Sotheby’s, J— 25 La planète Proust retient son souffle

Sotheby’s, J— 25

La planète Proust retient son souffle

 

Sotheby’s me lit, Sotheby’s m’écrit…

Le 31 mai, son siège parisien au 76 de la rue du Faubourg Saint-Honoré sera le cadre d’une vente stupéfiante : la Collection Patricia Mante-Proust, qui « invite amateurs et bibliophiles à pénétrer dans l’intimité d’un écrivain de génie, à travers plus de 120 photographies, livres, manuscrits et lettres qui sont autant de témoignages sur ses amours, ses amis et son travail », ainsi que le promet le catalogue.

Je puis le citer car j’ai reçu un courriel de Benoît Puttemans, deputy director, spécialiste Livres et Manuscrits de la prestigieuse maison : « Cher Monsieur, Lisant votre blog proustien et voyant que vous y faites déjà référence à notre vente, je pense que vous serez intéressé par la lecture de notre prochain catalogue consacré à  Proust, que voici en pdf. Je reste à votre disposition. Bien à vous ».

Flatteur (même si je me doute bien que c’est un peu humain moteur de recherche qui a mis l’excellent M. Puttemans sur ma piste). Glissez, mortels, n’appuyez pas.

Beaucoup des documents sont connus — que dis-je ? Célèbres : photos d’enfance, avec Lucien Daudet, sur son lit de mort, mais aussi placards, éditions originales enrichies de mots de sa main, etc.

 

C’est un dessin, inconnu, qui m’a le plus intrigué — et, pour dire vrai,  séduit :

Lot 181 - Abziens (Kasthedralch)

Qu’en dit le catalogue ?

« Abziens (Kasthedralch). (Facadch wwwouest).

[Probablement entre automne 1901 et 1904].

Dessin original.

1 p. in-12 (178 x 115 mm). Filigrane “ Au Pr[intemps] P[aris] Nouveau Pa[pier Français]”.

Pliure médiane, très petite déchirure sur 3 mm à gauche.

LA CATHÉDRALE D’AMIENS, ENVOYÉE À REYNALDO HAHN.

L’UN DES DESSINS LES PLUS ÉLABORÉS DE PROUST.

Dessin de la façade ouest de la cathédrale d’Amiens. La légende est écrite dans ce “lansgage” que pratiquent alors Proust et Reynaldo Hahn : il germanise à sa manière les mots “Amiens” (“Abziens”), “Cathédrale” (“Kasthedralch”), “façade” (“facadch”) et “ouest” (“wwwouest”). Le dessinateur explique aussi : “Aspect général de la cathédrale d’Amiens en négligeant justement ce que je sais (porche ouest) bien que ce soit la façade ouest mais de mémoire et très vague.” Proust se réfère à la déclaration attribuée à Turner par Ruskin : “mon affaire est de dessiner ce que je vois, non ce que je sais” (Contre sainte-Beuve, p. 121) ; de la même manière, le Narrateur de la Recherche relève qu’Elstir s’efforçait “de ne pas exposer les choses telles qu’il savait qu’elles étaient, mais selon ces illusions optiques dont notre vision première est faite” (Recherche, II, p. 194). Le dessin a donc été fait de mémoire, soit après sa visite à Amiens le 7 septembre 1901. Deux fois répétée, la phrase “Je n’irai pas gare” [sic] se réfère peut-être au moyen de locomotion avec lequel, le jour de sa visite, il est allé à Amiens.

DANS LE SILLAGE DE RUSKIN. Dans la création proustienne, aux Plaisirs et les Jours puis à la tentative de Jean Santeuil succèdent plusieurs années consacrées à Ruskin, qu’il découvre en 1896, auquel il consacre plusieurs articles avant de publier les traductions de la Bible d’Amiens (1904) et de Sésame et les Lys (1906). Avec l’esthète anglais comme guide, il se rend à Venise en 1900 pour en admirer les Pierres et à Amiens, le 7 septembre 1901, pour en visiter la cathédrale. De cet édifice, Ruskin admire par-dessus tout la façade ouest : “Le portail d’une cathédrale gothique, et plus particulièrement

d’Amiens, la cathédrale gothique par excellence, c’est la Bible”, approuve Proust. Et quand il se rend à Amiens sur les traces de Ruskin, il l’examine attentivement : “étant trop près du portail pour voir l’ensemble, je revins sur mes pas, et arrivé à la distance qui me parut convenable, alors seulement je regardai”

(Ruskin, p. 39).

Probablement réalisé entre son voyage à Amiens (1901) et la publication de La Bible d’Amiens (1904), ce dessin fut offert ou envoyé à Reynaldo Hahn.

PROVENANCE : Autographes littéraires et historiques, Lettres de Marcel Proust [Marie Nordlinger] (Drouot, 15 et 17 décembre 1958, lot 211). Après Reynaldo Hahn, sa cousine Marie Nordlinger, qui avait aidé Marcel Proust dans sa traduction de Ruskin, en hérita.

EXPOSITIONS : B.N.F., n° 252. – Jacquemart-André, n° 202. – L’Écriture et les Arts, n° 102a.

RÉFÉRENCES : Hahn, repr. p. 117. – Rey, repr. p. 65. – Album Pléiade, repr. p. 199. – Sollers-Nave, repr. p. 44. – Greene-Szylowicz, p. 7-29. – Speck, p. 44-57.

10 000-15 000 € 11 400-17 000 US $ »

 

Le prix est raisonnable, mais Quo non ascendet ? — pour paraphraser Nicolas Fouquet. Jusqu’où les candidats acheteurs monteront-ils ? Réponse à la fin du mois. Pour ma part, je ne concourrai pas car la déchirure, fut-elle « très petite » est pour moi rédhibitoire. Je vais me contenter d’aller faire un tour chez Sotheby’s à l’ouverture de l’exposition de la Collection, le 27 au matin.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Commerçant/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Sotheby’s, J— 25 La planète Proust retient son souffle”

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  1. Bonjour, à propos de la vente qui aura lieu ‘le 31 mai, je voudrais seulement prouver ma déception totale à cet égard, je pense que M. Proust se retournerait dans sa tombe, et son arrière petite-fille, Patricia pas «digne de porter son nom de famille et devrait honte pour ce faire que pour obtenir l’argent. Je crois aussi qu’il devrait intervenir la BNF parce que la culture est pas à vendre. Meilleurs voeux d’un vrai proustienne.

  2. Dear Patrice~
    Gosh! Gosh! Gosh! Benoît Puttemans sent me the catalogue (pdf), because you told him I would appreciate seeing the treasures. Merci, dear friend. 😉

    I hope the French matches all the bids, so the collection will be placed in the BnF, where it belongs.

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