Un liftier qui veut s’élever

Un liftier qui veut s’élever

 

Sa vie est faite de hauts et de bas… Ambitieux jeune homme, le liftier du Grand-Hôtel de Balbec est un perpétuel insatisfait.

Cité près de quatre-vingt fois, ce personnage d’À la recherche du temps perdu est « plutôt petit, mal bâti et assez laid » et ressemble à un « écureuil domestique, industrieux et captif ». Il est appelé lifitier, lift, liftman même et Bloch prononce « laïft ». Il porte une livrée — lui parle de tunique — et son langage est perfectible. Ainsi, lui « qui entendait cinquante fois par jour un client appeler : «Ascenseur», ne dît jamais lui-même qu’“accenseur“. » Il a un tic verbal, la locution «Vous pensez !» ou «Pensez !». Il saute des négations nécessaires et, fâché » avec les r, dit « rentrer » au lieu d’« entrer », ou « envoyé » pour « renvoyé ». Enfin, avec lui, les Cambremer deviennent Camembert.

À chaque fois qu’il monte avec lui, le Héros, qui lui confie parfois des missions, lui remet cent sous. Une fois, il oublie ce pourboire, ce qui atterre le liftier qui imagine son client « tombé dans la “dèche“ ». Côté vie privée, il aurait eu une « aventure » avec Saint-Loup.

 

Ce liftier ne se contente pas de son sort. Propriétaire d’un vélo, il rêve d’avoir une moto. Un emploi à la Poste lui plairait bien. La guerre venue, il souhaite travailler dans l’aviation et compte sur Saint-Loup pour le pistonner.

 

Le liftier ne semble pas être parvenu à ses fins — en tous cas, Proust est muet là-dessus. En ce temps-là, l’expression « prendre l’ascenseur social » était inconnue.

 

Demain, nous évoquerons un personnage, son exact inverse, qui s’ingénie à faire le mouvement contraire. Il est aisé à deviner — n’est-ce pas ?

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Et comme les raisons que tous les gens avaient de passer ne diminuaient pas mon ennui qu’ils pussent m’entendre, sur mon ordre formel, il alla, non pas fermer la porte, ce qui était au-dessus des forces de ce cycliste qui désirait une « moto », mais la pousser un peu plus. « Comme ça nous sommes bien tranquilles. » IV

*Mais une fois où je lui avais dit : « Il faut absolument que vous la rameniez », il me dit en souriant : « Vous savez que je ne l’ai pas trouvée. Elle n’est pas là. Et j’ai pas pu rester plus longtemps ; j’avais peur d’être comme mon collègue qui a été envoyé de l’hôtel (car le lift qui disait rentrer pour une profession où on entre pour la première fois, « je voudrais bien rentrer dans les postes », pour compensation, ou pour adoucir la chose s’il s’était agi de lui, ou l’insinuer plus doucereusement et perfidement s’il s’agissait d’un autre supprimait l’r et disait : « Je sais qu’il a été envoyé »). Ce n’était pas par méchanceté qu’il souriait, mais à cause de sa timidité. Il croyait diminuer l’importance de sa faute en la prenant en plaisanterie. IV

*« À propos de Balbec, te rappelles-tu l’ancien liftier de l’hôtel ? » me dit en me quittant Saint-Loup sur le ton de quelqu’un qui n’avait pas trop l’air de savoir qui c’était et qui comptait sur moi pour l’éclairer. « Il s’engage et m’a écrit pour le faire rentrer dans l’aviation ». Sans doute le liftier était-il las de monter dans la cage captive de l’ascenseur, et les hauteurs de l’escalier du Grand-Hôtel ne lui suffisaient plus. Il allait « prendre ses galons » autrement que comme concierge, car notre destin n’est pas toujours ce que nous avions cru. « Je vais sûrement appuyer sa demande, me dit Saint-Loup. Je le disais encore à Gilberte ce matin, jamais nous n’aurons assez d’avions. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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