Des airs de famille : des domestiques

Des airs de famille : des domestiques

 

Tiens, on dirait…

 

En dehors de « la Charité de Giotto » chère à Swann, le personnel de maison inspire le jeu des ressemblances.

 

Françoise, personnage du Livre d’heures, Anne de Bretagne [recevant le dominicain Antoine Dufour], [Jean Bourdichon]

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*Pour remonter à un temps plus ancien, la modestie et l’honnêteté qui donnaient souvent de la noblesse souvent au visage de notre vieille servante ayant gagné les vêtements que, en femme réservée mais sans bassesse, qui sait « tenir son rang et garder sa place », elle avait revêtus pour le voyage afin d’être digne d’être vue avec nous sans avoir l’air de chercher à se faire voir, Françoise, dans le drap cerise mais passé de son manteau et les poils sans rudesse de son collet de fourrure, faisait penser à quelqu’une de ces images d’Anne de Bretagne peintes dans des livres d’Heures par un vieux maître, et dans lesquelles tout est si bien en place, le sentiment de l’ensemble s’est si également répandu dans toutes les parties que la riche et désuète singularité du costume exprime la même gravité pieuse que les yeux, les lèvres et les mains. II

 

Françoise, La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime, Pierre-Paul Prud’hon

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*En ce moment, tenant au-dessus d’Albertine et de moi la lampe allumée qui ne laissait dans l’ombre aucune des dépressions encore visibles que le corps de la jeune fille avait creusées dans le couvre-pieds, Françoise avait l’air de la « Justice éclairant le Crime ». La figure d’Albertine ne perdait pas à cet éclairage. III

 

Françoise, Portrait de Mme Chardin, Chardin ; Portrait de Lady Meux], Whistler

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04-whistler-portrait-de-lady-meux*le nœud de velours, la coque de ruban qui eussent ravi dans un portrait de Chardin ou de Whistler, Françoise les avait placés avec un goût infaillible et naïf sur le chapeau devenu charmant. II

 

Une nurse, La Famille Jeffreys, William Hogarth

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*nous croisâmes une jeune fille qui, tête basse comme un animal qu’on fait rentrer malgré lui dans l’étable, et tenant des clubs de golf, marchait devant une personne autoritaire, vraisemblablement son « anglaise» , ou celle d’une de ses amies, laquelle ressemblait au portrait de Jeffries par Hogarth, le teint rouge comme si sa boisson favorite avait été plutôt le gin que le thé, et prolongeant par le croc noir d’un reste de chique une moustache grise, mais bien fournie II

 

La femme de chambre de Mme Putbus, [Portrait en buste d’une courtisane], Giorgione

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*[Saint-Loup au Héros :] De quoi parlions-nous ? Ah ! de cette grande blonde, la femme de chambre de Mme Putbus. Elle aime aussi les femmes, mais je pense que cela t’est égal ; je peux te dire franchement, je n’ai jamais vu créature aussi belle. — Je me l’imagine assez Giorgione ? — Follement Giorgione ! IV

 

Un jeune valet de pied, [Ganymède], Benvenuto Cellini

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*Il [Swann] traversa alors un petit vestibule qui — tel que certaines pièces aménagées par leur propriétaire pour servir de cadre à une seule œuvre d’art, dont elles tirent leur nom, et d’une nudité voulue, ne contiennent rien d’autre —, exhibait à son entrée, comme quelque précieuse effigie de Benvenuto Cellini représentant un homme de guet, un jeune valet de pied I

 

Un grand valet de pied, [Le Martyre de sainte Agathe], [Sebastiano del Piombo]

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*La disposition particulière qu’il avait toujours eue à chercher des analogies entre les êtres vivants et les portraits des musées s’exerçait encore mais d’une façon plus constante et plus générale ; c’est la vie mondaine tout entière, maintenant qu’il en était détaché, qui se présentait à lui comme une suite de tableaux. Dans le vestibule où, autrefois, quand il était un mondain, il entrait enveloppé dans son pardessus pour en sortir en frac, mais sans savoir ce qui s’y était passé, étant par la pensée, pendant les quelques instants qu’il y séjournait, ou bien encore dans la fête qu’il venait de quitter, ou bien déjà dans la fête où on allait l’introduire, pour la première fois il remarqua, réveillée par l’arrivée inopinée d’un invité aussi tardif, la meute éparse, magnifique et désœuvrée de grands valets de pied qui dormaient çà et là sur des banquettes et des coffres et qui, soulevant leurs nobles profils aigus de lévriers, se dressèrent et, rassemblés, formèrent le cercle autour de lui.

L’un d’eux, d’aspect particulièrement féroce et assez semblable à l’exécuteur dans certains tableaux de la Renaissance qui figurent des supplices, s’avança vers lui d’un air implacable pour lui prendre ses affaires. Mais la dureté de son regard d’acier était compensée par la douceur de ses gants de fil, si bien qu’en approchant de Swann il semblait témoigner du mépris pour sa personne et des égards pour son chapeau. I

 

Un domestique en livrée, [Miracle de saint Jacques, fresque de la chapelle Orevati, église des Eremati, Padoue], Andrea Mantegna

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*un grand gaillard en livrée rêvait, immobile, sculptural, inutile, comme ce guerrier purement décoratif qu’on voit dans les tableaux les plus tumultueux de Mantegna, songer, appuyé sur son bouclier, tandis qu’on se précipite et qu’on s’égorge à côté de lui I

Rétable de San Zeno [panneau gauche], Mantegna ; [panneau droit] ; Fresque des Eremitani, Mantegna

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*Il [le grand gaillard] semblait précisément appartenir à cette race disparue — ou qui peut-être n’exista jamais que dans le retable de San Zeno [de Mantegna, dans la basilique de Vérone] et les fresques des Eremitani [de Mantegna dans l’église des Ermites de Padoue] où Swann l’avait approchée et où elle rêve encore I

 

Le même, [Saint George] Albert Dürer

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*Il [le grand gaillard] semblait précisément appartenir à cette race disparue — ou qui peut-être n’exista jamais que dans le retable de San Zeno et les fresques des Eremitani où Swann l’avait approchée et où elle rêve encore — issue de la fécondation d’une statue antique par quelque modèle padouan du Maître ou quelque saxon d’Albert Dürer. I

 

Un domestique avec une queue de cheveux, [Portrait du Torero Pedro Romero], Francisco de Goya

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*Parvenu en haut de l’escalier le long duquel l’avait suivi un domestique à face blême, avec une petite queue de cheveux, noués d’un catogan, derrière la tête, comme un sacristain de Goya ou un tabellion du répertoire, Swann passa devant un bureau où des valets, assis comme des notaires devant de grands registres, se levèrent et inscrivirent son nom. I

 

En prime, des soldats, [Dénombrement devant Bethléem], Pieter Breughel, dit le Vieux

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*[À Doncières] je regagnais la grand’rue et sautais dans le petit tramway où de la plate-forme un officier qui semblait ne pas les voir répondait aux saluts des soldats balourds qui passaient sur le trottoir, la face peinturlurée par le froid ; et elle faisait penser, dans cette cité que le brusque saut de l’automne dans ce commencement d’hiver semblait avoir entraînée plus avant dans le nord, à la face rubiconde que Breughel donne à ses paysans joyeux, ripailleurs et gelés. III

 

Finie la galerie.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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