Prendre l’omnibus

Prendre l’omnibus

 

Un omnibus (du latin omnibus, « pour tous ») est un véhicule à traction hippomobile (puis automobile) inspiré des diligences et assurant un service de transport public.

Il circule à des horaires déterminés sur des lignes fixes, ce qui le distingue du fiacres, ancêtre du taxi, qui, loué par une personne ou une famille, se rend à la destination choisie par ses clients. Par ailleurs, il circule sur la chaussée, sans être guidés par des rails, ce qui les distingue du tramway. Il n’a pas nécessairement de points d’arrêts fixes.

 

Swann rencontre Mme Cottard dans un omnibus parisien. Brichot est un habitué de ce moyen de transport. L’arrière-grand-père du Héros est persuadé qu’il a le droit d’y monter gratuitement. Un omnibus est attaché au Grand-Hôtel de Balbec. Les conservateurs croient l’omnibus éternel. Il est apparu un temps la quintessence de la beauté. L’un des fantasmes sexuels de Charlus est un contrôleur d’omnibus.

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Montmartre-Saint-Germain-des-Prés Paris, Station-des-Omnibus

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Cette chronique va être intégrée dans la série « Hue cocotte ! »

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Un jour, peu après le retour de ces trois voyageurs, Swann voyant passer un omnibus pour le Luxembourg où il avait à faire, avait sauté dedans, et s’y était trouvé assis en face de Mme Cottard qui faisait sa tournée de visites « de jours » en grande tenue, plumet au chapeau, robe de soie, manchon, en-tout-cas, porte-cartes et gants blancs nettoyés. Revêtue de ces insignes, quand il faisait sec, elle allait à pied d’une maison à l’autre, dans un même quartier, mais pour passer ensuite dans un quartier différent usait de l’omnibus avec correspondance. Pendant les premiers instants, avant que la gentillesse native de la femme eût pu percer l’empesé de la petite bourgeoise, et ne sachant trop d’ailleurs si elle devait parler des Verdurin à Swann, elle tint tout naturellement, de sa voix lente, gauche et douce que par moments l’omnibus couvrait complètement de son tonnerre, des propos choisis parmi ceux qu’elle entendait et répétait dans les vingt-cinq maisons dont elle montait les étages dans une journée :

— Je ne vous demande pas, Monsieur, si un homme dans le mouvement comme vous, a vu, aux Mirlitons, le portrait de Machard qui fait courir tout Paris. I

 

*Et Mme Cottard sortit de son manchon pour la tendre à Swann sa main gantée de blanc d’où s’échappa, avec une correspondance, une vision de haute vie qui remplit l’omnibus, mêlée à l’odeur du teinturier. Et Swann se sentit déborder de tendresse pour elle, autant que pour Mme Verdurin (et presque autant que pour Odette, car le sentiment qu’il éprouvait pour cette dernière n’étant plus mêlé de douleur, n’était plus guère de l’amour), tandis que de la plate-forme il la suivait de ses yeux attendris, qui enfilait courageusement la rue Bonaparte, l’aigrette haute, d’une main relevant sa jupe, de l’autre tenant son en-tout-cas et son porte-cartes dont elle laissait voir le chiffre, laissant baller devant elle son manchon. I

*Au temps de ma petite enfance, tout ce qui appartenait à la société conservatrice était mondain, et dans un salon bien posé on n’eût pas pu recevoir un républicain. Les personnes qui vivaient dans un tel milieu s’imaginaient que l’impossibilité de jamais inviter un « opportuniste », à plus forte raison un affreux radical, était une chose qui durerait toujours, comme les lampes à huile et les omnibus à chevaux. II

 

*Comme un jeune homme un jour d’examen ou de duel, trouve le fait sur lequel on l’a interrogé, la balle qu’il a tirée, bien peu de chose, quand il pense aux réserves de science et de courage qu’il possède et dont il aurait voulu faire preuve, de même mon esprit qui avait dressé la Vierge du Porche hors des reproductions que j’en avais eues sous les yeux, inaccessible aux vicissitudes qui pouvaient menacer celles-ci, intacte si on les détruisait, idéale, ayant une valeur universelle, s’étonnait de voir la statue qu’il avait mille fois sculptée réduite maintenant à sa propre apparence de pierre, occupant par rapport à la portée de mon bras une place où elle avait pour rivales une affiche électorale et la pointe de ma canne, enchaînée à la Place, inséparable du débouché de la grand’rue, ne pouvant fuir les regards du café et du bureau d’omnibus, recevant sur son visage la moitié du rayon de soleil couchant — et bientôt, dans quelques heures de la clarté du réverbère — dont le bureau du Comptoir d’Escompte recevait l’autre moitié, gagnée en même temps que cette Succursale d’un Établissement de crédit, par le relent des cuisines du pâtissier, soumise à la tyrannie du Particulier au point que, si j’avais voulu tracer ma signature sur cette pierre, c’est elle, la Vierge illustre que jusque-là j’avais douée d’une existence générale et d’une intangible beauté, la Vierge de Balbec, l’unique (ce qui, hélas ! voulait dire la seule), qui, sur son corps encrassé de la même suie que les maisons voisines, aurait, sans pouvoir s’en défaire, montré à tous les admirateurs venus là pour la contempler, la trace de mon morceau de craie et les lettres de mon nom, et c’était elle enfin l’œuvre d’art immortelle et si longtemps désirée, que je trouvais, métamorphosée ainsi que l’église elle-même, en une petite vieille de pierre dont je pouvais mesurer la hauteur et compter les rides. II

*Mais combien ma souffrance s’aggrava quand nous eûmes débarqué dans le hall du Grand-Hôtel de Balbec, en face de l’escalier monumental qui imitait le marbre, et pendant que ma grand’mère, sans souci d’accroître l’hostilité et le mépris des étrangers au milieu desquels nous allions vivre, discutait les « conditions » avec le directeur, sorte de poussah à la figure et à la voix pleines de cicatrices (qu’avait laissées l’extirpation sur l’une, de nombreux boutons, sur l’autre des divers accents dus à des origines lointaines et à une enfance cosmopolite), au smoking de mondain, au regard de psychologue, prenant généralement à l’arrivée de l’« omnibus », les grands seigneurs pour des râleux et les rats d’hôtel pour des grands seigneurs. II

 

*Environ un mois après le jour où nous avions joué au furet, on me dit qu’Albertine devait partir le lendemain matin pour aller passer quarante-huit heures chez Mme Bontemps et, obligée de prendre le train de bonne heure, viendrait coucher la veille au Grand-Hôtel, d’où avec l’omnibus elle pourrait, sans déranger les amies chez qui elle habitait, prendre le premier train. II

 

*[Charlus :] C’est pour cela, pour remédier à l’ennui de ces retours seul, que j’aimerais assez connaître un garçon des wagons-lits, un conducteur d’omnibus. IV

 

*M. de Charlus laissa mourir une reine plutôt que de manquer le coiffeur qui devait le friser au petit fer pour un contrôleur d’omnibus devant lequel il se trouva prodigieusement intimidé. IV

 

*Nous étions, Albertine et moi, devant la station Balbec du petit train d’intérêt local. Nous nous étions fait conduire par l’omnibus de l’hôtel, à cause du mauvais temps. IV

 

*Le petit chemin de fer d’intérêt local, faisant une boucle qui n’existait pas quand je l’avais pris avec ma grand’mère, passait maintenant à Doncières-la-Goupil, grande station d’où partaient des trains importants, et notamment l’express par lequel j’étais venu voir Saint-Loup, de Paris, et y étais rentré. Et à cause du mauvais temps, l’omnibus du Grand-Hôtel nous conduisit, Albertine et moi, à la station de petit tram, Balbec-plage. IV

 

*Cela passa comme une lettre à la poste, malgré l’étonnement de Mme Verdurin qui avait connu vaguement mon grand-père. Et comme elle n’avait pas de tact, haïssait les familles (ce dissolvant du petit noyau), après m’avoir dit qu’elle avait autrefois aperçu mon arrière-grand-père et m’en avoir parlé comme de quelqu’un d’à peu près idiot qui n’eût rien compris au petit groupe et qui, selon son expression, « n’en était pas », elle me dit : « C’est, du reste, si ennuyeux les familles, on n’aspire qu’à en sortir » ; et aussitôt elle me raconta sur le père de mon grand-père ce trait que j’ignorais, bien qu’à la maison j’eusse soupçonné (je ne l’avais pas connu, mais on parlait beaucoup de lui) sa rare avarice (opposée à la générosité un peu trop fastueuse de mon grand-oncle, l’ami de la dame en rose et le patron du père de Morel) : « Du moment que vos grands-parents avaient un intendant si chic, cela prouve qu’il y a des gens de toutes les couleurs dans les familles. Le père de votre grand-père était si avare que, presque gâteux à la fin de sa vie —entre nous il n’a jamais été bien fort, vous les rachetez tous, — il ne se résignait pas à dépenser trois sous pour son omnibus. De sorte qu’on avait été obligé de le faire suivre, de payer séparément le conducteur, et de faire croire au vieux grigou que son ami, M. de Persigny, ministre d’État, avait obtenu qu’il circulât pour rien dans les omnibus. Du reste, je suis très contente que le père de notre Morel ait été si bien. J’avais compris qu’il était professeur de lycée, ça ne fait rien, j’avais mal compris. Mais c’est de peu d’importance car je vous dirai qu’ici nous n’apprécions que la valeur propre, la contribution personnelle, ce que j’appelle la participation. Pourvu qu’on soit d’art, pourvu en un mot qu’on soit de la confrérie, le reste importe peu.» La façon dont Morel en était — autant que j’ai pu l’apprendre — était qu’il aimait assez les femmes et les hommes pour faire plaisir à chaque sexe à l’aide de ce qu’il avait expérimenté sur l’autre — c’est ce qu’on verra plus tard. IV

 

*Il faisait déjà nuit quand nous montions dans l’omnibus ou la voiture qui allait nous mener à la gare prendre le petit chemin de fer. Et dans le hall, le premier président nous disait : « Ah ! vous allez à la Raspelière ! Sapristi, elle a du toupet, Mme Verdurin, de vous faire faire une heure de chemin de fer dans la nuit, pour dîner seulement. Et puis recommencer le trajet à dix heures du soir, dans un vent de tous les diables. On voit bien qu’il faut que vous n’ayez rien à faire », ajoutait-il en se frottant les mains. Sans doute parlait-il ainsi par mécontentement de ne pas être invité, et aussi à cause de la satisfaction qu’ont les hommes «occupés» — fût-ce par le travail le plus sot — de «ne pas avoir le temps» de faire ce que vous faites. IV

 

*Pendant deux ans les hommes intelligents, les artistes trouvèrent Sienne, Venise, Grenade, une scie, et disaient du moindre omnibus, de tous les wagons : « Voilà qui est beau. » Puis ce goût passa comme les autres. Je ne sais même pas si on n’en revint pas au « sacrilège qu’il y a de détruire les nobles choses du passé ». En tous cas, un wagon de première classe cessa d’être considéré a priori comme plus beau que Saint-Marc de Venise. V

 

*Malheureusement, dans la crainte d’étaler aux yeux de Brichot un luxe qui me semblait déplacé puisque l’universitaire n’en prenait pas sa part, j’étais descendu trop précipitamment de la voiture, et le cocher n’avait pas compris ce que je lui avais jeté à toute vitesse pour avoir le temps de m’éloigner de lui avant que Brichot m’aperçût. La conséquence fut que le cocher vint nous accoster et me demanda s’il devait venir me reprendre ; je lui dis en hâte que oui et redoublai d’autant plus de respect à l’égard de l’universitaire venu en omnibus.

« Ah ! vous étiez en voiture, me dit-il d’un air grave. — Mon Dieu, par le plus grand des hasards ; cela ne m’arrive jamais. Je suis toujours en omnibus ou à pied. Mais cela me vaudra peut-être le grand honneur de vous reconduire ce soir si vous consentez pour moi à entrer dans cette guimbarde ; nous serons un peu serrés. Mais vous êtes si bienveillant pour moi. » Hélas, en lui proposant cela, je ne me prive de rien, pensai-je, puisque je serai toujours obligé de rentrer à cause d’Albertine. V

 

*M. de Charlus qui, du fond de son bien-être d’homme riche, raillait la pauvreté de la reine, était le même qui souvent exaltait cette pauvreté et qui, quand on parlait de la princesse Murat, reine des Deux-Siciles, répondait : « Je ne sais pas de qui vous voulez parler. Il n’y a qu’une seule reine de Naples, qui est sublime, celle-là, et n’a pas de voiture. Mais de son omnibus elle anéantit tous les équipages et on se mettrait à genoux dans la poussière en la voyant passer. » V

 

*Mais malheureusement je me rappelai presque aussitôt un autre trait de caractère d’Albertine, et qui était la vivacité avec laquelle la saisissait la tentation irrésistible d’un plaisir. Or je me rappelais, quand elle eut décidé de partir, quelle impatience elle avait d’arriver au train, comme elle avait bousculé le Directeur qui, en cherchant à nous retenir, aurait pu nous faire manquer l’omnibus, les haussements d’épaules de connivence qu’elle me faisait et dont j’avais été si touché, quand, dans le tortillard, M. de Cambremer nous avait demandé si nous ne pouvions pas « remettre à huitaine ». V

 

*De ma vie passée, je compris encore que les moindres épisodes avaient concouru à me donner la leçon d’idéalisme dont j’allais profiter aujourd’hui. Mes rencontres avec M. de Charlus, par exemple, ne m’avaient-elles pas permis, même avant que sa germanophilie me donnât la même leçon, et mieux encore que mon amour pour Mme de Guermantes, ou pour Albertine, que l’amour de Saint-Loup pour Rachel, de me convaincre combien la matière est indifférente et que tout peut y être mis par la pensée, vérité que le phénomène si mal compris, si inutilement blâmé, de l’inversion sexuelle grandit plus encore que celui déjà si instructif de l’amour. Celui-ci nous montre la beauté fuyant la femme que nous n’aimons plus et venant résider dans le visage que les autres trouveraient le plus laid, qui à nous-même aurait pu, pourra un jour nous déplaire ; mais il est encore plus frappant de la voir obtenant tous les hommages d’un grand seigneur qui délaisse aussitôt une belle princesse, émigrer sous la casquette d’un contrôleur d’omnibus. VII

 

*J’avais vu l’amour placer dans une personne ce qui n’est que dans la personne qui aime. Je m’en étais d’autant mieux rendu compte que j’avais fait varier et s’étendre à l’extrême la distance entre la réalité objective et l’amour (Rachel pour Saint-Loup et pour moi, Albertine pour moi et Saint-Loup, Morel ou le conducteur d’omnibus pour Charlus ou d’autres personnes). VII

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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