris doit être rénové, réaménagé, embelli. Du coup, tous ses trésors vont être empaquetés et les amateurs vont en être privés pendant treize trimestres. Le 2 octobre prochain sera le dernier jour de visite. Ensuite, le lieu sera fermé jusqu’à la fin 2019.

 

Le proustiste que je suis s’est empressé d’ouvrir l’œuvre pour trouver quelque allusion à des situations y ressemblant. J’en ai trouvé deux.

Dans Du côté de chez Swann, le général des Froberville vante le style Empire à la duchesse de Guermantes, qui méprisant la noblesse du même nom, rétorque qu’elle a enfermé les « choses comme ça », « horrible[s] », qui se trouvent chez elle « dans les greniers de Guermantes où personne ne les voit. »

Dans Sodome et Gomorrhe, Mme Verdurin se débarrasse de « grands diables de bronze » et de « petits coquins de siège en peluche » en les expédiant « au grenier » de la Raspelière louée aux Cambremer.

 

Par goût, méchanceté ou devoir, le résultat est le même : les amateurs sont priés d’aller se faire voir !

 

Fort heureusement, la situation ne demeure pas forcément désespérée. Ainsi, dans Le Côté de Guermantes, la chère Oriane, revenant sur sa détestation, assure devant la princesse de Parme avoir « toujours adoré le style Empire » et fait « descendre du grenier tous les splendides meubles » de cette époque pour en meubler ses appartements. Glissons sur la mauvaise fois de la duchesse pour nous réjouir de la réapparition de ce mobilier.

 

Revenant à notre époque, plaidons vigoureusement pour que le musée Carnavalet ne persiste pas dans la privation de la chambre reconstituée de Proust qu’il nous impose.

 

Ne gémissons pas, protestons et agissons. Il faut se mobiliser pour que cet espace, chéri des Proustiens, ne reste pas invisible jusqu’en 2020. Je lance l’appel : Rouvrez la chambre de Proust ! Signez l’appel, faites-le circuler.

Ce ne sont pas les lieux qui manquent et qui seraient ravis d’accueillir cette reconstitution. Faites des propositions.

 

La sagesse finira par l’emporter.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*[Le général de Froberville]— Mais je crois même qu’ils ont de belles choses, ils doivent avoir la fameuse table de mosaïque sur laquelle a été signé le traité de…

— Ah ! Mais qu’ils aient des choses intéressantes au point de vue de l’histoire, je ne vous dis pas. Mais ça ne peut pas être beau… puisque c’est horrible ! Moi j’ai aussi des choses comme ça que Basin a héritées des Montesquiou. Seulement elles sont dans les greniers de Guermantes où personne ne les voit. I

 

*Mme Verdurin fut piquée que M. de Cambremer prétendît reconnaître si bien la Raspelière. « Vous devez pourtant trouver quelques changements, répondit-elle. Il y a d’abord de grands diables de bronze de Barbedienne et de petits coquins de sièges en peluche que je me suis empressée d’expédier au grenier, qui est encore trop bon pour eux. » Après cette acerbe riposte adressée à M. de Cambremer, elle lui offrit le bras pour aller à table. IV

 

*[La princesse de Parme :] — La commode sur laquelle la plante est posée est splendide aussi, c’est Empire, je crois, dit la princesse qui, n’étant pas familière avec les travaux de Darwin et de ses successeurs, comprenait mal la signification des plaisanteries de la duchesse.

— N’est-ce pas, c’est beau ? Je suis ravie que Madame l’aime, répondit la duchesse. C’est une pièce magnifique. Je vous dirai que j’ai toujours adoré le style Empire, même au temps où cela n’était pas à la mode. Je me rappelle qu’à Guermantes je m’étais fait honnir de ma belle-mère parce que j’avais dit de descendre du grenier tous les splendides meubles Empire que Basin avait hérités des Montesquiou, et que j’en avais meublé l’aile que j’habitais.

  1. de Guermantes sourit. Il devait pourtant se rappeler que les choses s’étaient passées d’une façon fort différente. III

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Ne cachez pas la chambre de Proust au grenier”

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  1. Je présume que, là comme ailleurs, le problème va se révéler financier… (assurances, transport, gardiennage…)

    Le musée Carnavalet n’était-il pas d’accès GRATUIT ? Si l’on vous suit, Patrice, il faudrait que la « famille d’accueil » pratique elle aussi cette gratuité…

    Ne serait-ce pas là que le bât blesse ?

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