Du Loir à la Loire

Du Loir à la Loire

 

Comment vous intéresser au week-end que je viens de passer loin de la Vivonne ? J’étais invité au mariage d’un mien neveu avec sa belle, entourés de leurs parents et amis venus d’Europe, d’Amérique et d’Asie. Cette génération qui ne diabolise pas la mondialisation mais qui l’enrichit d’éthique fascine par son dynamisme ouvert qui se joue des frontières. Tout ouverts que nous soyons, ou ayons été, nous faisons pâle figure à leurs côtés.

L’union de Jonathan et Domitille m’a conduit à quitter mon Loir pour la Loire dont j’ignore si l’on apprend toujours à l’école qu’elle prend sa source au Mont Gerbier-des-Joncs. En route vers le village où ils se disaient « oui », je me suis interrogé sur ce que Marcel Proust avait écrit sur la région.

La cérémonie et la réception avait lieu entre Angers et Nantes — la seconde sur la Loire et la première sur la Maine (et chef-lieu du département Maine-et-Loire, masculin quoique constitué du nom de deux cours d’eau féminins !). Dans la Recherche, les deux villes sont citées plaisamment, l’une avec un « à-peu-près » — lady de Nantes, et l’autre pour sa proximité phonétique avec Alger.

D’autre part, loin de la Vivonne, j’ai découvert que la Loire pouvait être surplombée, quasi à l’identique des vallées alpines ou d’un gave pyrénéen (oui, j’exagère un peu)  — c’est sur l’autre rive que l’on voit qu’eut lieu la fête d’après la cérémonie :

(Photo PL)

(Photo PL)

 

Ce paysage m’a fait penser à Aimé, envoyé de Balbec en Touraine où Albertine était partie en goguette. Dans un rapport au Héros, il rapporte les bains que la jeune fille prenait nue dans la Loire avec une blanchisseuse et ses petites amies et que certains jeux mettaient « aux anges ».

 

Il n’est pas d’autres citations de Proust sur cet ouest français qu’il ne connaissait d’ailleurs pas !

 

Longue vie de bonheur à Domitille et Jonathan.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*— Je me demande si ce serait pas « eusse » qui ont leur château à Guermantes, à dix lieues de Combray, alors ça doit être parent aussi à leur cousine d’Alger. (Nous nous demandâmes longtemps ma mère et moi qui pouvait être cette cousine d’Alger, mais nous comprîmes enfin que Françoise entendait par le nom d’Alger la ville d’Angers. Ce qui est lointain peut nous être plus connu que ce qui est proche. Françoise, qui savait le nom d’Alger à cause d’affreuses dattes que nous recevions au jour de l’an, ignorait celui d’Angers. Son langage, comme la langue française elle-même, et surtout la toponymie, était parsemé d’erreurs.) III

*Saniette cherchait à placer quelque trait d’esprit qui pût le relever de son effondrement de tout à l’heure. Le trait d’esprit était ce qu’on appelait un « à peu près », mais qui avait changé de forme, car il y a une évolution pour les calembours comme pour les genres littéraires, les épidémies qui disparaissent remplacées par d’autres, etc. Jadis la forme de l’« à peu près » était le « comble ». Mais elle était surannée, personne ne l’employait plus, il n’y avait plus que Cottard pour dire encore parfois, au milieu d’une partie de «piquet» : « Savez-vous quel est le comble de la distraction ? c’est de prendre l’édit de Nantes pour une Anglaise. » IV

*je reçus un télégramme d’Aimé : « Ai appris les choses les plus intéressantes. Ai plein de nouvelles pour prouver. Lettre suit. » Le lendemain vint une lettre dont l’enveloppe suffit à me faire frémir; j’avais reconnu qu’elle était d’Aimé, car chaque personne même la plus humble, a sous sa dépendance ces petits êtres familiers, à la fois vivants et couchés dans une espèce d’engourdissement sur le papier, les caractères de son écriture que lui seul possède. « D’abord la petite blanchisseuse n’a rien voulu me dire, elle assurait que Mlle Albertine n’avait jamais fait que lui pincer le bras. Mais pour la faire parler je l’ai emmenée dîner, je l’ai fait boire. Alors elle m’a raconté que Mlle Albertine la rencontrait souvent au bord de la Loire, quand elle allait se baigner ; que Mlle Albertine, qui avait l’habitude de se lever de grand matin pour aller se baigner, avait l’habitude de la retrouver au bord de l’eau, à un endroit où les arbres sont si épais que personne ne peut vous voir, et d’ailleurs il n’y a personne qui peut vous voir à cette heure-là. Puis la blanchisseuse amenait ses petites amies et elles se baignaient et après, comme il faisait très chaud déjà là-bas et que ça tapait dur même sous les arbres, elles restaient dans l’herbe à se sécher, à jouer, à se caresser. La petite blanchisseuse m’a avoué qu’elle aimait beaucoup à s’amuser avec ses petites amies, et que voyant Mlle Albertine qui se frottait toujours contre elle dans son peignoir, elle le lui avait fait enlever et lui faisait des caresses avec sa langue le long du cou et des bras, même sur la plante des pieds que Mlle Albertine lui tendait. La blanchisseuse se déshabillait aussi, et elles jouaient à se pousser dans l’eau ; là elle ne m’a rien dit de plus, mais, tout dévoué à vos ordres et voulant faire n’importe quoi pour vous faire plaisir, j’ai emmené coucher avec moi la petite blanchisseuse. Elle m’a demandé si je voulais qu’elle me fît ce qu’elle faisait à Mlle Albertine quand celle-ci ôtait son costume de bain. Et elle m’a dit : « Si vous aviez vu comme elle frétillait, cette demoiselle, elle me disait : (Ah ! tu me mets aux anges) et elle était si énervée qu’elle ne pouvait s’empêcher de me mordre. » J’ai vu encore la trace sur le bras de la petite blanchisseuse. Et je comprends le plaisir de Mlle Albertine car cette petite-là est vraiment très habile. »

J’avais bien souffert à Balbec quand Albertine m’avait dit son amitié pour Mlle Vinteuil. Mais Albertine était là pour me consoler. Puis quand, pour avoir trop cherché à connaître les actions d’Albertine, j’avais réussi à la faire partir de chez moi, quand Françoise m’avait annoncé qu’elle n’était plus là, et que je m’étais trouvé seul, j’avais souffert davantage. Mais du moins l’Albertine que j’avais aimée restait dans mon cœur. Maintenant, à sa place — pour me punir d’avoir poussé plus loin une curiosité à laquelle, contrairement à ce que j’avais supposé, la mort n’avait pas mis fin — ce que je trouvais c’était une jeune fille différente, multipliant les mensonges et les tromperies là où l’autre m’avait si doucement rassuré en me jurant n’avoir jamais connu ces plaisirs que, dans l’ivresse de sa liberté reconquise, elle était partie goûter jusqu’à la pâmoison, jusqu’à mordre cette petite blanchisseuse qu’elle retrouvait au soleil levant, sur le bord de la Loire, et à qui elle disait : « Tu me mets aux anges. » […]

Comme elle était vivante au moment où elle commettait ses fautes, c’est-à-dire au moment où moi-même je me trouvais, il ne suffisait pas de connaître cette faute, j’aurais voulu qu’elle sût que je la connaissais. Aussi, si dans ces moments-là je regrettais de penser que je ne la reverrais jamais, ce regret portait la marque de ma jalousie et, tout différent du regret déchirant des moments où je l’aimais, n’était que le regret de ne pas pouvoir lui dire : « Tu croyais que je ne saurais jamais ce que tu as fait après m’avoir quitté, eh bien je sais tout, la blanchisseuse au bord de la Loire, tu lui disais : « Tu me mets aux anges », j’ai vu la morsure ». Sans doute je me disais : « Pourquoi me tourmenter ? Celle qui a eu du plaisir avec la blanchisseuse n’est plus rien, donc n’était pas une personne dont les actions gardent de la valeur. Elle ne se dit pas que je sais. Mais elle ne se dit pas non plus que je ne sais pas puisqu’elle ne se dit rien. » Mais ce raisonnement me persuadait moins que la vue de son plaisir qui me ramenait au moment où elle l’avait éprouvé. Ce que nous sentons existe seul pour nous, et nous le projetons dans le passé, dans l’avenir, sans nous laisser arrêter par les barrières fictives de la mort. VI

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Du Loir à la Loire”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. « [ … ] cet ouest français qu’il ne connaissait d’ailleurs pas » : Proust l’a quand même pas mal parcouru, de Dieppe à Beg-Meil, sans parler des abords du Perche, mais c’est étonnant comme il est insensible voire fermé à la géographie et à la réalité même des lieux, qui lui importent moins que leurs noms. Au point que je me demande parfois (qu’on m’en pardonne) si chercher Combray à Illiers a réellement sens.

    Je me souviens avoir éprouvé de l’irritation à ma première lecture des pages où il décrit un voyage en train de nuit (?) pour Balbec, la traversée d’un paysage « abrupt », un arrêt dans une petite gare « entre deux montagnes », un « torrent » au fond d’une gorge. Je connais le coin par cœur, le seul point sur la ligne menant de Paris à Dives-Cabourg où se rencontrent des reliefs, bien peu escarpés au demeurant, est Beaumont-le-Roger, au bord de la paisible et vaseuse Risle.

    Dans la suite, ce qu’il dit de la côte autour de Balbec, avec ses « golfes », ses « rochers », ses « falaises » d’où aurait été extraite la pierre dont était faite l’église du Vieux-Balbec (les seules hauteurs à mentionner par là sont les molles falaises argileuses des Vaches-Noires) est carrément absurde. Je me suis dit alors que le gars se fichait de nous, ou qu’il confondait avec Cancale ou Concarneau !

    (Julien Gracq, en revanche, est toujours d’une précision obsessionnelle en ce qui concerne la géologie et l’orographie des lieux qu’il présente — déformation professionnelle je présume.)

    Bon, le lecteur débutant doit se faire au système de coordonnées où gravite l’univers proustien, un monde où les mots et ce que l’art en fait comptent davantage que les êtres, la nature et les choses qu’ils désignent. Et où, si les individus vont se dégradant au rythme de la dérive des continents sociaux, il ne faut pas s’étonner si Combray migre vers la Champagne (jusqu’à toucher Verdun, apparemment !) dans [i]Le Temps retrouvé[/i].

    Mais j’avoue quand même un petit reste d’irritation quand Proust fait fleurir les myosotis en septembre (1914)…

    • Globalement d’accord en précisant que si Combray déménage, c’est pour côtoyer le front inexistant en Beauce…

  2. J’ai une petite théorie sur ce qui a pu déclencher, rendre possible la translation de Combray vers le nord-est.

    Pensant au côté de Guermantes et à son château aux prestigieux mystères, Proust aurait eu en tête celui qu’il connaissait bien, celui de Réveillon. Le village de Réveillon est tout au fond de la Brie et déjà en Champagne, de même que la petite ville voisine d’Esternay, assez semblable à Illiers d’ailleurs. Bref, on tient deux points opposés symétriquement autour de Paris, dont ils sont à égale distance (110-120 km env.). J’imagine que dans sa jeunesse Proust ait pu plus ou moins consciemment assimiler les deux endroits, tous deux assez analogues en étant situés vers le bout de plaines céréalières.

    Or, Réveillon et Esternay se sont trouvés début septembre 1914 sur le front extrême d’avancée des armées allemandes, lors de la bataille de la Marne. Proust n’a pas manqué d’en être informé, et frappé de ce qu’une sanglante ligne de fracture mettant fin au vieux monde passe précisément par ce lieu dont il avait été familier.

    Cela, je suppose, aurait pu dans son esprit légitimer, débloquer le redéploiement de tout Combray vers le Nord-Est, de l’aligner en quelque sorte sur un côté de Guermantes dont la localisation en Champagne n’était auparavant qu’implicite. Dès lors, pourquoi s’arrêter en si bon chemin, on traverse la Champagne, et on arrive sur le saillant de Verdun, où la « bataille de Méséglise » dure plus de huit mois…

    (Hypothèse qui vaut ce qu’elle vaut, pas cher peut-être.)

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et