Marcel et Jane

Marcel et Jane

 

Seigneur, dans cet aveu dépourvu d’artifice… J’avoue, sans honte ni gloire, grâce à cet alexandrin d’Andromaque de Racine, que, si j’ai des lettres, je ne les ai pas toutes !

Austen ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! Ce détournement d’un autre, du Cid de Corneille, révèle l’objet du délit.

Malgré mon grand âge, je n’avais jamais lu un roman de Jane Austen. Pire : j’ignorais tout de cette écrivaine anglaise de l’aube du XIXe siècle (1775-1817).

Jane Austen (d'après un portrait fait par sa sœur Cassandra)

Jane Austen (d’après un portrait fait par sa sœur Cassandra)

 

Mais l’Internationale proustienne m’a sauvé. Mes recherches pour le livre que je suis en train d’écrire à son propos m’ont ouvert les yeux.

J’ai appris qu’un véritable culte lui était voué par des admirateurs du monde entier — tout comme Proust — et ai cru comprendre que l’un d’eux l’aimait tant qu’il avait inclus son nom dans le sien, Mayank Austen Soofi (voir la chronique L’admirateur indien de Proust). Et puis, je suis tombé par hasard sur un film, The Jane Austen Book Club, de Robin Swicord (2007), adaptation du roman éponyme de l’américaine Karen Joy Fowler, l’histoire plutôt sympathique de cinq femmes et un homme fondant un club de lecture à elle consacré. Ultime consécration : en 2017, l’image de Jane Austen figurera sur les billets de 10 livres à la place de Charles Darwin.

 

Les indices s’accumulaient m’invitant à y aller voir. J’ai donc passé commande à la FNAC et le paquet est arrivé ce matin.

Jane Austen 1

Jane Austen 2

 

C’est donc en pensant d’abord à l’ami Mayank que je vais commencer ma lecture et mettre ainsi un terme à une injustice dans laquelle je suis un coupable repentant.

 

Pour me mettre l’eau à la bouche, j’ai voulu lire l’incipit de chacun des romans.

*« La famille Dashwood habitait depuis longtemps dans le Sussex. » Raisons et sentiments (Sense and Sensibility, 1811), 368 pages (trad. Jean Privat)

*« C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibataire pourvu d’une belle fortune doit avoir envie de se marier, et, si peu que l’on sache de son sentiment à cet égard, lorsqu’il arrive dans une nouvelle résidence, cette idée est si bien fixée, dans l’esprit de ses voisins qu’ils le considèrent sur-le-champ comme la propriété légitime de l’une ou l’autre de leurs filles. » Orgueil et préjugés (Pride and Prejudice, 1813), 349 pages (trad. Valentine Leconte et Charlotte Pressoir)

*« Voici une trentaine d’années, mademoiselle Maria Ward de Huntingdon fut assez heureuse pour captiver, avec sept mille livres de rente comme seule fortune, le cœur de Sir Thomas Bertram, de Mansfield Park, dans le comté de Northampton, et se hausser ainsi jusqu’au rang de femme de baronnet, acquérant de surcroît tout le bien-être et les avantages matériels qu’offrent une belle maison et un revenu considérable. » Mansfield Park (Mansfield Park, 1814), 639 pages (trad. Denise Getzler)

*« Emma Woodhouse, belle, intelligente, riche, dotée d’un heureux caractère et pourvue d’une très confortable demeure, semblait jouir des dons les plus précieux de l’existence. » Emma (Emma, 1816), 554 pages (trad. Josette Salesse-Lavergne)

*« Personne ayant jamais vu Catherine Morland dans son enfance ne l’eût supposée née pour être une héroïne. » Northanger Abbey (Northanger Abbey, 1818, posthume, achevé en 1803), 269 pages (trad. Josette Salesse-Lavergne)

*« Sir Walter Elliot, du château de Kellynch, en Somerset, était un homme qui, pour se divertir, ne prenait jamais d’autre livre que le Baronnetage ; c’est là qu’il trouvait l’occupation d’une heure de loisir et la consolation d’une heure d’affliction ; c’est là qu’il s’élevait à l’admiration et au respect en contemplant les restes limités des anciens titres ; c’est là que toute sensation fâcheuse due à des ennuis domestiques se transformait naturellement en pitié et en mépris. » Persuasion (Persuasion, 1818, posthume), 288 pages (trad. André Belamich)

L’auteur d’À la recherche du temps perdu ne m’en voudra pas de cette infidélité — qu’est-ce que 2 467 pages en six tomes au regard de ses sept ? Moi Marcel, toi Jane !

De Proust à Austen (en passant par tant d’autres), réjouissons-nous des bonheurs que la littérature nous procure.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et