L’énigmatique allumette d’Octave

L’énigmatique allumette d’Octave

 

Coincer Marcel ! L’admiration qu’on lui porte n’interdit pas de s’interroger sur l’absolue pertinence de ses écrits. Voici une autre illustration (voir la chronique d’hier) du plantage du chroniqueur.

 

Il est trois occurrences d’« allumette » et compagnie dans la Recherche.

La première, dès la première page, porte sur celle que le Héros frotte dans son lit pour voir à sa montre qu’il est minuit ; la dernière, dans La Fugitive, a Venise pour cadre et indique qu’il compte se faire allumer par des « allumettières » ; celle du milieu décrit Octave le gommeux parlant gravement de deux aristocrates (au féminin) — encensant l’une, Mme de Cambremer, qualifiée de « femme du monde » et dénigrant l’autre, Mme de Villeparisis, « une arriviste ». Passant du coq à l’âne, il enchaîne sur une partie de golf à venir.

Pendant qu’il parle, il « frott[e] une allumette ». Nous sommes à Balbec, dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Rien dans la scène ne vient éclairer ce détail. Pourquoi Proust éprouve-t-il le besoin de glisser cette allumette ? La réponse est en amont, quelques dizaines de pages plus haut (cinquante-et-une dans la Pléiade) : l’écrivain montre Octave, venant du golf, présenté comme un bon danseur oisif, allumant un cigare tout en demandant la permission mais sans attendre la réponse.

Ainsi, le cigare justifie l’allumette, confirmant qu’une œuvre bâtie comme une cathédrale doit être cohérente dans chacune de ses parties, aussi minuscules soient-elles.

 

L’énigme n’en est donc plus une.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. I

 

*Octave obtenait, au Casino, des prix dans tous les concours de boston, de tango, etc., ce qui lui ferait faire s’il le voulait un joli mariage dans ce milieu des « bains de mer » où ce n’est pas au figuré mais au propre que les jeunes filles épousent leur « danseur ». Il alluma un cigare en disant à Albertine : « Vous permettez », comme on demande l’autorisation de terminer tout en causant un travail pressé. Car il ne pouvait jamais « rester sans rien faire », quoique il ne fît d’ailleurs jamais rien. Et comme l’inactivité complète finit par avoir les mêmes effets que le travail exagéré, aussi bien dans le domaine moral que dans la vie du corps et des muscles, la constante nullité intellectuelle qui habitait sous le front songeur d’Octave avait fini par lui donner malgré son air calme, d’inefficaces démangeaisons de penser qui la nuit l’empêchaient de dormir, comme il aurait pu arriver à un métaphysicien surmené. II

 

*Andrée ne se mêla pas à la conversation, elle ne connaissait pas, non plus d’ailleurs qu’Albertine ni Octave, Mme de Villeparisis. « Je ne sais pas pourquoi cette dame a fait toute une histoire, dit pourtant Andrée, la vieille Mme de Cambremer a reçu une balle aussi et elle ne s’est pas plainte. — Je vais vous expliquer la différence, répondit gravement Octave en frottant une allumette, c’est qu’à mon avis, Mme de Cambremer est une femme du monde et Mme de Villeparisis est une arriviste. Est-ce que vous irez au golf cet après-midi ? » et il nous quitta, ainsi qu’Andrée. II

 

*[La Venise, des humbles campi, des petits rii abandonnés] C’était elle que j’explorais souvent l’après-midi, si je ne sortais pas avec ma mère. J’y trouvais plus facilement, en effet, de ces femmes du peuple, les allumettières, les enfileuses de perles, les travailleuses du verre ou de la dentelle, les petites ouvrières aux grands châles noirs à franges, que rien ne m’empêchait d’aimer, parce que j’avais en grande partie oublié Albertine, et qui me semblaient plus désirables que d’autres, parce que je me la rappelais encore un peu. VI

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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