Des airs de famille : Guermantes et consorts

Des airs de famille : Guermantes et consorts

 

Tiens, on dirait…

 

Mme de Villeparisis, [Flora], Le Titien

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*Elle [Mme de Villeparisis] fut contente que ma grand’mère aimât un collier qu’elle portait et qui dépassait de sa robe. Il était dans le portrait d’une bisaïeule à elle, par Titien, et qui n’était jamais sorti de la famille. Comme cela on était sûr que c’était un vrai. II

 

La duchesse Oriane de Guermantes, [Vierge lisant], Vittore Carpaccio

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*une carnation de géranium aux tapis rouges qu’on y avait étendus par terre pour la solennité et sur lesquels s’avançait en souriant Mme de Guermantes, et ajoutait à leur lainage un velouté rose, un épiderme de lumière, cette sorte de tendresse, de sérieuse douceur dans la pompe et dans la joie qui caractérisent certaines pages de Lohengrin, certaines peintures de Carpaccio I

 

Oriane, [Femme accoudée à sa table], Eugène Carrière

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*[Saint-Loup] un portrait bien touchant de ma tante par Carrière. II

 

Oriane, Régentes de l’hospice, Franz Hals

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*[La duchesse de Guermantes :] Quoique Elstir ait fait un beau portrait de moi. Ah! vous ne le connaissez pas ? Ce n’est pas ressemblant mais c’est curieux. Il est intéressant pendant les poses. Il m’a fait comme une espèce de vieillarde. Cela imite les Régentes de l’hôpital de Hals. III

 

Le duc Basin de Guermantes, gravure du Jupiter Olympien (statue disparue), Phidias

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*Au moment où je lui dis au revoir, il [le duc de Guermantes] se leva poliment de son siège et je sentis la masse inerte de trente millions que la vieille éducation française faisait mouvoir, soulevait, et qui se tenait debout devant moi. Il me semblait voir cette statue de Jupiter Olympien que Phidias, dit-on, avait fondue tout en or. III

 

Basin, Le Bourgmestre Six, Rembrandt

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*Le ton dont M. de Guermantes disait cela était d’ailleurs parfaitement sympathique, sans ombre de la vulgarité qu’il montrait trop souvent. Il parlait avec une tristesse légèrement indignée, mais tout en lui respirait cette gravité douce qui fait le charme onctueux et large de certains personnages de Rembrandt, le bourgmestre Six par exemple. IV

 

Ses maîtresses

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*car le duc avait le goût des femmes grandes, à la fois majestueuses et désinvoltes, d’un genre intermédiaire entre la Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace III

 

Palamède de Guermantes, baron de Charlus, Le Grand Inquisiteur, El Greco

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*Faisant semblant de ne pas voir le louche individu qui lui avait emboîté le pas (quand le baron se hasardait sur les boulevards, ou traversait la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare, ces suiveurs se comptaient par douzaines qui, dans l’espoir d’avoir une thune, ne le lâchaient pas) et de peur que l’autre ne s’enhardît à lui parler, le baron baissait dévotement ses cils noircis qui, contrastant avec ses joues poudrerizées, le faisaient ressembler à un grand inquisiteur peint par le Greco. V

 

Palamède, [Arrangement en noir et or : le comte Robert Montesquiou-Fezensac], Whistler

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*J’eus tout le loisir (comme il feignait d’être absorbé dans une partie de whist simulée qui lui permettait de ne pas avoir l’air de voir les gens) d’admirer la volontaire et artiste simplicité de son frac qui, par des riens qu’un couturier seul eût discernés, avait l’air d’une « Harmonie » noir et blanc de Whistler; noir, blanc et rouge plutôt, car M. de Charlus portait, suspendue à un large cordon au jabot de l’habit, la croix en émail blanc, noir et rouge de Chevalier de l’Ordre religieux de Malte. IV

 

Morel, Portrait de jeune homme en San Sebastian, Bronzino

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*[Charlus sur Morel au Héros :] « Il est extraordinaire, ajoutait-il. Partout les putains les plus en vue n’ont d’yeux que pour lui. On le remarque partout, aussi bien dans le métro qu’au théâtre. C’en est embêtant ! Je ne peux pas aller avec lui au restaurant sans que le garçon lui apporte les billets doux d’au moins trois femmes. Et toujours des jolies encore. Du reste, ça n’est pas extraordinaire. Je le regardais hier, je le comprends, il est devenu d’une beauté, il a l’air d’une espèce de Bronzino, il est vraiment admirable. » V

 

Charlus connaît ses classiques grecs quand il est séduit par des hommes de rencontre :

Des boxeurs, [L’Éphèbe de Marathon], Praxitèle

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*M. de Charlus lui-même ne l’eût pas compris, lui qui confondait sa manie avec l’amitié, qui ne lui ressemble en rien, et les athlètes de Praxitèle avec de dociles boxeurs. V

 

Des Anglo-Saxons, [Apollon], Phidias

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*cette germanophilie de M. de Charlus : il la devait, et par une réaction très bizarre, à son « charlisme ». Il trouvait les Allemands fort laids, peut-être parce qu’ils étaient un peu trop près de son sang ; il était fou des Marocains, mais surtout des Anglo-Saxons en qui il voyait comme des statues vivantes de Phidias. VII

 

Saint-Loup, [L’Indifférent], Watteau

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*[Saint-Loup vu par le Héros] un jeune homme en toque de velours noir, en jupe hortensia, les joues crayonnées de rouge comme une page d’album de Watteau III

 

Rachel, Ecce Ancilla Domini, [Dante Gabriel Rossetti]

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*quand elle [Rachel] était apparue, un grand lys à la main, dans un costume copié de l’« Ancilla Domini » et qu’elle avait persuadé à Robert être une véritable «vision d’art», son entrée avait été accueillie dans cette assemblée d’hommes de cercles et de duchesses par des sourires que le ton monotone de la psalmodie, la bizarrerie de certains mots, leur fréquente répétition avaient changés en fous rires, d’abord étouffés, puis si irrésistibles que la pauvre récitante n’avait pu continuer. II

 

Pendant que nous y sommes, le Héros trouve que la duchesse de Guermantes ressemble à… elle-même, tandis que le duc de Châtellerault, « extrêmement Guermantes » est une duchesse au masculin.

*Tout d’un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton au coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage rouge, comme si elle eût eu très chaud, je distinguais, diluées et à peine perceptibles, des parcelles d’analogie avec le portrait qu’on m’avait montré, parce que surtout les traits particuliers que je relevais en elle, si j’essayais de les énoncer, se formulaient précisément dans les mêmes termes : un grand nez, des yeux bleus, dont s’était servi le docteur Percepied quand il avait décrit devant moi la duchesse de Guermantes, je me dis : cette dame ressemble à Mme de Guermantes ; or la chapelle où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais, sous les plates tombes de laquelle, dorées et distendues comme des alvéoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je me rappelais être à ce qu’on m’avait dit réservée à la famille de Guermantes quand quelqu’un de ses membres venait pour une cérémonie à Combray ; il ne pouvait vraisemblablement y avoir qu’une seule femme ressemblant au portrait de Mme de Guermantes, qui fût ce jour-là, jour où elle devait justement venir, dans cette chapelle : c’était elle ! I

*je serrai la main du duc de Châtellerault que j’avais déjà rencontré chez Mme de Villeparisis, de laquelle il me dit que c’était une fine mouche. Il était extrêmement Guermantes par la blondeur des cheveux, le profil busqué, les points où la peau de la joue s’altère, tout ce qui se voit déjà dans les portraits de cette famille que nous ont laissés le XVIe et le XVIIe siècle. Mais comme je n’aimais plus la duchesse, sa réincarnation en un jeune homme était sans attrait pour moi. III

 

Demain, d’autres nobles.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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