Jeux de cartes

Jeux de cartes

 

Les cartes, on en dépose ou on y joue…

 

Les extraits :

*Ses vitraux [Combray] ne chatoyaient jamais tant que les jours où le soleil se montrait peu, de sorte que fît-il gris dehors, on était sûr qu’il ferait beau dans l’église ; l’un était rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil à un Roi de jeu de cartes, qui vivait là-haut, sous un dais architectural, entre ciel et terre ; (et dans le reflet oblique et bleu duquel, parfois les jours de semaine, à midi, quand il n’y a pas d’office — à l’un de ces rares moments où l’église aérée, vacante, plus humaine, luxueuse, avec du soleil sur son riche mobilier, avait l’air presque habitable comme le hall de pierre sculptée et de verre peint, d’un hôtel de style moyen âge — on voyait s’agenouiller un instant Mme Sazerat, posant sur le prie-Dieu voisin un paquet tout ficelé de petits fours qu’elle venait de prendre chez le pâtissier d’en face et qu’elle allait rapporter pour le déjeuner) ; dans un autre une montagne de neige rose, au pied de laquelle se livrait un combat, semblait avoir givré à même la verrière qu’elle boursouflait de son trouble grésil comme une vitre à laquelle il serait resté des flocons, mais des flocons éclairés par quelque aurore (par la même sans doute qui empourprait le rétable de l’autel de tons si frais qu’ils semblaient plutôt posés là momentanément par une lueur du dehors prête à s’évanouir que par des couleurs attachées à jamais à la pierre) ; et tous étaient si anciens qu’on voyait çà et là leur vieillesse argentée étinceler de la poussière des siècles et monter brillante et usée jusqu’à la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. Il y en avait un qui était un haut compartiment divisé en une centaine de petits vitraux rectangulaires où dominait le bleu, comme un grand jeu de cartes pareil à ceux qui devaient distraire le roi Charles VI ; I

*Elle [tante Léonie] se plaisait à supposer tout d’un coup que Françoise la volait, qu’elle recourait à la ruse pour s’en assurer, la prenait sur le fait ; habituée, quand elle faisait seule des parties de cartes, à jouer à la fois son jeu et le jeu de son adversaire, elle se prononçait à elle-même les excuses embarrassées de Françoise et y répondait avec tant de feu et d’indignation que l’un de nous, entrant à ces moments-là, la trouvait en nage, les yeux étincelants, ses faux cheveux déplacés laissant voir son front chauve. I

*Cette petite scène qui se renouvelait chaque fois que le pianiste allait jouer enchantait les amis aussi bien que si elle avait été nouvelle, comme une preuve de la séduisante originalité de la « Patronne » et de sa sensibilité musicale. Ceux qui étaient près d’elle faisaient signe à ceux qui plus loin fumaient ou jouaient aux cartes, de se rapprocher, qu’il se passait quelque chose, leur disant, comme on fait au Reichstag dans les moments intéressants : « Écoutez, écoutez. » I

*Quand on faisait de la musique chez Mme Cottard, aux soirées où elle recevait, avec l’espoir qu’il devint un jour doyen de la Faculté, les collègues et les élèves de son mari, celui-ci au lieu d’écouter, préférait jouer aux cartes dans un salon voisin. II

*Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en chemin de fer, comme les œufs durs, les journaux illustrés, les jeux de cartes, les rivières où des barques s’évertuent sans avancer. II

*Et certes dans le sentiment qui poussait une certaine actrice (plus connue d’ailleurs à cause de son élégance, de son esprit, de ses belles collections de porcelaine allemande que pour quelques rôles joués à l’Odéon), son amant, jeune homme très riche pour lequel elle s’était cultivée, et deux hommes très en vue de l’aristocratie à faire dans la vie bande à part, à ne voyager qu’ensemble, à prendre à Balbec leur déjeuner, très tard quand tout le monde avait fini ; à passer la journée dans leur salon à jouer aux cartes, il n’entrait aucune malveillance, mais seulement les exigences du goût qu’ils avaient pour certaines formes spirituelles de conversation, pour certains raffinements de bonne chère, lequel leur faisait trouver plaisir à ne vivre, à ne prendre leurs repas qu’ensemble, et leur eût rendu insupportable la vie en commun avec des gens qui n’y avaient pas été initiés. II

*En entrant dans toute réunion mondaine, quand on est jeune, on meurt à soi-même, on devient un homme différent, tout salon étant un nouvel univers où, subissant la loi d’une autre perspective morale on darde son attention, comme si elles devaient nous importer à jamais, sur des personnes, des danses, des parties de cartes, que l’on aura oubliées le lendemain. II

*Ici le génie du feu me montrait en un tableau empourpré la taverne d’un marchand de marrons où deux sous-officiers, leurs ceinturons posés sur des chaises, jouaient aux cartes sans se douter qu’un magicien les faisait surgir de la nuit, comme dans une apparition de théâtre, et les évoquait tels qu’ils étaient effectivement à cette minute même, aux yeux d’un passant arrêté qu’ils ne pouvaient voir. III

*Les jours habituels (après le dîner où elle avait toujours de très bonne heure, ayant gardé les habitudes anciennes, quelques convives), le salon de la princesse de Parme était ouvert aux habitués, et d’une façon générale à toute la grande aristocratie française et étrangère. La réception consistait en ceci qu’au sortir de la salle à manger, la princesse s’asseyait sur un canapé devant une grande table ronde, causait avec deux des femmes les plus importantes qui avaient dîné, ou bien jetait les yeux sur un « magazine », jouait aux cartes (ou feignait d’y jouer, suivant une habitude de cour allemande), soit en faisant une patience, soit en prenant pour partenaire vrai ou supposé un personnage marquant. III

*Le cadet, qui imitait toujours son frère, parce qu’étant stupide et, de plus, myope, il n’osait pas avoir d’avis personnel, pencha la tête selon le même angle, et ils se glissèrent tous deux vers la salle de jeux, l’un derrière l’autre, pareils à deux figures allégoriques. […] À ce moment l’autre fils de Mme de Surgis vint auprès de celui qui jouait, regarder ses cartes. IV

*[M. Verdurin :] vous allez entendre ce soir, ou du moins rencontrer, car ce mâtin-là délaisse trop souvent après dîner l’art pour les cartes, quelqu’un qui est un autre artiste que Dechambre, un petit que ma femme a découvert (comme elle avait découvert Dechambre, et Paderewski et le reste) : Morel. IV

*Mme Verdurin qui, pour nous recevoir dans son immense salon, où des trophées de graminées, de coquelicots, de fleurs des champs, cueillis le jour même, alternaient avec le même motif peint en camaïeu, deux siècles auparavant, par un artiste d’un goût exquis, s’était levée un instant d’une partie qu’elle faisait avec un vieil ami, nous demanda la permission de la finir en deux minutes et tout en causant avec nous. D’ailleurs, ce que je lui dis de mes impressions ne lui fut qu’à demi agréable. D’abord j’étais scandalisé de voir qu’elle et son mari rentraient tous les jours longtemps avant l’heure de ces couchers de soleil qui passaient pour si beaux, vus de cette falaise, plus encore de la terrasse de la Raspelière, et pour lesquels j’aurais fait des lieues. « Oui, c’est incomparable, dit légèrement Mme Verdurin en jetant un coup d’œil sur les immenses croisées qui faisaient porte vitrée. Nous avons beau voir cela tout le temps, nous ne nous en lassons pas », et elle ramena ses regards vers ses cartes. IV

*Regardant gracieusement Mme Verdurin du coin de l’œil, parce qu’il l’avait entendue donner rendez-vous à Morel pour le surlendemain et qu’il craignait de ne pas être invité : « Je crois, dit M. de Charlus, que Mécène, c’était quelque chose comme le Verdurin de l’antiquité. » Mme Verdurin ne put réprimer qu’à moitié un sourire de satisfaction. Elle alla vers Morel. « Il est agréable, l’ami de vos parents, lui dit-elle. On voit que c’est un homme instruit, bien élevé. Il fera bien dans notre petit noyau. Où donc demeure-t-il à Paris ? » Morel garda un silence hautain et demanda seulement à faire une partie de cartes. Mme Verdurin exigea d’abord un peu de violon. IV

*Mais Morel avait assez de musique, et comme il tenait à jouer aux cartes, M. de Charlus, pour participer à la partie, aurait voulu un whist. […]

Saniette, appelé pour faire le mort, déclara qu’il ne savait pas jouer au whist. Et Cottard, voyant qu’il n’y avait plus grand temps avant l’heure du train, se mit tout de suite à faire une partie d’écarté avec Morel. M. Verdurin, furieux, marcha d’un air terrible sur Saniette : « Vous ne savez donc jouer à rien ! » cria-t-il, furieux d’avoir perdu l’occasion de faire un whist, et ravi d’en avoir trouvé une d’injurier l’ancien archiviste. Celui-ci, terrorisé, prit un air spirituel : « Si, je sais jouer du piano », dit-il. Cottard et Morel s’étaient assis face à face. « À vous l’honneur, dit Cottard. — Si nous nous approchions un peu de la table de jeu, dit à M. de Cambremer M. de Charlus, inquiet de voir le violoniste avec Cottard. C’est aussi intéressant que ces questions d’étiquette qui, à notre époque, ne signifient plus grand’chose. Les seuls rois qui nous restent, en France du moins, sont les rois des jeux de cartes, et il me semble qu’ils viennent à foison dans la main du jeune virtuose », ajouta-t-il bientôt, par une admiration pour Morel qui s’étendait jusqu’à sa manière de jouer, pour le flatter aussi, et enfin pour expliquer le mouvement qu’il faisait de se pencher sur l’épaule du violoniste. « Ié coupe », dit, en contrefaisant l’accent rastaquouère, Cottard, dont les enfants s’esclaffèrent comme faisaient ses élèves et le chef de clinique, quand le maître, même au lit d’un malade gravement atteint, lançait, avec un masque impassible d’épileptique, une de ses coutumières facéties. « Je ne sais pas trop ce que je dois jouer, dit Morel en consultant M. de Cambremer. — Comme vous voudrez, vous serez battu de toutes façons, ceci ou ça, c’est égal. — Galli-Marié ? dit le docteur en coulant vers M. de Cambremer un regard insinuant et bénévole. C’était ce que nous appelons la véritable diva, c’était le rêve, une Carmen comme on n’en reverra pas. C’était la femme du rôle. J’aimais aussi y entendre Engalli. — Marié. » Le marquis se leva avec cette vulgarité méprisante des gens bien nés qui ne comprennent pas qu’ils insultent le maître de maison en ayant l’air de ne pas être certains qu’on puisse fréquenter ses invités et qui s’excusent sur l’habitude anglaise pour employer une expression dédaigneuse : « Quel est ce monsieur qui joue aux cartes ? qu’est-ce qu’il fait dans la vie ? qu’est-ce qu’il vend ? J’aime assez à savoir avec qui je me trouve, pour ne pas me lier avec n’importe qui. Or je n’ai pas entendu son nom quand vous m’avez fait l’honneur de me présenter à lui. » Si M. Verdurin, s’autorisant de ces derniers mots, avait, en effet, présenté à ses convives M. de Cambremer, celui-ci l’eût trouvé fort mauvais. Mais sachant que c’était le contraire qui avait eu lieu, il trouvait gracieux d’avoir l’air bon enfant et modeste sans péril. La fierté qu’avait M. Verdurin de son intimité avec Cottard n’avait fait que grandir depuis que le docteur était devenu un professeur illustre. Mais elle ne s’exprimait plus sous la forme naïve d’autrefois. Alors, quand Cottard était à peine connu, si on parlait à M. Verdurin des névralgies faciales de sa femme : « Il n’y a rien à faire, disait-il, avec l’amour-propre naïf des gens qui croient que ce qu’ils connaissent est illustre et que tout le monde connaît le nom du professeur de chant de leur famille. Si elle avait un médecin de second ordre on pourrait chercher un autre traitement, mais quand ce médecin s’appelle Cottard (nom qu’il prononçait comme si c’eût été Bouchard ou Charcot), il n’y a qu’à tirer l’échelle. » Usant d’un procédé inverse, sachant que M. de Cambremer avait certainement entendu parler du fameux professeur Cottard, M. Verdurin prit un air simplet. « C’est notre médecin de famille, un brave cœur que nous adorons et qui se ferait couper en quatre pour nous ; ce n’est pas un médecin, c’est un ami ; je ne pense pas que vous le connaissiez ni que son nom vous dirait quelque chose ; en tous cas, pour nous c’est le nom d’un bien bon homme, d’un bien cher ami, Cottard. » Ce nom, murmuré d’un air modeste, trompa M. de Cambremer qui crut qu’il s’agissait d’un autre. « Cottard ? vous ne parlez pas du professeur Cottard ? » On entendait précisément la voix dudit professeur qui, embarrassé par un coup, disait en tenant ses cartes : « C’est ici que les Athéniens s’atteignirent. — Ah ! si, justement, il est professeur, dit M. Verdurin. — Quoi ! le professeur Cottard ! Vous ne vous trompez pas ! Vous êtes bien sûr que c’est le même! celui qui demeure rue du Bac ! — Oui, il demeure rue du Bac, 43. Vous le connaissez ? — Mais tout le monde connaît le professeur Cottard. C’est une sommité ! C’est comme si vous me demandiez si je connais Bouffe de Saint-Blaise ou Courtois-Suffit. J’avais bien vu, en l’écoutant parler, que ce n’était pas un homme ordinaire, c’est pourquoi je me suis permis de vous demander. — Voyons, qu’est-ce qu’il faut jouer ? atout ? » demandait Cottard. Puis brusquement, avec une vulgarité qui eût été agaçante même dans une circonstance héroïque, où un soldat veut prêter une expression familière au mépris de la mort, mais qui devenait doublement stupide dans le passe-temps sans danger des cartes, Cottard, se décidant à jouer atout, prit un air sombre, « cerveau brûlé », et, par allusion à ceux qui risquent leur peau, joua sa carte comme si c’eût été sa vie, en s’écriant : « Après tout, je m’en fiche ! » Ce n’était pas ce qu’il fallait jouer, mais il eut une consolation. Au milieu du salon, dans un large fauteuil, Mme Cottard, cédant à l’effet, irrésistible chez elle, de l’après-dîner, s’était soumise, après de vains efforts, au sommeil vaste et léger qui s’emparait d’elle. IV

*[Cottard à son épouse :] Allons, Léontine, en avant… harche, il est temps de partir. » Ce n’était pas vrai, car le docteur allait seulement continuer sa partie de cartes, mais il espérait contrarier ainsi, de façon plus brusque, le sommeil de la muette à laquelle il adressait, sans plus recevoir de réponse, les plus savantes exhortations. IV

*J’ai passé de charmants soirs à causer, à jouer avec Albertine, mais jamais d’aussi doux que quand je la regardais dormir. Elle avait beau avoir, en bavardant, en jouant aux cartes, ce naturel qu’une actrice n’eût pu imiter, c’était un naturel au deuxième degré que m’offrait son sommeil. V

*J’ai dit : « Comment n’avais-je pas deviné ? » Mais ne l’avais-je pas deviné dès le premier jour à Balbec ? N’avais-je pas deviné en Albertine une de ces filles sous l’enveloppe charnelle desquelles palpitent plus d’êtres cachés, je ne dis pas que dans un jeu de cartes encore dans sa boîte, que dans une cathédrale ou un théâtre avant qu’on n’y entre, mais que dans la foule immense et renouvelée ? Non pas seulement tant d’êtres, mais le désir, le souvenir voluptueux, l’inquiète recherche de tant d’êtres. V

*On a souvent près de soi, dans ces premières minutes où l’on se laisse glisser au réveil, une variété de réalités diverses où l’on croit pouvoir choisir comme dans un jeu de cartes. C’est vendredi matin et on rentre de promenade, ou bien c’est l’heure du thé au bord de la mer. V

*Bien souvent, un homme excessivement riche a toujours un même veston râpé ; un monsieur tout ce qu’il y a de plus chic, c’est un monsieur qui ne fraye dans le restaurant qu’avec les employés et, rentré chez lui, joue aux cartes avec ses valets. Cela n’empêche pas son refus de passer après le prince Murat. V

*Ce fut à mon tour de demander si le patron dans lequel j’avais reconnu le Monsieur qui, à Balbec, jouait aux cartes toute la journée avec sa maîtresse, et qui était le chef de la petite Société des quatre amis, était comme le prince de Guermantes. « Mais, voyons, c’est connu de tout le monde, il ne s’en cache même pas. V

*Ce qu’il y a de plus ignoble c’est qu’elles sont renseignées, ajouta-t-il avec un feu et une énergie extraordinaires, par des pestes, de vrais salauds, comme le petit Châtellerault, sur qui il y a plus à dire que sur personne, et qui leur racontent les histoires des autres. On m’a dit qu’il disait pis que pendre de moi, mais je n’en ai cure ; je pense que la boue et les saletés jetées par un individu qui a failli être renvoyé du Jockey pour avoir truqué un jeu de cartes ne peut retomber que sur lui. V

*Alors, pour changer le cours de mes pensées, plutôt que de commencer avec Albertine une partie de cartes ou de dames, je lui demandais de me faire un peu de musique. Je restais dans mon lit et elle allait s’asseoir au bout de la chambre devant le pianola, entre les portants de la bibliothèque. V

*L’esprit dans lequel Albertine était partie était semblable sans doute à celui des peuples qui font préparer par une démonstration de leur armée l’œuvre de leur diplomatie. Elle n’avait dû partir que pour obtenir de moi de meilleures conditions, plus de liberté, de luxe. Dans ce cas celui qui l’eût emporté de nous deux, c’eût été moi, si j’eusse eu la force d’attendre, d’attendre le moment où, voyant qu’elle n’obtenait rien, elle fût revenue d’elle-même. Mais si aux cartes, à la guerre, où il importe seulement de gagner, on peut résister au bluff, les conditions ne sont point les mêmes que font l’amour et la jalousie, sans parler de la souffrance. VI

*Mais je me rappelle tout de même qu’un jour, à Doncières, comme j’allais dîner chez les Verdurin et comme il venait de regarder d’une façon un peu prolongée Morel, il m’avait dit : « C’est curieux, ce petit, il a des choses de Rachel. Cela ne te frappe pas ? Je trouve qu’ils ont des choses identiques. En tous cas cela ne peut pas m’intéresser. » Et tout de même ses yeux étaient ensuite restés longtemps perdus à l’horizon, comme quand on pense, avant de se remettre à une partie de cartes ou de partir dîner en ville, à un de ces lointains voyages qu’on ne fera jamais mais dont on éprouve un instant la nostalgie. VI

*Je descendis et rentrai dans la petite antichambre où Maurice, incertain si on le rappellerait et à qui Jupien avait à tout hasard dit d’attendre, était en train de faire une partie de cartes avec un de ses camarades. VII

*Jupien ne voulait pas parler que de scènes de sadisme comme celles auxquelles j’avais assisté et de l’exercice même du vice du baron. Celui-ci, même pour la conversation, pour lui tenir compagnie, pour jouer aux cartes, ne se plaisait plus qu’avec des gens du peuple qui l’exploitaient. VII

*Mais enfin l’équilibre entre ces deux snobismes avait été rompu. Peut-être fatigue de vieillard, ou extension de la sensualité aux relations les plus banales, le baron ne vivait plus qu’avec des « inférieurs », prenant ainsi sans le savoir la succession de tel de ses grands ancêtres, le duc de La Rochefoucauld, le prince d’Harcourt, le duc de Berry que Saint-Simon nous montre passant leur vie avec leurs laquais qui tiraient d’eux des sommes énormes, partageant leurs jeux, au point qu’on était gêné pour ces grands seigneurs quand il fallait les aller voir, de les trouver installés familièrement à jouer aux cartes ou à boire avec leur domesticité. VII

*Il [Charlus] était l’héritier de tant de grands seigneurs, princes du sang ou ducs, dont Saint-Simon nous raconte qu’ils ne fréquentaient personne « qui se put nommer » et passaient leur temps à jouer aux cartes avec les valets auxquels ils donnaient des sommes énormes ! VII

 

Une carte a droit à un sort particulier :

Roi de Carreau

 

*— Vous avez, dit Cottard [à M. de Cambremer], une veine de… turlututu, mot qu’il répétait volontiers pour esquiver celui de Molière. Savez-vous pourquoi le roi de carreau est réformé ? — Je voudrais bien être à sa place, dit Morel que son service militaire ennuyait. — Ah ! le mauvais patriote, s’écria M. de Charlus, qui ne put se retenir de pincer l’oreille au violoniste. — Non, vous ne savez pas pourquoi le roi de carreau est réformé ? reprit Cottard, qui tenait à ses plaisanteries, c’est parce qu’il n’a qu’un œil. — Vous avez affaire à forte partie, docteur, dit M. de Cambremer pour montrer à Cottard qu’il savait qui il était. IV

Demain, le baccara.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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