Sonates proustiennes en Beauce

Sonates proustiennes en Beauce

 

La culture pour tous, c’est formidable (pardon pour ce truisme)…

Dernier jour d’avril, samedi après-midi. Le parterre du Théâtre de Chartres est plein. Les spectateurs, souvent en familles, sont de tout âge. Ils sont les hôtes d’« Invi-thés », organisé par le Conservatoire, service culturel municipal. Au programme, deux œuvres mythiques, la Sonate à Kreutzer de Beethoven et la Sonate de Franck, toutes deux en la majeur et pour piano et violon.

Invi-thés 1

(Photo PL)

(Photo PL)

(Prévu au foyer, le concert a lieu dans la grande salle car aucune entreprise n’a accepté de monter le Stenway à l’étage !)

L’événement est entièrement gratuit, un café ou un thé et des biscuits étant même proposés au public, un accueil chaleureux et sympathique.

 

Les Proustiens du coin ne pouvaient qu’être au rendez-vous. On connaît la passion que l’écrivain avait pour ce cher Ludwig et particulièrement pour ses quatuors XII, XIII, XIV et XV évoqués dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs et dans Sodome et Gomorrhe. Quant à la Sonate jouée hier, un invité de la matinée de la princesse de Guermantes (ex Mme Verdurin) dans Le Temps retrouvé la confond avec une pièce de Ravel — dont au passage je souligne que son Boléro tombe ce 1er mai 2016 dans le domaine public.

*Mais comment puis-je vous parler de ces sottises, comment cela peut-il vous intéresser ? » s’écria la duchesse [de Guermantes]. Elle avait dit cette phrase à mi-voix et personne n’avait pu entendre ce qu’elle disait. Mais un jeune homme (qui m’intéressa dans la suite par un nom bien plus familier de moi autrefois que celui de Saint-Euverte) se leva d’un air exaspéré et alla plus loin pour écouter avec plus de recueillement. Car c’était la Sonate à Kreutzer qu’on jouait, mais s’étant trompé sur le programme, il croyait que c’était un morceau de Ravel qu’on lui avait déclaré être beau comme du Palestrina, mais difficile à comprendre. Dans sa violence à changer de place, il heurta, à cause de la demi obscurité, un bonheur-du-jour, ce qui n’alla pas sans faire tourner la tête à beaucoup de personnes pour qui cet exercice si simple de regarder derrière soi interrompait un peu le supplice d’écouter « religieusement » la Sonate à Kreutzer.

 

Pour la Sonate de Franck, le chemin vers Sonate de Vinteuil est tracé — la première étant une des inspirations de la seconde. C’était bien émouvant d’entendre « l’hymne national de l’amour de Swann et d’Odette » (La Prisonnière) avec sa célèbre « petite phrase :

*… sous l’agitation des trémolos de violon qui la protégeaient de leur tenue frémissante à deux octaves de là — et comme dans un pays de montagne, derrière l’immobilité apparente et vertigineuse d’une cascade, on aperçoit, deux cents pieds plus bas, la forme minuscule d’une promeneuse — la petite phrase venait d’apparaître, lointaine, gracieuse, protégée par le long déferlement du rideau transparent, incessant et sonore. I

*… le violon était monté à des notes hautes où il restait comme pour une attente, une attente qui se prolongeait sans qu’il cessât de les tenir, dans l’exaltation où il était d’apercevoir déjà l’objet de son attente qui s’approchait, et avec un effort désespéré pour tâcher de durer jusqu’à son arrivée, de l’accueillir avant d’expirer, de lui maintenir encore un moment de toutes ses dernières forces le chemin ouvert pour qu’il pût passer, comme on soutient une porte qui sans cela retomberait. Et avant que Swann eût eu le temps de comprendre, et de se dire : « C’est la petite phrase de la sonate de Vinteuil… I

*… plus merveilleuse qu’une adolescente, la petite phrase, enveloppée, harnachée d’argent, toute ruisselante de sonorités brillantes, légères et douces comme des écharpes, vint à moi, reconnaissable sous ces parures nouvelles. Ma joie de l’avoir retrouvée s’accroissait de l’accent si amicalement connu qu’elle prenait pour s’adresser à moi, si persuasif, si simple, non sans laisser éclater pourtant cette beauté chatoyante dont elle resplendissait. V

 

« Entrée libre » : il n’y a pas de plus belle invitation à venir à la rencontre des trésors de la culture — moments de magie à Chartres.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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