Proust ballon au pied ?

Proust ballon au pied ?

 

« Ballon » est cité plus de fois dans À la recherche du temps perdu qu’il n’a été marqué de buts lors du match d’ouverture de l’Euro de football à Paris : 12 contre 3 (victoire de la France sur la Roumanie, 2-1).

Soyons honnêtes : ça ne fait pas de Marcel Proust un ailier droit ni même un supporter. Ce sont plus souvent des ballons de jupes, pour s’élever, d’oxygène ou d’un autre gaz, d’essai et, guerre oblige, captifs.

Trois fois seulement, c’est un ballon pour jouer : un enfant en gonfle un « avec son souffle » I ; dans une réponse à Charlus, le jeune Arnulphe de Surgis le compte parmi les sports pratiqués IV ; « une bande nombreuse » y joue à Balbec V.

 

Quant aux adversaires de Bleus, ils ont droit à quelques évocations :

*Mais dans cette âme, à l’endroit où, à six heures, il y avait avec l’impossibilité d’imaginer le directeur, le Palace, son personnel, une attente vague et craintive du moment où j’arriverais, se trouvaient maintenant les boutons extirpés dans la figure du directeur cosmopolite (en réalité naturalisé Monégasque, bien qu’il fût — comme il disait parce qu’il employait toujours des expressions qu’il croyait distinguées, sans s’apercevoir qu’elles étaient vicieuses — « d’originalité roumaine ») — son geste pour sonner le lift, le lift lui-même, toute une frise de personnages de guignol sortis de cette boîte de Pandore, qu’était le Grand-Hôtel, indéniables, inamovibles, et comme tout ce qui est réalisé, stérilisants. Mais du moins ce changement dans lequel je n’étais pas intervenu me prouvait qu’il s’était passé quelque chose d’extérieur à moi — si dénuée d’intérêt que cette chose fût en soi — et j’étais comme le voyageur qui, ayant eu le soleil devant lui en commençant une course, constate que les heures sont passées, quand il le voit derrière lui. II

*Enfin un jeune homme comme Bloch, que personne ne connaissait, pouvait passer inaperçu, alors que de grands Juifs représentatifs de leur parti étaient déjà menacés. Il avait maintenant le menton ponctué d’un « bouc », il portait un binocle, une longue redingote, un gant, comme un rouleau de papyrus à la main. Les Roumains, les Égyptiens et les Turcs peuvent détester les Juifs. Mais dans un salon français les différences entre ces peuples ne sont pas si perceptibles, et un Israélite faisant son entrée comme s’il sortait du fond du désert, le corps penché comme une hyène, la nuque obliquement inclinée et se répandant en grands « salams », contente parfaitement un goût d’orientalisme. III

*D’ailleurs, dans ces milieux bourgeois et artistes où il passait pour l’incarnation même de l’inversion, sa grande situation mondaine, sa haute origine, étaient entièrement ignorées, par un phénomène analogue à celui qui, dans le peuple roumain, fait que le nom de Ronsard est connu comme celui d’un grand seigneur, tandis que son œuvre poétique y est inconnue. Bien plus, la noblesse de Ronsard repose en Roumanie sur une erreur. IV

*Ce premier pas fait vers un conseil d’intervention, rien n’arrête plus Norpois, ce n’est plus seulement le principe mais l’époque de l’intervention sur lesquels il donne des conseils de moins en moins déguisés. « Certes dit-il en faisant ce qu’il appellerait lui-même « le bon apôtre », c’est à l’Italie, à la Roumanie seules de décider de l’heure opportune et de la forme sous laquelle il leur conviendra d’intervenir. Elles ne peuvent pourtant ignorer qu’à trop tergiverser elles risquent de laisser passer l’heure. Déjà les sabots des cavaliers russes font frémir la Germanie traquée d’une indicible épouvante. Il est bien évident que les peuples qui n’auront fait que voler au secours de la victoire dont on voit déjà l’aube resplendissante n’auront nullement droit à cette même récompense qu’ils peuvent encore en se hâtant, etc. » C’est comme au théâtre quand on dit : « Les dernières places qui restent ne tarderont pas à être enlevées. Avis aux retardataires. » Raisonnement d’autant plus stupide que Norpois le refait tous les six mois, et dit périodiquement à la Roumanie : « L’heure est venue pour la Roumanie de savoir si elle veut ou non réaliser ses aspirations nationales. Qu’elle attende encore, il risque d’être trop tard ». VII

 

Prochains matchs des footballeurs français, contre l’Albanie le 15 et la Suisse, le 19. En attendant, je n’ai pas tardé à afficher mon soutien aux « Bleus » sur la façade de « mon petit taudis ».

(Photo PL)

(Photo PL)

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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