Jadis, Proust et le concours général

Jadis, Proust et le concours général

 

Mes années de lycées sont lointaines et je n’ai pas d’enfant… Du coup, je suis mal placé pour juger de l’actuel niveau scolaire. En revanche, je reste épaté par ce que j’ai retrouvé en feuilletant les archives du Monde (voir la chronique d’hier) sur celui des chères têtes blondes d’après-guerre.

 

Voici ce que le quotidien du soir écrivait le 18 mai 1949 sous le titre « La question ouvrière Marcel Proust et les souvenirs au concours général » :

« Les épreuves du concours général viennent de s’achever. Depuis quinze jours les champions de nos lycées ont exercé leur mémoire, leur jugement et leur style suc les sujets qui leur étaient proposés.

Les élèves de première avaient à traiter en histoire « la question ouvrière devant les gouvernements et devant l’opinion en Angleterre et en France de 1815 à la fin de 1848 », et en littérature à disserter six heures durant sur le sujet suivant : « Marcel Proust compte les chefs-d’œuvre que nous connaissons et que nous aimons parmi les riches possessions dont se pare et se diversifie notre domaine intérieur. Vos études littéraires et vos lectures ont-elles contribué à former ou à accroître ce trésor de richesses intimes ? Dans quelle mesure ? Par quelles acquisitions ? »

Ambitieux !

 

Et que dire de leurs petits frères ou petites sœurs nées dix ans plus tard ? Lisons Le Monde du 30 avril 1958 :

« Les candidats à l’épreuve de français du concours général (classe de première) ont eu six heures ce matin pour commenter un texte de Sainte-Beuve sur la critique et les objections qu’y fait Marcel Proust.

« Sainte-Beuve, en 1862, définissait ainsi sa conception de la critique : « La littérature, la production littéraire n’est point pour moi distincte, ou du, moins séparable, du reste de l’homme et de l’organisation ; je puis goûter une œuvre, mais il m’est difficile de la juger indépendamment de la connaissance de l’homme même, et je dirai volontiers, tel arbre, tel fruit. L’étude littéraire me mène tout naturellement à l’étude morale. » (Nouveaux lundis.)

Et pour arriver à connaître l’auteur qui lui expliquera l’œuvre, Sainte-Beuve interroge curieusement sa vie, lit sa correspondance, s’informe auprès de ceux qui l’ont approché, bref entreprend cette enquête minutieuse qui lui permettra de donner à chaque ouvrage » tout son sens, son sens historiques, son sens littéraire » et le préservera « en le jugeant d’inventer des beautés à faux, d’admirer à côté… »

Cette méthode d’investigation si prudente, si patiente et que l’auteur des Lundis a appliquée avec tant de sagacité, a fait l’objet de la part de Marcel Proust, d’une vive critique, dont les réflexions suivantes expriment le principe. « Cette méthode méconnaît ce qu’une fréquentation un peu profonde avec nous-mêmes nous apprend : qu’un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c’est au fond de nous-mêmes, en essayant le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir. Rien ne peut nous dispenser de cet effort de notre cœur. Cette vérité, il nous faut la faire de toutes pièces et il est trop facile de croire qu’elle nous arrivera un beau matin, dans notre courrier, sous forme d’une lettre inédite, qu’un bibliothécaire de nos amis nous communiquera ou que nous la recueillerons de la bouche de quelqu’un qui a beaucoup connu l’auteur… À quoi le fait d’avoir été l’ami de Stendhal permet-il de le mieux juger ? Le moi qui produit les œuvres est offusqué : pour ces camarades par l’autre, qui peut être très inférieur au moi extérieur de beaucoup de gens. » (Contre Sainte-Beuve.)

Examinez autant que possible sur des exemples précis les objections de Marcel Proust ; dites sur quel point porte exactement le débat et quel parti vous prenez. » 

Costaud !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Costaud mais intéressant : je sens que ce sujet va faire de nouvelles victimes… Les recalés seront directement adressés à Patrice Louis.

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