Ne connaître que des miettes de madeleine

Ne connaître que des miettes de madeleine

 

L’ennui avec les clichés, c’est qu’ils s’éculent… Ainsi, la madeleine, Proust, le souvenir, la jeunesse qui ressurgit — et na na na et la la laire !

Plus on se sert de l’image et moins on la maîtrise.

 

Deux exemples dénichés ces jours-ci.

Dans Le Monde (Paris) du 9 août, Isabelle Regnier écrit dans sa critiquer du film Ghostbusters, version féminine de 2016 : « Les ectoplasmes verts zigzagant dans les rayons de la New York Public Library, la mine défaite des « ghostbusters » affrontant des fantômes gluants à coups d’aspirateur portable, les transes érotico-démoniaques de Sigourney Weaver et la revanche du nerd Rick Moranis transformé en « maître des clés » ont une saveur comparable à celle qu’avaient pour Marcel Proust les madeleines de sa grand-mère. Un goût sacré qui est celui de l’enfance disparue. »

Le titre de l’article : « S.O.S Fantômes » : les femmes (fantômes) s’en (m) mêlent. » La journaliste s’emmêle aussi les crayons. Non, pas la grand’mère, chère consœur…

 

Dans Le Devoir (Montréal) du 13 août, Jean Dion écrit, lui : « Les Jeux olympiques constituent une excellente occasion de comprendre Marcel Proust, auquel il a selon des sources suffi d’apercevoir et de goûter du bout des lèvres une petite madeleine pour écrire 3 000 pages de réminiscences. Les souvenirs affluent sans qu’on ait de contrôle sur eux, magnifiés par le temps écoulé, mais toujours bien présents, même si la vie se déroulait en basse définition à l’époque. »

Non, la Recherche n’est pas totalement consacrée à débusquer des souvenirs…

 

Certes, il n’est pas indispensable de relire toute une œuvre pour s’assurer de la pertinence d’une évocation, mais un peu de rigueur ne peut nuire. Alors, en attendant un Proust pour les Nuls, voici les deux premiers passages de Du côté de chez Swann où se présente le célèbre gâteau :

 

*ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine.

*Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul.

 

Dans le même temps, le 13 août, le site versaillais 78actu.fr propose un article sur « Le boulevard de la Reine vu par … Denis Podalydès » : « Acteur, metteur en scène et écrivain, Denis Podalydès nous parle du boulevard de la Reine. Une madeleine de Proust qui agit sur lui comme un détonateur du souvenir. Un boulevard de grands bonheurs littéraires », c’est ainsi que Denis Podalydès décrirait le boulevard de la Reine, l’une des plus anciennes avenues de Versailles. »

Un épisode de sa jeunesse sur « cette grande artère bordée de tilleuls qui mène jusqu’au château » lui revient : « « Je me souviens d’y avoir aperçu la reine d’Angleterre passer en voiture, tandis qu’elle était reçue au Trianon Palace. »

Vérification faite, sachant qu’il est né en 1963, le comédien a vu la reine Elisabeth lors de son séjour en 1972. Il avait neuf ans.

Moi, j’en avais dix quand j’ai vécu exactement la même scène. C’était lors de la visite royale de 1957. Dans ma famille, on assure que ce fut, paraît-il, l’occasion d’un « mot » de l’enfant que j’étais : Un gardien de la paix invitait la foule au milieu de laquelle j’étais à ne pas trop s’avancer. J’avais lancé : « Ce n’est pas nous qui avançons, c’est le trottoir qui recule. »

Elisabeth et René Coty à Versailles en 1957

Elisabeth et René Coty à Versailles en 1957

 

Merci à celles et ceux qui ont lu cette chronique jusqu’au bout pour leur indulgence !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique, Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Pour l’excuse de tous les journalistes fautifs, passés, présents et à venir, il y a un brouillon où Proust évoque dans une marge le moment (ici déjà lointain) où Albertine, à Balbec, saute par-dessus le petit vieux, avant de se reprendre lui-même et d’ajouter : mais non, ce n’est pas Albertine ! Alors…

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