Le yacht d’Albertine (et sa Rolls)

Le yacht d’Albertine (et sa Rolls)

 

Rien n’est trop beau pour l’être qu’on aime… Albertine rêve-t-elle de posséder un yacht ? Qu’à cela ne tienne, le Héros est décidé à lui en offrir un — avec une Rolls-Royce en prime. Au diable l’avarice !

Le projet connaît des stades variés : d’abord, l’idée de l’achat, puis celle de la construction, ensuite de la commande, son quasi réalisation avec le nom déjà choisi — le Cygne —, l’évaluation de son coût — deux cent mille francs d’entretien par an —,  pour finir par le renoncement, au gré des relations complexes (pour le moins !) entre les deux êtres.  Au bout du compte, c’est Albertine qui demande que soit décommandée la voiture de luxe. On peut imaginer que le yacht, non évoqué, devrait subir le même sort.

 

En fait, la seule question qui vaille est celle-ci : le Héros a-t-il jamais sérieusement songé à de tels achats somptuaires ? J’ai des doutes.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les  extraits :

*[Albertine :] — Comme j’aimerais être riche pour avoir un yacht, dit-elle au peintre. Je vous demanderais des conseils pour l’aménager. Quels beaux voyages je ferais ! Et comme ce serait joli d’aller aux régates de Cowes ! II

*Grisé par la reconnaissance que m’inspirait la gentillesse d’Albertine si près de la souffrance atroce qu’elle m’avait causée, de même qu’on promettrait volontiers une fortune au garçon de café qui vous verse un sixième verre d’eau-de-vie, je lui dis que ma femme aurait une auto, un yacht ; qu’à ce point de vue, puisque Albertine aimait tant faire de l’auto et du yachting, il était malheureux qu’elle ne fût pas celle que j’aimasse ; que j’eusse été le mari parfait pour elle, mais qu’on verrait, qu’on pourrait peut-être se voir agréablement. IV

*Les robes même que je lui achetais, le yacht dont je lui avais parlé, les peignoirs de Fortuny, tout cela ayant dans cette obéissance d’Albertine, non pas sa compensation, mais son complément, m’apparaissait comme autant de privilèges que j’exerçais ; V

*Ainsi, si j’avais interrogé M. de Charlus sur la vieille argenterie française, c’est que quand nous avions fait le projet d’avoir un yacht — projet jugé irréalisable par Albertine, et par moi-même chaque fois que, me remettant à croire à sa vertu, ma jalousie diminuant ne comprimait plus d’autres désirs où elle n’avait point de place et qui demandaient aussi de l’argent pour être satisfaits — nous avions à tout hasard, et sans qu’elle crût, d’ailleurs, que nous en aurions jamais un, demandé des conseils à Elstir. Or, tout autant que pour l’habillement des femmes, le goût du peintre était raffiné et difficile pour l’ameublement des yachts. Il n’y admettait que des meubles anglais et de vieille argenterie. Cela avait amené Albertine, depuis que nous étions revenus de Balbec, à lire des ouvrages sur l’art de l’argenterie, sur les poinçons des vieux ciseleurs. V

*Le lendemain, dès que je m’éveillai, comme on ne venait jamais chez moi, quoi qu’il arrivât, sans que j’eusse appelé, je sonnai Françoise. Et en même temps je pensai : « Je vais parler à Albertine d’un yacht que je veux lui faire faire. » V

*Ce jour-là et le lendemain nous sortîmes ensemble, puisque Albertine ne voulait plus sortir avec Andrée. Je ne lui parlai même pas du yacht. Ces promenades m’avaient calmé tout à fait. V

*Et en même temps, je calculais si j’avais le temps d’aller ce matin commander le yacht et la Rolls Royce qu’elle désirait, ne songeant même plus, toute hésitation ayant disparu, que j’avais pu trouver peu sage de les lui donner. VI

*Comme je ne doutais pas de l’approbation de ma mère, comme, d’autre part, je désirais que nous ayons chacun toute cette liberté dont vous m’aviez trop gentiment et abondamment fait un sacrifice qui se pouvait admettre pour une vie en commun de quelques semaines, mais qui serait devenu aussi odieux à vous qu’à moi maintenant que nous devions passer toute notre vie ensemble (cela me fait presque de la peine en vous écrivant de penser que cela a failli être, qu’il s’en est fallu de quelques secondes), j’avais pensé à organiser notre existence de la façon la plus indépendante possible, et pour commencer j’avais voulu que vous eussiez ce yacht où vous auriez pu voyager pendant que, trop souffrant, je vous eusse attendue au port ; j’avais écrit à Elstir pour lui demander conseil, comme vous aimez son goût. Et pour la terre j’avais voulu que vous eussiez votre automobile à vous, rien qu’à vous, dans laquelle vous sortiriez, vous voyageriez à votre fantaisie. Le yacht était déjà presque prêt, il s’appelle, selon votre désir exprimé à Balbec, le Cygne. Et me rappelant que vous préfériez à toutes les autres les voitures Rolls, j’en avais commandé une. Or maintenant que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n’espère pas vous faire accepter le bateau ni la voiture (pour moi ils ne pourraient servir à rien), j’avais pensé — comme je les avais commandés à un intermédiaire, mais en donnant votre nom — que vous pourriez peut-être en les décommandant, vous, m’éviter ce yacht et cette voiture devenus inutiles. Mais pour cela, et pour bien d’autres choses, il aurait fallu causer. Or je trouve que tant que je suis susceptible de vous réaimer, ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou, pour un bateau à voiles et une Rolls Royce, de nous voir et de jouer le bonheur de votre vie puisque vous estimez qu’il est de vivre loin de moi. Non, je préfère garder la Rolls et même le yacht. Et comme je ne me servirai pas d’eux et qu’ils ont chance de rester toujours, l’un au port, désarmé, l’autre à l’écurie, je ferai graver sur le … (mon Dieu, je n’ose pas mettre un nom de pièce inexact et commettre une hérésie qui vous choquerait) du yacht ces vers de Mallarmé que vous aimiez :

            Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui

            Magnifique mais qui sans espoir se délivre

            Pour n’avoir pas chanté la région où vivre

            Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

Vous vous rappelez, c’est le poème qui commence par le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui… Hélas, aujourd’hui n’est plus ni vierge, ni beau. Mais ceux qui comme moi savent qu’ils en feront bien vite un « demain » supportable ne sont guère supportables. Quant à la Rolls, elle eût mérité plutôt ces autres vers du même poète que vous disiez ne pouvoir comprendre :

       Dis si je ne suis pas joyeux

            Tonnerre et rubis aux moyeux

            De voir en l’air que ce feu troue

            Flamber les royaumes épars

            Comme mourir pourpre la roue

            Du seul vespéral de mes chars.

Adieu pour toujours, ma petite Albertine, et merci encore de la bonne promenade que nous fîmes ensemble la veille de notre séparation. J’en garde un bien bon souvenir. VI

*J’allais acheter avec les automobiles le plus beau yacht qui existât alors. Il était à vendre, mais si cher qu’on ne trouvait pas d’acheteur. D’ailleurs, une fois acheté, à supposer même que nous ne fissions que des croisières de quatre mois, il coûterait plus de deux cent mille francs par an d’entretien. C’était sur un pied de plus d’un demi-million annuel que nous allions vivre. Pourrais-je le soutenir plus de sept ou huit ans ? Mais qu’importe, quand je n’aurais plus que cinquante mille francs de rente, je pourrais les laisser à Albertine et me tuer. VI

*Enfin Françoise partit, et quand je me fus assuré qu’elle avait refermé la porte, j’ouvris sans bruit, pour n’avoir pas l’air anxieux, la lettre que voici :

« Mon ami, merci de toutes les bonnes choses que vous me dites, je suis à vos ordres pour décommander la Rolls si vous croyez que j’y puisse quelque chose, et je le crois. Vous n’avez qu’à m’écrire le nom de votre intermédiaire. Vous vous laisseriez monter le cou par ces gens qui ne cherchent qu’une chose, c’est à vendre ; et que feriez-vous d’une auto, vous qui ne sortez jamais ? Je suis très touchée que vous ayez gardé un bon souvenir de notre dernière promenade. Croyez que de mon côté je n’oublierai pas cette promenade deux fois crépusculaire (puisque la nuit venait et que nous allions nous quitter) et qu’elle ne s’effacera de mon esprit qu’avec la nuit complète. »

Je sentis que cette dernière phrase n’était qu’une phrase et qu’Albertine n’aurait pas pu garder, pour jusqu’à sa mort, un si doux souvenir de cette promenade où elle n’avait certainement eu aucun plaisir puisqu’elle était impatiente de me quitter. VI

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “Le yacht d’Albertine (et sa Rolls)”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Il est quand même culotté, ce narrateur… Il reproche une phrase insincère (« cette phrase n’était qu’une phrase ») alors que toute sa conduite envers Albertine n’est que manoeuvres, mensonges, surveillances, suspicions, arrangements… Et qu’enfin, s’il l’estime vénale et menteuse, il ne s’en offusque pas, mais tente au contraire de jouer de ces défauts, en faisant miroiter le yacht, la rolls… Certes, l’amour, chez Proust, fait fi de la plus élémentaire morale. N’empêche que, concernant Albertine, j’ai toujours cette même réaction : la paille et la poutre, quoi…

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et