Sotheby’s, J—7, Un mort bien immortalisé

Sotheby’s, J—7, Un mort bien immortalisé

 

Nous sommes à une semaine de l’impressionnante vente aux enchères de la Collection de Patricia Mante-Proust chez Sotheby’s à Paris.

Parmi les documents qui ont retenu mon attention, il y a les photos de l’écrivain prises peu après son décès sur son lit du 5e étage du 44 rue de l’Amiral-Hamelin. M’appuyant sur Jérôme Picon, j’ai écrit ici qu’après Man Ray, un certain Emmanuel Sougez a pris des clichés, et j’ai ajouté qu’ils pourraient être de Paul Morand (voir la chronique La 2e photo est offerte).

 

Or, le catalogue Sotheby’s, préfacé par Jean-Yves Tadié, les présente comme sans auteur connus. Jugez plutôt.

 

« [ANONYME]

Marcel Proust sur son lit de mort, de profil et de face.

[19-21 novembre 1922.] 2 photographies originales.

Tirages argentiques d’époque (168 x 215 mm et 166 x 217 mm), contrecollés sur carton.

Petite tache sur le bord inférieur du portrait de profil.

2 portraits de Proust sur son lit de mort, de profil et de face.

LES ARTISTES AU CHEVET DE LA DÉPOUILLE. Malade depuis des semaines, refusant l’aide de la médecine et refusant de se nourrir, Proust se laisse dépérir et consacre ses dernières forces à l’écriture d’Albertine disparue, notamment aux passages sur la mort de Bergotte. Après une dernière nuit de travail dans sa chambre de la rue Hamelin, il est moribond. Les docteurs accourus à son chevet n’y peuvent rien : le romancier meurt le 18 novembre 1922 en fin d’après-midi. Plusieurs artistes immortalisent la dépouille et établissent un dernier portrait du romancier. De la part du professeur Proust, Céleste convie Paul-César Helleu, l’ami de Montesquiou ; Dunoyer de Segonzac et le sculpteur Robert Wlérick réalisent aussi des portraits (pour celui rarement reproduit de Wlérick, cf. Cattaui, n° 77). Le portrait le plus célèbre est celui que réalise le 20novembre Man Ray. Un autre photographe, resté anonyme, semble également être intervenu pour réaliser les deux présents portraits. Les obsèques eurent lieu le 21 novembre au Père-Lachaise.

La composition de profil de notre portrait mortuaire ressemble beaucoup au célèbre portrait réalisé par Man Ray en trois exemplaires (l’un pour la famille, qui refusa toute communication à la presse, l’un pour Cocteau, un dernier pour le photographe). Un autre exemplaire de notre image est conservé Musée d’Orsay : provenant de la collection André Schück, il est présenté comme étant de Man Ray et fut exposé en 1999 à la Bibliothèque nationale à l’exposition Marcel Proust, l’Écriture et les Arts (n° 276). Aucune preuve ne soutient pour l’instant cette attribution.

Ces deux portraits (de profil et de biais) font visiblement partie d’un ensemble d’au moins 3 portraits légèrement différents (avec un troisième portrait, dans une collection particulière, montrant la dépouille de face). On y distingue dans chacun les fleurs posées sur le cadavre et les barreaux du lit et ils ont la même présentation matérielle : même format, entourées d’un liseré de vélin jauni et contrecollées sur une feuille de papier Canson. En 1957, Cattaui reproduit la seconde de ces photographies en la présentant comme anonyme (Cattaui, n° 74), même s’il n’ignore pas qu’un portrait différent est celui de Man Ray (Cattaui, n° 75).

EXPOSITION : B.N.F., n° 524 (profil, présenté comme anonyme). – L’Écriture et les Arts, n° 276.

RÉFÉRENCES : Cattaui, de face repr. n° 74 (présenté comme anonyme). – Picon, profil repr. p. 206-207 (présenté comme étant de Man Ray). – Naturel, 2 portraits repr. p. 92 (celui de profil présenté comme étant de Man Ray). – H. Raczymow, Notre cher Marcel est mort ce soir, Denoël, 2013, p. 107 – Painter, II, p. 450. – Tadié, p. 906-910.

Lot 230 - Marcel Proust sur son lit de mort (1)

Lot 230 - Marcel Proust sur son lit de mort (2)

1 500-2 000 € 1 700-2 300 US $ »

 

Sotheby’s propose aussi la pointe sèche réalisée par Helleu (voir la chronique De bonne heure, je me suis couché pour longtemps) :

 

« HELLEU, PAUL-CÉSAR

Proust sur son lit de mort. [19 novembre 1922].

Pointe sèche originale.

UN DES 5 SEULS EXEMPLAIRES.

534 x 327 mm (feuille de 500 x 653 mm).

Taches d’humidité, salissures, pliures, bords légèrement effrangés.

Proust rencontre Helleu (1859-1927) en 1895, par l’intermédiaire de Robert de Montesquiou qui avait lancé le peintre impressionniste dans le monde. Devenus amis, le peintre et le romancier se fréquentent notamment durant leurs séjours à Cabourg en 1907 et 1912. Principal modèle d’Elstir, Helleu écrira à Proust en 1920 : “J’aurais toujours aimé faire une gravure de votre tête, elle aurait peut-être été bien, mais vous ne venez plus me voir” (Kolb, XIX, p. 498). Ce portrait, Helleu n’aura pas l’occasion de le réaliser avant la mort de son ami quand, appelé par Robert Proust au chevet de l’écrivain, il réalise sa célèbre pointe-sèche.

René Gimpel se souvient d’un dialogue qu’il eut avec Helleu : « Je rencontre Helleu qui me dit : “Vous ne savez pas où je vais cet après-midi ?” “Non”. “je vais dessiner la tête de Proust ; c’est la famille, le frère qui me l’a demandé. Ce n’est pas drôle, quelle horrible besogne !” ». Quoique le dessinateur fasse la grimace, je sens combien il est heureux d’être chargé de cette horrible besogne ». Plus tard, Helleu lui confie encore : “Oh ! Comme c’est horrible, mais comme il était beau ! Je l’ai fait mort comme un mort. Il n’avait pas mangé depuis cinq mois, sauf du café au lait. Vous ne pouvez vous imaginer comme ce peut être beau, le cadavre d’un homme qui n’a pas mangé depuis ce temps-là ; tout l’inutile a fondu. Ah ! il était beau, une belle barbe noire, drue. Son front, à l’ordinaire fuyant, s’était bombé. Mais je l’ai raté, que voulez-vous, il a fallu travailler à l’électricité sur ma plaque de cuivre, je ne voyais que le cuivre.” (Journal d’un collectionneur marchand de tableaux, cité par A. Borrel dans Proust et les Peintres, p. 101-102). De son côté, Céleste Albaret relate ainsi l’événement : “Ce même dimanche, vers deux heures de l’après-midi, à la demande du professeur Robert Proust, le peintre Helleu, […] qui, à cette époque, avait dû renoncer à la peinture en raison de sa vue, vint faire une pointe sèche. Il me déclara qu’il allait mettre toute son âme à ce portrait, mais que la lumière se reflétait dans sa plaque de cuivre et le gênait. Je lui proposai d’ouvrir les volets pendant le temps nécessaire. Il refusa, dans la crainte que, si j’ouvrais un instant la fenêtre, l’air, en pénétrant dans la pièce, n’affectât l’état du corps qui, comme l’avait dit le professeur Proust, restait dans un état de conservation étonnamment parfait.”

L’UN DES RARES EXEMPLAIRES. Selon Céleste, Helleu n’aurait réalisé que “2 ou 3 épreuves, aucune pour le commerce” (ibidem), dont une pour Robert Proust et une pour elle-même. Après le tirage, la fille du peintre dit l’avoir “vu mettre le cuivre par terre et l’effacer avec le pied” pour le détruire : il n’aimait pas cette estampe réalisée en très peu de temps. Une fois le cuivre abîmé, 2 pointes sèches supplémentaires furent tirées. Mme Frédérique de Watrigant, Présidente des Amis de Paul-César Helleu, estime qu’elle fut probablement tirée à 5 exemplaires : elle a recensé 4 autres exemplaires (à la B.N.F., au Musée Bonnat-Helleu de Bayonne, dans une collection particulière et un dernier conservé par les Amis de Paul-César Helleu).

Cette pointe sèche est référencée dans le catalogue raisonné à paraître sous n° BDD APCH/PS-1029. RÉFÉRENCES : Cattaui, n° 76. – Naturel, repr. p. 92. – Speck, repr. p. 256. – Albaret, p. 432 (repr. dans le cahier central, n.p.). – B.N.F., n° 523 (autre exemplaire).

[On joint :]

HELLEU, Paul-César. Carte postale autographe [à Marcel Proust ?]. [Deauville, sans date].

Photographie originale le représentant, assis à Deauville. Au verso, Helleu écrit : “Me voilà avec Boldini, Sem, rue Gontaut-Biron . Deauville. Venez donc si il fait bon un de ces jours”.

RÉFÉRENCES : Fr. Cruciani, Marcel Proust, Pierre Charron, 1971, repr. p. 101.

Lot 231 - HELLEU-1

 

1 500-2 000 € 1 700-2 300 US $ »

 

Et voilà comment Proust mort ne l’est pas vraiment. Je parle d’images parce que pour ce qui est des mots, son œuvre s’est chargée de l’immortaliser.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

5 comments to “Sotheby’s, J—7, Un mort bien immortalisé”

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  1. Mais comment saurons-nous qui, de Tadié ou de vous, a raison ? IL nous faudrait un arbitre !

  2. Eh bien non, pas si simple en fait. Tadié est certes incontesté, mais c’est un universitaire avant tout. Or vous, « fou de Proust », qui ne prétendez pas à ce genre de savoir, vous avez à mon sens une légitimité tout aussi véritable : celle de l’intuition admirative et émotionnelle. Allez, je vous dis le fond de ma pensée : je crois que Marcel Proust, entre la lecture de son oeuvre par Tadié et par vous, aurait été flatté, certes, de la première, mais aurait été ému par la seconde…

  3. Je suis tout à fait d’accord avec Clopine

  4. M. Sherlock-Louis~
    Wonderful post!

    I was always curious about the type of flowers…in November?
    Could a botanist reveal the name, with a magnifying glass?
    Are there letters describing who may have brought them?

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