Retour sur un désolant anglicisme

Retour sur un désolant anglicisme

 

Dans La Prisonnière, le Héros évoque le langage soutenu de la duchesse de Guermantes : « J’avais assez de liberté d’esprit pour goûter dans ce qu’elle disait cette grâce française si pure qu’on ne trouve plus, ni dans le parler, ni dans les écrits du temps présent. »

 

On y verra sans doute une certaine mélancolie et c’est dans les mêmes dispositions que je me trouve à propos de la nouvelle installation sportive et municipale du pays de Léonie (voir la chronique Un anglicisme digne d’Odette à Illiers-Combray que d’aucuns — n’est-ce pas Olivier — ont pu trouver « un peu disproportionnée »).

 

Le « citystade » me chiffonne d’autant plus que c’est une dénomination commerciale. Elle est due à l’entreprise qui propose ces terrains multisports, elle-même appelée « Agorespace ». Alors là, c’est le pompon ! Le néologisme est créé sur un mot grec, agora, qui désignait la place publique dans l’Athènes antique. Le tordre en remplaçant le a final par un e lui donne un aspect sanguinolent du pire effet : en anglais, gore signifie sang ; adjectivé, il se dit d’une œuvre de fiction où le sang gicle à gros bouillons.

 

Agorespace ne se réclame pas moins d’une « philosophie » : « Ensemble construisons des citystades écocitoyens ! », ajoutant : « Nous nous engageons (contrat d’implication) à responsabiliser pédagogiquement les futurs utilisateurs afin qu’ils respectent et considèrent l’effort public de la collectivité. » Que n’exerce-t-elle sa pédagogie sur son propre vocabulaire !

 

Moi le premier, je ne suis pas à l’abri des fautes — j’en commets comme tout le monde, mais je veille à être le moins coupable possible. Oui, coupable : le non-respect de la langue doit être considéré comme une infraction. En fais-je trop ? Qui me reprochera d’être un guetteur attentif à ce trésor dont nous avons hérité ?

 

Et à part ça ? L’installation sportive est splendide et fait honneur à Illiers-Combray.

1 Le %22citystade%22 d'Illiers-Combray

 

Alors, je lance un appel à la municipalité : renoncez à ce vilain mot que je ne veux même plus écrire.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Pendant ce temps, le boulanger de la commune voisine de Bailleau-le-Pin (le village natal de la mère de Françoise dans la Recherche) se fait emphatique et littéraire en proposant sa gamme de pains :

(Photos PL)

(Photos PL)

 

Bibliothèque de pains, mazette ! Mais à choisir, je préfère la grandiloquence à la négligence.

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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