Apocalypse maintenant

 Apocalypse maintenant

 

Apparition fugitive dans le ciel proustien : l’apocalypse…

 

Ouvrons la Bible : « Révélation de Jésus-Christ, que Dieu lui a donnée pour montrer à ses serviteurs les choses qui doivent arriver bientôt, et qu’il a fait connaître, par l’envoi de son ange, à son serviteur Jean » — Jean, Apocalypse, I, 1 (dernier livre du Nouveau Testament).

Littéralement, apocalypse signifie révélation. Au fil de l’Histoire, le mot prend le sens de catastrophe massive et violente, effrayante, comparable à la fin du monde. L’événement est de nature à semer l’épouvante.

 

Le mot est un quasi hapax dans À la recherche du temps perdu, cité deux fois mais dans la même page du Temps retrouvé.

Proust raconte l’échange du Héros et de Saint-Loup à propos de raids aériens allemands sur Paris. Quand ils montent, les avions « font constellation » et quand ils attaquent, ou repartent, « font apocalypse ». Les sirènes apparaissent wagnériennes au lieutenant et le civil assimile les aviateurs à des Walkiries. Citée est leur Chevauchée. Voilà pour le livre de Marcel.

 

Un vol guerrier, la musique de Richard… Ça ne vous évoque rien ? Et le ballet d’hélicoptères au-dessus d’un village vietnamien illustrant la folie guerrière du lieutenant-colonel Bill Kilgore dans Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979) ?

Le réalisateur a-t-il lu Proust avant ? Un article de Slate.fr, le 26 décembre 2010, fait référence à une autre source d’inspiration : « Le cinéaste avait fait des recherches et découvert que les aviateurs de la Luftwaffe écoutaient la Chevauchée des Walkyries à la radio avant les batailles aériennes… » Le texte, intitulé « Wagner, compositeur hollywoodien par excellence » est signé Jean-Marc… Proust.

La conjonction de l’écrivain français et du réalisateur américain est trop éclatante, au-delà de la coïncidence. Mieux : la scène proustienne est précédée, quelques lignes plus haut, d’« appels de clairons ». La coppolienne l’est aussi avec le même instrument qui annonçait les charges de cavalerie.

 

Je le claironne haut et fort : il n’y a pas de hasard.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

La scène d’Apocalypse Now :

https://www.youtube.com/watch?v=rfo9nWab_ns

 

L’extrait de la Recherche :

*Je dis avec humilité à Robert combien on sentait peu la guerre à Paris, il me dit que même à Paris c’était quelquefois « assez inouï ». Il faisait allusion à un raid de zeppelins qu’il y avait eu la veille et il me demanda si j’avais bien vu, mais comme il m’eût parlé autrefois de quelque spectacle d’une grande beauté esthétique. Encore au front comprend-on qu’il y ait une sorte de coquetterie à dire : « C’est merveilleux, quel rose, et ce vert pâle », au moment où on peut à tout instant être tué, mais ceci n’existait pas chez Saint-Loup, à Paris, à propos d’un raid insignifiant, mais qui de notre balcon, dans ce silence d’une nuit où il y avait eu tout à coup une fête vraie avec fusées utiles et protectrices, appels de clairons qui n’étaient pas que pour la parade, etc… Je lui parlai de la beauté des avions qui montaient dans la nuit. « Et peut-être encore plus de ceux qui descendent, me dit-il. Je reconnais que c’est très beau le moment où ils montent, où ils vont faire constellation et obéissent en cela à des lois tout aussi précises que celles qui régissent les constellations, car ce qui te semble un spectacle est le ralliement des escadrilles, les commandements qu’on leur donne, leur départ en chasse, etc. Mais est-ce que tu n’aimes pas mieux le moment où définitivement assimilés aux étoiles, ils s’en détachent pour partir en chasse ou rentrer après la berloque, le moment où ils font apocalypse, même les étoiles ne gardant plus leur place ? Et ces sirènes, était-ce assez wagnérien, ce qui du reste était bien naturel pour saluer l’arrivée des Allemands, ça faisait très hymne national, avec le Kronprinz et les princesses dans la loge impériale, Wacht am Rhein ; c’était à se demander si c’était bien des aviateurs et pas plutôt des Walkyries qui montaient ». Il semblait avoir plaisir à cette assimilation des aviateurs et des Walkyries et l’expliquait d’ailleurs par des raisons purement musicales : « Dame, c’est que la musique des sirènes était d’un Chevauchée ! Il faut décidément l’arrivée des Allemands pour qu’on puisse entendre du Wagner à Paris. » À certains points de vue la comparaison n’était pas fausse. La ville semblait une masse informe et noire qui tout d’un coup passait des profondeurs de la nuit dans la lumière et dans le ciel où un à un les aviateurs s’élevaient à l’appel déchirant des sirènes, cependant que d’un mouvement plus lent, mais plus insidieux, plus alarmant, car ce regard faisait penser à l’objet invisible encore et peut-être déjà proche qu’il cherchait, les projecteurs se remuaient sans cesse, flairaient l’ennemi, le cernaient dans leurs lumières jusqu’au moment où les avions aiguillés bondiraient en chasse pour le saisir. Et escadrille après escadrille chaque aviateur s’élançait ainsi de la ville transporté maintenant dans le ciel, pareil à une Walkyrie. Pourtant des coins de la terre, au ras des maisons s’éclairaient, et je dis à Saint-Loup que, s’il avait été à la maison la veille, il aurait pu, tout en contemplant l’apocalypse dans le ciel, voir sur la terre (comme dans l’Enterrement du comte d’Orgaz du Greco où ces différents plans sont parallèles) un vrai vaudeville joué par des personnages en chemise de nuit, lesquels à cause de leurs noms célèbres eussent mérité d’être envoyés à quelque successeur de ce Ferrari dont les notes mondaines nous avaient si souvent amusés, Saint-Loup et moi, que nous nous amusions pour nous-mêmes à en inventer. Et c’est ce que nous aurions fait encore ce jour-là comme s’il n’y avait pas la guerre, bien que sur un sujet fort « guerre », la peur des Zeppelins : « Reconnu : la duchesse de Guermantes superbe en chemise de nuit, le duc de Guermantes inénarrable en pyjama rose et peignoir de bain, etc., etc. » VII

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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