Les mystérieuses foires normandes

Les mystérieuses foires normandes

 

Est-il possible de prendre Proust en défaut ? Y aurait-il dans sa Recherche des personnages inutiles, des scènes superflues ? Par deux fois, j’y ai cru en lisant une énième fois À l’ombre des jeunes filles en fleurs.

La première, c’est en m’arrêtant à un personnage et à sa présence dont je me suis dit qu’ils ne servaient strictement à rien : à Balbec, Elstir s’apprête à présenter le Héros à Albertine. Comment l’intéressé réagit-il ? Proust nous apprend d’abord qu’il est en train de manger un éclair au café — la belle affaire ! — ; ensuite, qu’au lieu d’accourir, il s’attarde auprès d’un homme âgé qu’il voit pour la première fois. Le motif ? L’inconnu admire la rose qu’il porte à sa boutonnière, du coup, le jeune homme la lui offre et le questionne sur des foires dans la région.

On ne fait pas plus incongru : le personnage tombe comme un cheveu sur la soupe et l’échange laisse interdit. (La situation, reproduite ci-après, pêche sur la forme en accueillant maladroitement deux fois le verbe « demander » dans une même phrase.)

 

Dans les pages qui suivent, rien ne vient justifier ni étayer le propos. C’est mal connaître Marcel ! L’explication est donnée deux tomes plus tard, dans Sodome et Gomorrhe, trouvée en recherchant d’autres occurrences de « foire ». C’est là que se trouve l’unique autre fois : dans un restaurant de Saint-Mars-le-Vêtu, toujours en Normandie, Morel évoque la « foire de Balbec » où, question gigolos, Charlus « trouver[ait] bien des choses ».

 

Le mot ne revient plus jamais. Il n’est donc pas vain de vouloir trouver un lien entre les deux épisodes. Ce blogue n’a jamais eu, et n’aura jamais, l’ambition de proposer des exégèses de la Recherche. Il laisse ça aux Proustiens Patentés. L’occasion n’en est que plus attirante pour avancer une hypothèse — aussi subliminale que hardie : si le Héros ne s’empresse pas d’aller voir la belle demoiselle à Balbec, c’est que ce sont des beaux messieurs qui l’attirent !

 

Je vous avais prévenu, c’est audacieux. Mais il en va ici comme dans les enquêtes criminelles : ce n’est pas à moi de prouver que j’ai raison, c’est aux sceptiques de démontrer que j’ai tort…

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Demain, l’autre fois où j’ai cru que Proust se plantait.

 

 

 

Les extraits :

*[À Balbec :] Au moment où Elstir me demanda de venir pour qu’il me présentât à Albertine, assise un peu plus loin, je finis d’abord de manger un éclair au café et demandai avec intérêt à un vieux monsieur dont je venais de faire connaissance et auquel je crus pouvoir offrir la rose qu’il admirait à ma boutonnière, de me donner des détails sur certaines foires normandes. II

 

*[À Saint-Mars-le-Vêtu :] Et qui eût regardé en ce moment Morel, avec son air de fille au milieu de sa mâle beauté, eût compris l’obscure divination qui ne le désignait pas moins à certaines femmes qu’elles à lui. Il avait envie de supplanter Jupien, vaguement désireux d’ajouter à son « fixe » les revenus que, croyait-il, le giletier tirait du baron. « Et pour les gigolos, je m’y connais mieux encore, je vous éviterais toutes les erreurs. Ce sera bientôt la foire de Balbec, nous trouverions bien des choses. Et à Paris alors, vous verriez que vous vous amuseriez. » Mais une prudence héréditaire du domestique lui fit donner un autre tour à la phrase que déjà il commençait. De sorte que M. de Charlus crut qu’il s’agissait toujours de jeunes filles. « Voyez-vous, dit Morel, désireux d’exalter d’une façon qu’il jugeait moins compromettante pour lui-même (bien qu’elle fût en réalité plus immorale) les sens du baron, mon rêve, ce serait de trouver une jeune fille bien pure, de m’en faire aimer et de lui prendre sa virginité. » IV

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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