Sports : billes

Billes

 

C’était —l’est-ce encore ? — le jeu-roi des cours de récré.

1 Jeu de billes

 

Les classiques : lancer sa bille sur celle de l’adversaire afin de l’obtenir, la lancer dans un trou ou organiser des poursuites sur des circuits tracés sur le sol. La technique : utiliser lez pouce qui prend son élan dans le creux de l’index plié. Mais, les billes, c’est aussi des échanges et des collections. Les billes en verre teint, agates et calots (les plus grosses), attiraient naturellement plus que les billes en terre vernies.

Billes en terre

Billes en terre

Billes en verre

Billes en verre

Agates

Agates

Les extraits :

*Je m’arrêtais à voir sur la table, où la fille de cuisine venait de les écosser, les petits pois alignés et nombrés comme des billes vertes dans un jeu ; mais mon ravissement était devant les asperges, I

*J’achetai deux billes d’un sou. Je regardais avec admiration, lumineuses et captives dans une sébile isolée, les billes d’agate qui me semblaient précieuses parce qu’elles étaient souriantes et blondes comme des jeunes filles et parce qu’elles coûtaient cinquante centimes pièce. Gilberte à qui on donnait beaucoup plus d’argent qu’à moi me demanda laquelle je trouvais la plus belle. Elles avaient la transparence et le fondu de la vie. Je n’aurais voulu lui en faire sacrifier aucune. J’aurais aimé qu’elle pût les acheter, les délivrer toutes. Pourtant je lui en désignai une qui avait la couleur de ses yeux. Gilberte la prit, chercha son rayon doré, la caressa, paya sa rançon, mais aussitôt me remit sa captive en me disant : « Tenez, elle est à vous, je vous la donne, gardez-la comme souvenir. » I

*En attendant je relisais une page que ne m’avait pas écrite Gilberte, mais qui du moins me venait d’elle, cette page de Bergotte sur la beauté des vieux mythes dont s’est inspiré Racine, et que, à côté de la bille d’agate, je gardais toujours auprès de moi. […] Je baisais la bille d’agate qui était la meilleure part du cœur de mon amie, la part qui n’était pas frivole, mais fidèle, et qui bien que parée du charme mystérieux de la vie de Gilberte demeurait près de moi, habitait ma chambre, couchait dans mon lit. Mais la beauté de cette pierre, et la beauté aussi de ces pages de Bergotte, que j’étais heureux d’associer à l’idée de mon amour pour Gilberte comme si dans les moments où celui-ci ne m’apparaissait plus que comme un néant, elles lui donnaient une sorte de consistance, je m’apercevais qu’elles étaient antérieures à cet amour, qu’elles ne lui ressemblaient pas, que leurs éléments avaient été fixés par le talent ou par les lois minéralogiques avant que Gilberte ne me connût, que rien dans le livre ni dans la pierre n’eût été autre si Gilberte ne m’avait pas aimé et que rien par conséquent ne m’autorisait à lire en eux un message de bonheur. I

*Dans les yeux de Gilberte il y avait le bon regard franc de son père ; c’est celui qu’elle avait eu quand elle m’avait donné la bille d’agate et m’avait dit : « Gardez-la en souvenir de notre amitié. » II

*Pour embellir un peu ma chambre, si Albertine venait encore, et parce que c’était une des plus jolies choses que j’avais, je remis, pour la première fois depuis des années, sur la table qui était auprès de mon lit, ce portefeuille orné de turquoises que Gilberte m’avait fait faire pour envelopper la plaquette de Bergotte et que, si longtemps, j’avais voulu garder avec moi pendant que je dormais, à côté de la bille d’agate. IV

*On serait à jamais guéri du romanesque si l’on voulait, pour penser à celle qu’on aime, tâcher d’être celui qu’on sera quand on ne l’aimera plus. Le portefeuille, la bille d’agate de Gilberte, tout cela n’avait reçu jadis son importance que d’un état purement intérieur, puisque maintenant c’était pour moi un portefeuille, une bille quelconques. IV

*Le portefeuille, la bille d’agate, étaient simplement devenus pour moi à l’égard d’Albertine ce qu’ils avaient été pour Gilberte, ce qu’ils eussent été pour tout être qui n’eût pas fait jouer sur eux le reflet d’une flamme intérieure. IV

*C’est le malheur des êtres de n’être pour nous que des planches de collections fort usables dans notre pensée. Justement à cause de cela on fonde sur eux des projets qui ont l’ardeur de la pensée ; mais la pensée se fatigue, le souvenir se détruit, le jour viendrait où je donnerais volontiers à la première venue la chambre d’Albertine, comme j’avais sans aucun chagrin donné à Albertine la bille d’agate ou d’autres présents de Gilberte. VI

 

Demain, les chevaux de bois et la voiture aux chèvres.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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