À quel âge lâcher Illiers ?

À quel âge lâcher Illiers ?

 

Le mystère sera-t-il un jour dissipé ? Les as de la proustologie affichent leur désaccord sur l’année de la dernière venue de Marcel Proust à Illiers. La fourchette n’est pas négligeable : entre 1880 et 1903.

 

Les tenants de l’explication par l’asthme plaident pour 9 ans.

Éman : « Ses séjours sont « interrompus dès 1881 » à la suite d’une « crise d’étouffements au retour d’une promenade au bois de Boulogne  » — ce que Tadi&é appelle «crise de suffocation, asthme, fièvre des foins ».

 

Sans contester la raison de l’arrêt de fréquentation de l’Eure-et-Loir, Céleste Albaret ajoute 3 ou 4 ans. Monsieur Proust

[Céleste :] Il avait douze ou treize ans quand le professeur Adrien Proust décida que le climat d’Illiers ne valait rien pour son asthme et que ce dont il avait besoin, c’était un changement d’air vif. Dès lors, ses vacances devinrent Dieppe ou Cabourg avec la grand’mère maternelle — celle qui parlait par phrases, comme une littérature.

Un jour où je lui demandais s’il était retourné à Illiers, depuis, il me répondit

— Non, jamais.

— Et pourquoi cela, Monsieur ?

— Parce que, Céleste, les paradis perdus, il n’y a qu’en soi qu’on les retrouve.

Quelques pages plus loin :

[Proust :] Une année, l’air d’Illiers est devenu soudain très mauvais pour mon asthme, comprenez-vous ? C’est Papa qui l’a dit, et nous n’y sommes plus retournés.

Encore plus loin :

[Proust :] Du jour où j’ai eu mon asthme, aussi bien aux Champs-Élysées ou au Pré Catelan d’Illiers, dans la maison de mon oncle Amiot, je ne courais plus, je me promenais. À Illiers je pouvais rester des heures à regarder couler les eaux du Loir, puis à lire ou à écrire dans le petit pavillon avec toute la nature sous les yeux.

 

Painter choisit un Proust de 13 ans (mais par erreur de calcul ; en réalité, 15) : « Illiers, comme le Temps, doit être perdu avant d’être retrouvé. La cassure semble s’être produite lorsqu’il avait treize ans, après l’été qui fut longtemps connu comme “l’été d’Augustin Thierry“ ».

Lisons la Correspondance de Marcel Proust (t. 1) : 1880-1895, de Philip Kolb :

« L’année d’Augustin Thierry : allusion à un de ces moments d’exaltation dont le rappel et l’interprétation constitueront la matière de son œuvre future. Rappelons que la ferveur de Marcel Proust pour Augustin Thierry s’était exprimée dans l’Album d’Antoinette Faure, où il avait inscrit deux fois son nom, qu’il mettait à côté de celui de George Sand pour désigner ses « prosateurs favoris », et encore, avec Socrate, Périclès, Mahomet, Musset et Pline le Jeune, les « héros de la vie réelle que vous préférez ». Selon Robert Proust, cité par André Berge (Cahier du Mois, 1er décembre 1924, p. 9) « Notre grand-mère… était toute férue d’Augustin Thierry et nous en parlait sans cesse ; elle avait communiqué ce culte à Marcel Proust. » (…) Le souvenir en question (l’année d’Augustin Thierry) remonte à l’automne de 1886, où Marcel vint à Illiers avec ses parents pour régler la succession de sa tante Amiot. Il lisait la Conquête de l’Angleterre par les Normands d’Augustin Thierry. Après des heures de lecture, Marcel sortait se promener « du côté de Méséglise ». Le désir d’exprimer les émotions de ses promenades lui donnera l’ambition de devenir un grand écrivain. De là l’importance, dès cette époque-là, de “l’année d’Augustin Thierry“ ».

Tadié : « À l’automne 1886, avant la rentrée où il redouble la seconde, Marcel se rend à Illiers ; ses parents y vont après la mort de la sœur aînée du docteur Proust, la tante Amiot. »

Picon : « Présence irrégulière, ai-je écrit, dans mon livre, faute de disposer là-dessus d’informations qui viendraient compléter ou définitivement rectifier celles sur lesquelles s’est appuyé Philip Kolb en son temps (1970). J’ai bien relevé que certains depuis, à l’instar de Raymond Duchêne dans sa biographie (1994), considèrent que Kolb affirme à tort que Marcel Proust est venu à Illiers à l’automne 1886 — alors que la succession de la tante Amiot était ouverte. Mais cela sans nous expliquer le sens de la fameuse mention d’“Illiers, l’année d’Augustin Thierry“  dans la lettre du 5 septembre 1888 (Corr. I, p.110) sur laquelle Kolb s’appuie pour retenir le principe de ce séjour de 1886, et en cela suivi par Tadié (1996, p. 67) que, par exemple par Anne Borrel (chronologie de « Marcel Proust, l’écriture et les arts », 1999, p. 283). »

 

Les derniers, pas les plus nombreux, envisagent un Marcel de 32 ans à Illiers.

Qu’est-ce qui interdit en effet que Marcel soit à côté de son père, le 27 juillet 1903, à l’occasion de son discours pour une distribution des prix de l’école de garçons d’Illiers ?

Painter : « Le docteur Proust s’était rendu à Illiers — ce devait être la dernière fois — pour présider la distribution des prix de l’école de garçons. Mais le chanoine Marquis était absent, car, depuis les lois anticléricales de Jules Ferry, en 1882, on ne l’y avait jamais invité ; et l’oncle Amiot, maintenant député-maire, qui lisait en même temps, en mangeur de curé qu’il était, L’Intransigeant, et, en bon antisémite, La Libre Parole, refusait même d’adresser la parole au prêtre. »

Rouvrons Picon : « Marcel qui a vraisemblablement prêté ses mots à son père raconte la cérémonie ». S’il la raconte, c’est qu’il a pu en être le témoin.

 

Faute d’un document inédit qui ferait une révélation incontestable, la vérité reste floue. Qu’est-ce que ça change pour la compréhension de Proust et de son œuvre ? Rien !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Je crois que Monsieur Tadié a raison. Lucien Goron(1881-1954), petit cousin de Marcel Proust disait se souvenir l’avoir vu à Illiers lorsqu’il avait 5 ans.

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