Retour (encore) sur une vente

Retour (encore) sur une vente

 

La meilleure source sur la vente Proust chez Sotheby’s se trouve rue du Faubourg Saint-Honoré, même si ce n’est pas nécessairement la plus objective.

J’ai consulté l’excellent Benoît Puttemans, expert de la société de vente aux enchères et auteur du catalogue de l’événement.

Voici quelques-unes de ses réponses et réflexions :

*Concernant l’identité des acheteurs, effectivement je dois garder une complète discrétion ; je peux juste dire que les acheteurs étaient français pour la plupart, mais pas seulement.

*Certains lots ont été légèrement vendus en-dessous de l’estimation, car le prix de réserve était atteint et qu’il y avait un amateur. Le prix de réserve est toujours confidentiel, et se convient entre le vendeur et Sotheby’s.

*La morale de l’histoire ? Cette collection était particulièrement touchante, car elle provenait directement de l’écrivain, et elle avait une authenticité que l’on ne retrouve pas dans les ensembles composés d’achats réalisés par des collectionneurs.

Bref, l’ami Benoît s’est dit « heureux comme jamais ! ».

 

En outre, il me dit qu’il n’[est] pas tout à fait d’accord avec [mon] analyse (voir la chronique Les images triomphant des mots) : si les images ont dépassé les textes, c’est que ces photographies et gravures étaient la chose la plus rare et la plus spécifique de la collection. Des lettres et, plus rarement, des manuscrits, se trouvent chaque année en vente (nous avons des lettres dans chacune de nos ventes, et en aurons dans la prochaine), mais les photographies étaient l’exceptionnelle partie de la vente. Aussi, les collectionneurs, conscients que l’occasion ne se représenterait pas une seconde fois, se les sont disputés.

Cependant, remarquez quand même que les importants résultats ont été atteints par des textes, non par des images.

 

Chacun son avis, c’est ça la vie.

 

Pour revenir aux photos, j’ai fait le calcul (en réalité l’ai demandé à mon cadet Olivier bien plus calé que moi en science mathématique) du rapport entre l’estimation haute et l’enchère gagnante (sans compter les 25 % de frais).

Proust sur la terrasse du Jeu de Paume (22 000 et 8 000) : multiplié par 2,75 ;

Proust sur son lit de mort (19 000 et 2 000) : multiplié par 9,5 ;

Proust sur une banquette (17 000 et 6 000) : multiplié par 2,8 ;

Proust avec Lucien Daudet et Robert de Flers (15 000 et 8 000) : multiplié par 1,8 ;

Proust sur un parapet à Venise (14 000 et 1 500) : multiplié par 9,3 ;

Proust avec Antoinette Faure et un autre ami (10 000 et 3 000) : multiplié par 3,3 ;

 

Ma préférée est Proust sur un quai de gare, (3000 et 6 500 €) : multiplié par 2,2. Marcel est, une fois de plus attifé comme l’as de pique : canotier croquignolet, pardessus fripé, paletot trop long et pantalon trop large.

(Auteur inconnu)

(Auteur inconnu)

 

Ultime remarque : Mme Mante-Proust nous a copieusement fait savoir qu’elle vendait sa collection Proust. Mme Mante nous informera-t-elle de même de l’utilisation des 1,24 000 000 € (moins les frais) qu’elle en a tirés ?

 

En guise de conclusion, merci à Jérôme Bastianelli, l’auteur de l’édition « Proust Ruskin » (Bouquins) qui m’a envoyé un courriel où il invite à (re)lire la préface de Proust à La Bible d’Amiens, en particulier là où l’écrivain moque le péché d’idolâtrie :

« Je me demande si […] le fait qu’une maison ait été habitée par Balzac (s’il n’y reste d’ailleurs rien qui puisse nous renseigner sur lui) la rend plus belle. Devons nous vraiment autrement que pour lui faire un compliment esthétique, préférer une personne parce qu’elle s’appellera Bathilde comme l’héroïne de Lucien Leuwen ?

La toilette de Mme de Cadignan est une ravissante invention de Balzac parc e qu’elle donne une idée de l’art de Mme de Cadignan, qu’elle nous fait connaître l’impression que celle-ci veut produire sur d’Arthez et quelques-uns de ses « secrets ». Mais une fois dépouillée de l’esprit qui est en elle, elle n’est plus qu’un signe dépouillé de sa signification, c’est-à-dire rien ; et continuer à l’adorer, jusqu’à s’extasier de la retrouver dans la vie sur un corps de femme, c’est là proprement de l’idolâtrie. C’est le péché intellectuel favori des artistes et auquel il est en bien peu qui n’aient succombé. »

Et un peu plus loin : « Non, je ne trouverai pas un tableau plus beau parce que l’artiste aura peint au premier plan une aubépine, bien que je ne connaisse rien de plus beau que l’aubépine, car je veux rester sincère et que je sais que la beauté d’un tableau ne dépend pas des choses qui y sont représentées. Je ne collectionnerai pas les images de l’aubépine. Je ne vénère pas l’aubépine, je vais la voir et la respirer. »

 

Proust n’est pas le veau d’or. À méditer !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Proust a-t-il quelque chose de Colombo?

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