Sports : cyclisme 1

Cyclisme (1)

 

La bicyclette moderne n’est guère plus vieille que l’ami Marcel — dix ans de plus précisément puisque c’est en 1861 qu’un artisan serrurier, Pierre Michaux, sort la draisienne de l’oubli en inventant le pédalier. La haute société est vite séduite. Le fils de Napoléon III se met en tête de convertir toute la cour au « vélo », au point qu’on le surnomme « vélocipède IV ». Au fil des ans, les améliorations techniques se succéderont ; bandages en caoutchouc plein, chaîne et pignons, pneu avec chambre à air…).

Ainsi équipé, le vélo prend son envol auprès d’une bourgeoisie en mal de sensations fortes, entraînée par quelques mordus célèbres comme Alfred Jarry ou Émile Zola. Peu à peu, produit en séries de plus en plus importantes, il quitte le statut de loisir élégant pour devenir un engin de randonnée et de sport.

 

Dans la vraie vie, amie de Proust, Marie Nordinger est alors une des premières à pratiquer cette activité qui libère la femme. Fait le plus marquant dans l’œuvre : les femmes sont les principales adeptes de la bicyclette.

 

Dans la Recherche, les jeunes sportives de Balbec sont plutôt aisées et le vélo est souvent associé au golf. Elles sont supposées familières des vélodromes et amies de cœur de coureurs cyclistes. L’une d’elles (qui se révélera être Albertine) porte un polo noir, des gants de renne et un imperméable quand il pleut. Le Héros la qualifie de « bacchante à bicyclette ». Jaloux, il va associer l’engin aux rencontres de son aimée avec d’autres femmes. Au bois de Boulogne, trois jeunes filles assises à côté de leurs bicyclettes à « l’arc immense » sont comparées à des immortelles. Une autre, agenouillée près de la sienne est assimilée à une « créature mi-humaine, mi-ailée, ange ou péri », « accru[e] d’une voile, d’une aile immense » mais n’a rien de féminin en montant sur son engin « sans l’enfourcher comme eût fait un homme »

 

Ce n’est pas tout. Les gens du peuple commencent aussi à prendre goût à ce sport, ainsi un crémière parisienne. Une corne de cycliste se fait entendre.

 

Côté hommes, le Héros lui-même fait du vélo, mais il est moins rapide qu’Albertine. Et le premier cycliste évoqué, employé par un pharmacien parisien, a tapé dans l’œil de Charlus. Le deuxième est le liftier du Grand-Hôtel de Balbec qui se sert de son vélo pour faire une commission à la demande du Héros. Il y a aussi des chasseurs d’hôtels qualifiés d’« ailés » et un cycliste qui apporte un message d’Albertine.

 

Ajoutez une les règles, notamment antidopage), etc. moto, celle que Joseph Périgot, le valet de pied de Françoise, envisage d’enfourcher pour retourner aux Écorres, près de Balbec, où il est né. Une autre est virtuelle : celle que le liftier aspire à posséder.

 

Bref (et ce n’est toujours pas tout), les deux-roues ont une vraie place dans les pages proustiennes.

 

Un siècle plus tard, que n’organise-t-on pas un circuit touristique cycliste au Pays de Combray ? Départ devant la Maison de tante Léonie, passage à Mirougrain, Saint-Éman, Méréglise, Vieuvicq, Toussainville et arrivée place de l’église d’Illiers-Combray. Même chose autour de Cabourg.

Vous voulez plus long ? Que ne trace-t-on alors une longue balade conduisant les cyclotouristes d’Illiers-Combray à Cabourg, de Combray à Balbec.

Plus ambitieux encore ? Mais là, passons au stade professionnel avec le « Tour de Proust ». Les coureurs partiraient de Paris pour des étapes à Reims, Delft, Cabourg, Orléans, Illiers-Combray. Que sais-je ? Un regret : l’impossibilité de passer par Venise pour cause de rues inondées. On ne peut pas tout avoir.

 

Ces dames à vélo

Elles en avaient du charme à l’époque…

1 Cycliste F 1 2 Cycliste F 2 3 Cycliste F 3 4 Cyclistes F 3 5 Cyclistes F 2 6 Jeunes filles en fleurs Nina Companeez

Extrait du téléfilm de Nina Companeez

 

Les extraits :

*Nous redescendions la côte ; alors nous croisions, la montant à pied, à bicyclette, en carriole ou en voiture, quelqu’une de ces créatures — fleurs de la belle journée, mais qui ne sont pas comme les fleurs des champs, car chacune recèle quelque chose qui n’est pas dans une autre et qui empêchera que nous puissions contenter avec ses pareilles le désir qu’elle a fait naître en nous —, quelque fille de ferme poussant sa vache ou à demi couchée sur une charrette, quelque fille de boutiquier en promenade, quelque élégante demoiselle assise sur le strapontin d’un landau, en face de ses parents. II

*Une de ces inconnues poussait devant elle, de la main, sa bicyclette ; deux autres tenaient des « clubs » de golf ; et leur accoutrement tranchait sur celui des autres jeunes filles de Balbec, parmi lesquelles quelques-unes il est vrai, se livraient aux sports, mais sans adopter pour cela une tenue spéciale. II

*[Les jeunes filles en fleurs] Maintenant, leurs traits charmants n’étaient plus indistincts et mêlés. Je les avais répartis et agglomérés (à défaut du nom de chacune, que j’ignorais) autour de la grande qui avait sauté par dessus le vieux banquier ; de la petite qui détachait sur l’horizon de la mer ses joues bouffies et roses, ses yeux verts ; de celle au teint bruni, au nez droit, qui tranchait au milieu des autres ; d’une autre, au visage blanc comme un œuf dans lequel un petit nez faisait un arc de cercle comme un bec de poussin, visage comme en ont certains très jeunes gens ; d’une autre encore, grande, couverte d’une pèlerine (qui lui donnait un aspect si pauvre et démentait tellement sa tournure élégante que l’explication qui se présentait à l’esprit était que cette jeune fille devait avoir des parents assez brillants et plaçant leur amour-propre assez au-dessus des baigneurs de Balbec et de l’élégance vestimentaire de leurs propres enfants pour qu’il leur fût absolument égal de la laisser se promener sur la digue dans une tenue que de petites gens eussent jugée trop modeste) ; d’une fille aux yeux brillants, rieurs, aux grosses joues mates, sous un « polo » noir, enfoncé sur sa tête, qui poussait une bicyclette avec un dandinement de hanches si dégingandé, en employant des termes d’argot si voyous et criés si fort, quand je passai auprès d’elle (parmi lesquels je distinguai cependant la phrase fâcheuse de « vivre sa vie ») qu’abandonnant l’hypothèse que la pèlerine de sa camarade m’avait fait échafauder, je conclus plutôt que toutes ces filles appartenaient à la population qui fréquente les vélodromes, et devaient être les très jeunes maîtresses de coureurs cyclistes. En tous cas, dans aucune de mes suppositions, ne figurait celle qu’elles eussent pu être vertueuses. II

*Un instant, tandis que je passais à côté de la brune aux grosses joues qui poussait une bicyclette, je croisai ses regards obliques et rieurs, dirigés du fond de ce monde inhumain qui enfermait la vie de cette petite tribu, inaccessible inconnu où l’idée de ce que j’étais ne pouvait certainement ni parvenir ni trouver place. Toute occupée à ce que disaient ses camarades, cette jeune fille coiffée d’un polo qui descendait très bas sur son front, m’avait-elle vu au moment où le rayon noir émané de ses yeux m’avait rencontré. Si elle m’avait vu, qu’avais-je pu lui représenter ? Du sein de quel univers me distinguait-elle ? II

*Or, celle qui rentrait en ce moment avait aussi un polo noir, mais elle me semblait encore plus jolie que l’autre, la ligne de son nez était plus droite, à la base, l’aile en était plus large et plus charnue. Puis l’autre m’était apparue comme une fière jeune fille pâle, celle-ci comme une enfant domptée et de teint rose. Pourtant, comme elle poussait une bicyclette pareille et comme elle portait les mêmes gants de renne, je conclus que les différences tenaient peut-être à la façon dont j’étais placé et aux circonstances, car il était peu probable qu’il y eût à Balbec, une seconde jeune fille, de visage malgré tout si semblable, et qui dans son accoutrement réunît les mêmes particularités. Elle jeta dans ma direction un regard rapide ; les jours suivants, quand je revis la petite bande sur la plage, et même plus tard quand je connus toutes les jeunes filles qui la composaient, je n’eus jamais la certitude absolue qu’aucune d’elles — même celle qui de toutes lui ressemblait le plus, la jeune fille à la bicyclette — fût bien celle que j’avais vue ce soir-là au bout de la plage, au coin de la rue, jeune fille, qui n’était guère, mais qui était tout de même un peu différente de celle que j’avais remarquée dans le cortège. II

*Au fur et à mesure que je me rapprochais de la jeune fille, et la connaissais davantage, cette connaissance se faisait par soustraction, chaque partie d’imagination et de désir étant remplacée par une notion qui valait infiniment moins, notion à laquelle il est vrai que venait s’ajouter une sorte d’équivalent, dans le domaine de la vie, de ce que les Sociétés financières donnent après le remboursement de l’action primitive, et qu’elles appellent action de jouissance. Son nom, ses parentés avaient été une première limite apportée à mes suppositions. Son amabilité, tandis que tout près d’elle je retrouvais son petit grain de beauté sur la joue au-dessous de l’œil, fut une autre borne ; enfin, je fus étonné de l’entendre se servir de l’adverbe « parfaitement » au lieu de « tout à fait », en parlant de deux personnes, disant de l’une « elle est parfaitement folle, mais très gentille tout de même » et de l’autre « c’est un monsieur parfaitement commun et parfaitement ennuyeux ». Si peu plaisant que soit cet emploi de « parfaitement », il indique un degré de civilisation et de culture auquel je n’aurais pu imaginer qu’atteignait la bacchante à bicyclette, la muse orgiaque du golf. Il n’empêche d’ailleurs qu’après cette première métamorphose, Albertine devait changer encore bien des fois pour moi. II

*S’il pleuvait, bien que le mauvais temps n’effrayât pas Albertine qu’on voyait parfois, dans son caoutchouc, filer en bicyclette sous les averses, nous passions la journée dans le Casino où il m’eût paru ces jours-là impossible de ne pas aller. II

*Sauf ces jours de pluie, comme nous devions aller en bicyclette sur la falaise ou dans la campagne, une heure d’avance je cherchais à me faire beau et gémissais si Françoise n’avait pas bien préparé mes affaires. II

*Puis le veston retrouvé et les sandwichs prêts, j’allais chercher Albertine, Andrée, Rosemonde, d’autres parfois, et, à pied ou en bicyclette, nous partions. II

*Quant à Albertine, je ne peux pas dire que nulle part, au Casino, sur la plage, elle eût avec une jeune fille des manières trop libres. Je leur trouvais même un excès de froideur et d’insignifiance qui semblait plus que de la bonne éducation, une ruse destinée à dépister les soupçons. À telle jeune fille, elle avait une façon rapide, glacée et décente, de répondre à très haute voix : « Oui, j’irai vers cinq heures au tennis. Je prendrai mon bain demain matin vers huit heures », et de quitter immédiatement la personne à qui elle venait de dire cela — qui avait un terrible air de vouloir donner le change, et soit de donner un rendez-vous, soit plutôt, après l’avoir donné bas, de dire fort cette phrase, en effet insignifiante, pour ne pas « se faire remarquer ». Et quand ensuite je la voyais prendre sa bicyclette et filer à toute vitesse, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’elle allait rejoindre celle à qui elle avait à peine parlé. IV

*[Le Héros sur Albertine] Elle était si bien encagée que, certains soirs même, je ne faisais pas demander qu’elle quittât sa chambre pour la mienne, elle que jadis tout le monde suivait, que j’avais tant de peine à rattraper filant sur sa bicyclette, et que le liftier même ne pouvait me ramener, ne me laissant guère d’espoir qu’elle vînt, et que j’attendais pourtant toute la nuit. Albertine n’avait-elle pas été, devant l’hôtel, comme une grande actrice de la plage en feu, excitant les jalousies quand elle s’avançait dans ce théâtre de nature, ne parlant à personne, bousculant les habitués, dominant ses amies ? et cette actrice si convoitée n’était-ce pas elle qui, retirée par moi de la scène, enfermée chez moi, était à l’abri des désirs de tous, qui désormais pouvaient la chercher vainement, tantôt dans ma chambre, tantôt dans la sienne, où elle s’occupait à quelque travail de dessin et de ciselure ? V

*[A Paris] Çà et là, entre les arbres, à l’entrée de quelque café, une servante veillait comme une nymphe à l’orée d’un bois sacré, tandis qu’au fond trois jeunes filles étaient assises à côté de l’arc immense de leurs bicyclettes côté d’elles, comme trois immortelles accoudées au nuage ou au coursier fabuleux sur lesquels elles accomplissaient leurs voyages mythologiques. Je remarquais que chaque fois qu’Albertine les regardait un instant toutes ces filles avec une attention profonde, elle se retournait aussitôt vers moi. V

*Plus loin une autre fillette était agenouillée près de sa bicyclette qu’elle arrangeait. Une fois la réparation faite, la jeune coureuse monta sur sa bicyclette, mais sans l’enfourcher comme eût fait un homme. Pendant un instant la bicyclette tangua, et le jeune corps semblait s’être accru d’une voile, d’une aile immense ; et bientôt nous vîmes s’éloigner à toute vitesse la jeune créature mi-humaine, mi-ailée, ange ou péri, poursuivant son voyage. V

*Oui, les murs de la prison n’avaient pas empêché cette influence de traverser ; peut-être même est-ce eux qui l’avaient produite. Ce n’était plus la même Albertine, parce qu’elle n’était pas, comme à Balbec, sans cesse en fuite sur sa bicyclette, introuvable à cause du nombre de petites plages où elle allait coucher chez des amies et où, d’ailleurs, ses mensonges la rendaient plus difficile à atteindre ; parce qu’enfermée chez moi, docile et seule, elle n’était même plus ce qu’à Balbec, quand j’avais pu la trouver, elle était sur la plage, cet être fuyant, prudent et fourbe, dont la présence se prolongeait de tant de rendez-vous qu’elle était habile à dissimuler, qui la faisaient aimer parce qu’ils faisaient souffrir, en qui, sous sa froideur avec les autres et ses réponses banales, on sentait le rendez-vous de la veille et celui du lendemain, et pour moi une pensée de dédain et de ruse ; parce que le vent de la mer ne gonflait plus ses vêtements ; parce que, surtout, je lui avais coupé les ailes, qu’elle avait cessé d’être une Victoire, qu’elle était une pesante esclave dont j’aurais voulu me débarrasser. V

*C’était Albertine elle-même. Je la regardais. C’était étrange pour moi de penser que c’était elle, elle que j’avais crue si longtemps impossible même à connaître, qui aujourd’hui, bête sauvage domestiquée, rosier à qui j’avais fourni le tuteur, le cadre, l’espalier de sa vie, était ainsi assise, chaque jour, chez elle, près de moi, devant le pianola, adossée à ma bibliothèque. Ses épaules, que j’avais vues baissées et sournoises quand elle rapportait les clubs de golf, s’appuyaient à mes livres. Ses belles jambes, que le premier jour j’avais imaginées avec raison avoir manœuvré pendant toute son adolescence les pédales d’une bicyclette, montaient et descendaient tour à tour sur celles du pianola, où Albertine, devenue d’une élégance qui me la faisait sentir plus à moi, parce que c’était de moi qu’elle lui venait, posait ses souliers en toile d’or. Ses doigts, jadis familiers du guidon, se posaient maintenant sur les touches comme ceux d’une sainte Cécile. V

*Quelquefois, pour répondre à ce reproche que je lui faisais de ne me rien dire, tantôt elle me disait des choses qu’elle n’ignorait pas que je savais aussi bien que tout le monde (comme ces hommes d’État qui ne vous annonceraient pas la plus petite nouvelle, mais vous parlent, en revanche, de celle qu’on a pu lire dans les journaux de la veille), tantôt elle me racontait sans précision aucune, en des sortes de fausses confidences, des promenades en bicyclette qu’elle faisait à Balbec, l’année avant de me connaître. Et comme si j’avais deviné juste autrefois, en inférant de là qu’elle devait être une jeune fille très libre, faisant de très longues parties, l’évocation qu’elle faisait de ces promenades insinuait entre les lèvres d’Albertine ce même mystérieux sourire qui m’avait séduit les premiers jours sur la digue de Balbec. Elle me parlait aussi de ses promenades qu’elle avait faites, avec des amies, dans la campagne hollandaise, de ses retours, le soir, à Amsterdam, à des heures tardives, quand une foule compacte et joyeuse de gens qu’elles connaissait presque tous emplissait les rues, les bords des canaux, dont je croyais voir se refléter dans les yeux brillants d’Albertine, comme dans les glaces incertaines d’une rapide voiture, les feux innombrables et fuyants. V

*Comment m’a-t-elle paru morte, quand maintenant pour penser à elle je n’avais à ma disposition que les mêmes images dont, quand elle était vivante, je revoyais l’une ou l’autre ? Tour à tour rapide et penchée sur la roue mythologique de sa bicyclette, sanglée les jours de pluie sous la tunique guerrière de caoutchouc qui faisait bomber ses seins, la tête enturbannée et coiffée de serpents, elle semait la terreur dans les rues de Balbec, ou bien les soirs où nous avions emporté du champagne dans les bois de Chantepie, la voix provocante et changée, elle avait au visage cette chaleur blême rougissant seulement aux pommettes que, la distinguant mal dans l’obscurité de la voiture, j’approchais du clair de lune pour la mieux voir et que j’essayais maintenant en vain de me rappeler, de revoir dans une obscurité qui ne finirait plus. VI

*Les noms de ces stations, Toutainville, Évreville, Incarville, devenus si familiers, si tranquillisants, quand je les entendais le soir en revenant de chez les Verdurin, maintenant que je pensais qu’Albertine avait habité l’une, s’était promenée jusqu’à l’autre, avait pu souvent aller à bicyclette à la troisième, excitaient en moi une anxiété plus cruelle que la première fois, où je les voyais avec tant de trouble avant d’arriver à Balbec que je ne connaissais pas encore. VI

 

Vélo

*Un brusque revirement s’était opéré. « Puisque nous allons nous promener ensemble, me dit-elle, pourquoi n’irions-nous pas de l’autre côté de Balbec, nous dînerions ensemble. Ce serait si gentil. Au fond, cette côte-là est bien plus jolie. Je commence à en avoir soupé d’Infreville et du reste, tous ces petits coins vert-épinard. — Mais l’amie de votre tante sera fâchée si vous n’allez pas la voir. — Hé bien, elle se défâchera. — Non, il ne faut pas fâcher les gens. — Mais elle ne s’en apercevra même pas, elle reçoit tous les jours ; que j’y aille demain, après-demain, dans huit jours, dans quinze jours, cela fera toujours l’affaire. — Et vos amies ? — Oh ! elles m’ont assez souvent plaquée. C’est bien mon tour. — Mais du côté que vous me proposez, il n’y a pas de train après neuf heures. — Hé bien, la belle affaire ! neuf heures c’est parfait. Et puis il ne faut jamais se laisser arrêter par les questions du retour. On trouvera toujours une charrette, un vélo, à défaut on a ses jambes. — On trouve toujours, Albertine, comme vous y allez ! Du côté d’Infreville, où les petites stations de bois sont collées les unes à côtés des autres, oui. Mais du côté de… ce n’est pas la même chose. — Même de ce côté-là. Je vous promets de vous ramener sain et sauf. » IV

*Car, par une déchéance habituelle à toutes les modes, les vêtements et les mots qui, il y a quelques années, semblaient appartenir au monde relativement élégant des amies d’Albertine, étaient maintenant le lot des ouvrières. « Ça ne vous gênerait vraiment pas trop, dis-je en faisant semblant de chercher dans le Figaro, que je vous envoie même un peu loin ? » Dès que j’eus ainsi l’air de trouver pénible le service qu’elle me rendrait en faisant une course, aussitôt elle commença à trouver que c’était gênant pour elle. « C’est que je dois aller tantôt me promener en vélo. Dame, nous n’avons que le dimanche. — Mais vous n’avez pas froid, nu-tête comme cela ? — Ah ! je ne serai pas nu-tête, j’aurai mon polo, et je pourrais m’en passer avec tous mes cheveux. » Je levai les yeux sur les mèches flavescentes et frisées, et je sentis que leur tourbillon m’emportait, le cœur battant, dans la lumière et les rafales d’un ouragan de beauté. V

 

Bécane

*[Albertine au Héros :] j’adore tous les sports ! Vous n’étiez pas aux courses de la Sogne ? Nous y sommes allés par le tram, et je comprends que ça ne vous amuse pas de prendre un tacot pareil ! nous avons mis deux heures ! J’aurais fait trois fois l’aller et retour avec ma bécane. II

*Mon chéri et cher Marcel, j’arrive moins vite que ce cycliste dont je voudrais bien prendre la bécane pour être plus tôt près de vous. V

 

Pédaler

*Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît — pelouses des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan — les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux. II

*Je lui pardonnais difficilement aussi qu’il employât certains termes de son métier, et qui eussent, à cause de cela, été parfaitement convenables au propre, seulement dans le sens figuré, ce qui leur donnait une intention spirituelle assez bébête, par exemple le verbe pédaler. Jamais il n’en usait quand il avait fait une course à bicyclette. Mais si, à pied, il s’était dépêché pour être à l’heure, pour signifier qu’il avait marché vite il disait : « Vous pensez si on a pédalé ! » IV

*Ses belles jambes, que le premier jour j’avais imaginées avec raison avoir manœuvré pendant toute son adolescence les pédales d’une bicyclette, montaient et descendaient tour à tour sur celles du pianola, où Albertine, devenue d’une élégance qui me la faisait sentir plus à moi, parce que c’était de moi qu’elle lui venait, posait ses souliers en toile d’or. V

 

Cycliste

*Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît — pelouses des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan — les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux. Et c’était par conséquent toute sa vie qui m’inspirait du désir ; désir douloureux, parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant brusquement cessé d’être ma vie totale, n’étant plus qu’une petite partie de l’espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir, et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m’offrait ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le bonheur. Et, sans doute, qu’il n’y eût entre nous aucune habitude — comme aucune idée — communes, devait me rendre plus difficile de me lier avec elles et de leur plaire. Mais peut-être aussi c’était grâce à ces différences, à la conscience qu’il n’entrait pas dans la composition de la nature et des actions de ces filles, un seul élément que je connusse ou possédasse, que venait en moi de succéder à la satiété, la soif — pareille à celle dont brûle une terre altérée — d’une vie que mon âme, parce qu’elle n’en avait jamais reçu jusqu’ici une seule goutte, absorberait d’autant plus avidement, à longs traits, dans une plus parfaite imbibition.

J’avais tant regardé cette cycliste aux yeux brillants qu’elle parut s’en apercevoir et dit à la plus grande un mot que je n’entendis pas, mais qui fit rire celle-ci. À vrai dire, cette brune n’était pas celle qui me plaisait le plus, justement parce qu’elle était brune, et que (depuis le jour où dans le petit raidillon de Tansonville, j’avais vu Gilberte), une jeune fille rousse à la peau dorée était restée pour moi l’idéal inaccessible. Mais Gilberte elle-même ne l’avais-je pas aimée surtout parce qu’elle m’était apparue nimbée par cette auréole d’être l’amie de Bergotte, d’aller visiter avec lui les cathédrales ? Et de la même façon ne pouvais-je me réjouir d’avoir vu cette brune me regarder (ce qui me faisait espérer qu’il me serait plus facile d’entrer en relations avec elle d’abord), car elle me présenterait aux autres, à l’impitoyable qui avait sauté par-dessus le vieillard, à la cruelle qui avait dit : « Il me fait de la peine, ce pauvre vieux » ; à toutes successivement, desquelles elle avait d’ailleurs le prestige d’être l’inséparable compagne. Et cependant, la supposition que je pourrais un jour être l’ami de telle ou telle de ces jeunes filles, que ces yeux dont les regards inconnus me frappaient parfois en jouant sur moi sans le savoir comme un effet de soleil sur un mur, pourraient jamais par une alchimie miraculeuse laisser transpénétrer entre leurs parcelles ineffables l’idée de mon existence, quelque amitié pour ma personne, moi-même je pourrais un jour prendre place entre elles, dans la théorie qu’elles déroulaient le long de la mer, — cette supposition me paraissait enfermer en elle une contradiction aussi insoluble, que si devant quelque frise attique ou quelque fresque figurant un cortège, j’avais cru possible, moi spectateur, de prendre place, aimé d’elles, entre les divines processionnaires. II

*Je regardais vaguement le chemin campagnard qui, extérieur à l’atelier, passait tout près de lui mais n’appartenait pas à Elstir. Tout à coup y apparut, le suivant à pas rapides, la jeune cycliste de la petite bande avec, sur ses cheveux noirs, son polo abaissé vers ses grosses joues, ses yeux gais et un peu insistants ; et dans ce sentier fortuné miraculeusement rempli de douces promesses, je la vis sous les arbres, adresser à Elstir un salut souriant d’amie, arc-en-ciel qui unit pour moi notre monde terraqué à des régions que j’avais jugées jusque-là inaccessibles. Elle s’approcha même pour tendre la main au peintre, sans s’arrêter, et je vis qu’elle avait un petit grain de beauté au menton. « Vous connaissez cette jeune fille, Monsieur ? » dis-je à Elstir, comprenant qu’il pourrait me présenter à elle, l’inviter chez lui. Et cet atelier paisible avec son horizon rural s’était rempli d’un surcroît délicieux, comme il arrive d’une maison où un enfant se plaisait déjà et où il apprend que, en plus, de par la générosité qu’ont les belles choses et les nobles gens à accroître indéfiniment leurs dons, se prépare pour lui un magnifique goûter. Elstir me dit qu’elle s’appelait Albertine Simonet et me nomma aussi ses autres amies que je lui décrivis avec assez d’exactitude pour qu’il n’eût guère d’hésitation. J’avais commis à l’égard de leur situation sociale une erreur, mais pas dans le même sens que d’habitude à Balbec. J’y prenais facilement pour des princes des fils de boutiquiers montant à cheval. Cette fois j’avais situé dans un milieu interlope des filles d’une petite bourgeoisie fort riche, du monde de l’industrie et des affaires. II

*Quand j’arrivai chez Elstir, un peu plus tard, je crus d’abord que Mlle Simonet n’était pas dans l’atelier. Il y avait bien une jeune fille assise, en robe de soie, nu tête, mais de laquelle je ne connaissais pas la magnifique chevelure, ni le nez, ni ce teint et où je ne retrouvais pas l’entité que j’avais extraite d’une jeune cycliste se promenant coiffée d’un polo, le long de la mer. C’était pourtant Albertine. II

*Et peut-être, pourtant, entièrement fidèle je n’eusse pas souffert d’infidélités que j’eusse été incapable de concevoir, mais ce qui me torturait à imaginer chez Albertine, c’était mon propre désir perpétuel de plaire à de nouvelles femmes, d’ébaucher de nouveaux romans ; c’était de lui supposer ce regard que je n’avais pu, l’autre jour, même à côté d’elle, m’empêcher de jeter sur les jeunes cyclistes assises aux tables du bois de Boulogne. Comme il n’est de connaissance, on peut presque dire qu’il n’est de jalousie que de soi-même. L’observation compte peu. Ce n’est que du plaisir ressenti par soi-même qu’on peut tirer savoir et douleur. V

*Je sentis que cette dernière phrase n’était qu’une phrase et qu’Albertine n’aurait pas pu garder, pour jusqu’à sa mort, un si doux souvenir de cette promenade où elle n’avait certainement eu aucun plaisir puisqu’elle était impatiente de me quitter. Mais j’admirai aussi comme la cycliste, la golfeuse de Balbec, qui n’avait rien lu qu’Esther avant de me connaître, était douée et combien j’avais eu raison de trouver qu’elle s’était chez moi enrichie de qualités nouvelles qui la faisaient différente et plus complète. VI

 

Demain, le cyclisme au masculin.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Comments are closed.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et