Des airs de famille : le Héros et les siens

Des airs de famille : le Héros et les siens

 

Tiens, on dirait…

 

Le père, Le Sacrifice d’Abraham, Benozzo Gozzoli…

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*il [le père du Héros] était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le cachemire de l’Inde violet et rose qu’il nouait autour de sa tête depuis qu’il avait des névralgies, avec le geste d’Abraham dans la gravure d’après Benozzo Gozzoli que m’avait donnée M. Swann, disant à Sarah qu’elle a à se départir du côté d’Isaac. I

 

… Jupiter et Sèmélé, Gustave Moreau

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*Et je me demandais par quel hasard dans la lunette indifférente à travers laquelle Mme de Villeparisis considérait d’assez loin l’agitation sommaire, minuscule et vague de la foule des gens qu’elle connaissait, se trouvait intercalé à l’endroit où elle considérait mon père, un morceau de verre prodigieusement grossissant qui lui faisait voir avec tant de relief et dans le plus grand détail tout ce qu’il avait d’agréable, les contingences qui le forçaient à revenir, ses ennuis de douane, son goût pour le Greco, et changeant pour elle l’échelle de sa vision, lui montrait ce seul homme si grand au milieu des autres, tout petits, comme ce Jupiter à qui Gustave Moreau a donné, quand il l’a peint à côté d’une faible mortelle, une stature plus qu’humaine. II

 

La mère, Songe de Sainte Ursule, Carpaccio

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*tandis que la gondole nous attendait devant la Piazzetta, il ne m’est pas indifférent que dans cette fraîche pénombre, à côté de moi, il y eût une femme drapée dans son deuil avec la ferveur respectueuse et enthousiaste de la femme âgée qu’on voit à Venise dans la Sainte Ursule de Carpaccio, et que cette femme aux joues rouges, aux yeux tristes, dans ses voiles noirs, et que rien ne pourra plus jamais faire sortir pour moi de ce sanctuaire doucement éclairé de Saint-Marc où je suis sûr de la retrouver parce qu’elle y a sa place réservée et immuable comme une mosaïque, ce soit ma mère. VI

 

Bloch, [Christ au prétoire], Alexandre Gabriel Decamps

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*Bloch n’ayant pas été assoupli par la gymnastique du « Faubourg », ni ennobli par un croisement avec l’Angleterre ou l’Espagne, restait, pour un amateur d’exotisme, aussi étrange et savoureux à regarder, malgré son costume européen, qu’un Juif de Decamps. III

 

Une jeune fille en fleurs, [L’Adoration des Mages], Dürer

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Elles [des jeunes filles à Balbec] n’étaient plus loin de moi. Quoique chacune fût d’un type absolument différent des autres, elles avaient toutes de la beauté ; mais, à vrai dire, je les voyais depuis si peu d’instants et sans oser les regarder fixement que je n’avais encore individualisé aucune d’elles. Sauf une, que son nez droit, sa peau brune mettaient en contraste au milieu des autres comme dans quelque tableau de la Renaissance, un roi Mage de type arabe, elles ne m’étaient connues, l’une que par une paire d’yeux durs, butés et rieurs ; une autre que par des joues où le rose avait cette teinte cuivrée qui évoque l’idée de géranium II

 

Albertine, [Bella Nani], Véronèse

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*Que connaissais-je d’Albertine ? Un ou deux profils sur la mer, moins beaux assurément que ceux des femmes de Véronèse que j’aurais dû, si j’avais obéi à des raisons purement esthétiques, lui préférer. II

 

Albertine, L’Idolâtrie, Giotto

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*Un des matins qui suivirent celui où Andrée m’avait dit qu’elle était obligée de rester auprès de sa mère, je faisais quelques pas avec Albertine que j’avais aperçue, élevant au bout d’un cordonnet un attribut bizarre qui la faisait ressembler à l’« Idolâtrie » de Giotto ; il s’appelle d’ailleurs un « diabolo » II

 

Albertine, Laura Dianti avec Alphonse 1er, Titien ; Éléonore de Guyenne, peintre inconnu ; [Delphine de Custine], peintre inconnu

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08-eleonore-de-guyenne09-descendante-deleonore-de-guyenne-aimee-de-chateaubriand-delphine-de-custine-la*Dans la fièvre du jeu, les longs cheveux d’Albertine s’étaient à demi défaits et, en mèches bouclées, tombaient sur ses joues dont ils faisaient encore mieux ressortir par leur brune sécheresse, la rose carnation. « Vous avez les tresses de Laura Dianti, d’Éléonore de Guyenne, et de sa descendante si aimée de Châteaubriand. Vous devriez porter toujours les cheveux un peu tombants», lui dis-je à l’oreille pour me rapprocher d’elle. II

 

Albertine, [Léda et le Cygne], Michel-Ange

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*« Finissez ou je sonne », s’écria Albertine voyant que je me jetais sur elle pour l’embrasser. Mais je me disais que ce n’était pas pour ne rien faire qu’une jeune fille fait venir un jeune homme en cachette, en s’arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que d’ailleurs l’audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions; dans l’état d’exaltation où j’étais, le visage rond d’Albertine, éclairé d’un feu intérieur comme par une veilleuse, prenait pour moi un tel relief qu’imitant la rotation d’une sphère ardente, il me semblait tourner telles ces figures de Michel-Ange qu’emporte un immobile et vertigineux tourbillon. J’allais savoir l’odeur, le goût, qu’avait ce fruit rose inconnu. J’entendis un son précipité, prolongé et criard. Albertine avait sonné de toutes ses forces. II

 

Albertine, [Tête d’homme de profil, la face aplatie], Léonard de Vinci

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*Albertine nouait ses bras derrière ses cheveux noirs, la hanche renflée, la jambe tombante en une inflexion de col de cygne qui s’allonge et se recourbe pour revenir sur lui-même. Il y avait, quand elle était tout à fait sur le côté, un certain aspect de sa figure (si bonne et si belle de face) que je ne pouvais souffrir, crochu comme en certaines caricatures de Léonard, semblant révéler la méchanceté, l’âpreté au gain, la fourberie d’une espionne, dont la présence chez moi m’eût fait horreur et qui semblait démasquée par ces profils-là. V

 

Albertine, [Infante Marie-Thérèse], Velasquez

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*Pendant qu’elle jouait, de la multiple chevelure d’Albertine je ne pouvais voir qu’une coque de cheveux noirs en forme de cœur, appliquée au long de l’oreille comme le nœud d’une infante de Velasquez. V

 

Albertine, [Sourire de femme], Luini ; Portrait d’une jeune femme, Giorgione

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14-giorgione-portrait-dune-jeune-femme*Mais non, Albertine n’était nullement pour moi une œuvre d’art. Je savais ce que c’était qu’admirer une femme d’une façon artistique, j’avais connu Swann. De moi-même, d’ailleurs, j’étais, de n’importe quelle femme qu’il s’agît, incapable de le faire, n’ayant aucune espèce d’esprit d’observation extérieure, ne sachant jamais ce qu’était ce que je voyais, et j’étais émerveillé quand Swann ajoutait rétrospectivement une dignité artistique — en la comparant, comme il se plaisait à le faire galamment devant elle-même, à quelque portrait de Luini ; en retrouvant, dans sa toilette, la robe ou les bijoux d’un tableau de Giorgione V

 

Une jeune marchande vénitienne, [Violante], Titien

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*mes curiosités vénitiennes s’étaient concentrées depuis peu sur une jeune marchande de verrerie, à la carnation de fleur qui fournissait aux yeux ravis toute une gamme de tons orangés et me donnait un tel désir de la revoir chaque jour que, sentant que nous quitterions bientôt Venise, ma mère et moi, j’étais résolu à tâcher de lui faire à Paris une situation quelconque qui me permît de ne pas me séparer d’elle. La beauté de ses dix-sept ans était si noble, si radieuse, que c’était un vrai Titien à acquérir avant de s’en aller. VI

 

Demain, la domesticité.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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