Réhabilitons les pôles (et l’équateur)

Réhabilitons les pôles (et l’équateur)

 

Je rougis non de froid mais de honte devant le sort que j’ai réservé aux extrémités glacées de la planète. Dans mon tour du monde des langues dans la Recherche, j’ai affirmé que l’Arctique et l’Antarctique brillaient par leur absence.

J’avais tort. Certes, aucun personnage ne s’exprime en langues eskimo-aléoutes — le yupik, l’aléoute, l’inupiak, l’inuktun, l’inukitut et le groenlandais — mais ces contrées n’en montrent pas moins le bout de leur museau (les ours, eux, ne m’avaient pas échappé — voir Le Bestiaire de Proust). Il n’empêche : les populations et leurs horizons sont bel et bien là.

 

Commençons par les habitants.

*M. de Charlus ne me trompa quelque temps sur la valeur et la variété imaginaires des gens du monde que parce qu’il s’y trompait lui-même. Et cela peut-être parce qu’il ne faisait rien, n’écrivait pas, ne peignait pas, ne lisait même rien d’une manière sérieuse et approfondie. Mais, supérieur aux gens du monde de plusieurs degrés, si c’est d’eux et de leur spectacle qu’il tirait la matière de sa conversation, il n’était pas pour cela compris par eux. Parlant en artiste, il pouvait tout au plus dégager le charme fallacieux des gens du monde. Mais le dégager pour les artistes seulement, à l’égard desquels il eût pu jouer le rôle du renne envers les Esquimaux ; ce précieux animal arrache pour eux, sur des roches désertiques, des lichens, des mousses qu’ils ne sauraient ni découvrir, ni utiliser, mais qui, une fois digérés par le renne, deviennent pour les habitants de l’extrême Nord un aliment assimilable. III

 

Passons au décor.

*Quant à Guermantes je devais un jour en connaître davantage, mais bien plus tard seulement ; et pendant toute mon adolescence, si Méséglise était pour moi quelque chose d’inaccessible comme l’horizon, dérobé à la vue, si loin qu’on allât, par les plis d’un terrain qui ne ressemblait déjà plus à celui de Combray, Guermantes lui ne m’est apparu que comme le terme plutôt idéal que réel de son propre « côté », une sorte d’expression géographique abstraite comme la ligne de l’équateur, comme le pôle, comme l’orient. I

*Et ces lieux qui jusque-là ne m’avaient semblé que de la nature immémoriale, restée contemporaine des grands phénomènes géologiques — et tout aussi en dehors de l’histoire humaine que l’Océan ou la grande Ourse, avec ces sauvages pêcheurs pour qui, pas plus que pour les baleines, il n’y eut de moyen âge —, ç’avait été un grand charme pour moi de les voir tout d’un coup entrés dans la série des siècles, ayant connu l’époque romane, et de savoir que le trèfle gothique était venu nervurer aussi ces rochers sauvages à l’heure voulue, comme ces plantes frêles mais vivaces qui, quand c’est le printemps, étoilent çà et là la neige des pôles. I*

*je savais que ce jour-ci était d’une autre sorte que les autres, plus long comme ceux du pôle que la nuit interrompt seulement quelques minutes ; II

*je voyais sans tristesse le jour mourir au-dessus des rideaux, sachant que bientôt, après une nuit aussi courte que les nuits du pôle, il allait ressusciter plus éclatant dans le flamboiement de Rivebelle. III

*Il n’est pas, en effet, d’exil au pôle Sud, ou au sommet du Mont-Blanc, qui nous éloigne autant des autres qu’un séjour prolongé au sein d’un vice intérieur, c’est-à-dire d’une pensée différente de la leur. V

*Une bonté partielle, où subsistait peut-être un peu de la famille amie de ma grand’tante, existait probablement chez lui [M.Verdurin], par ce fait, avant que je la connusse, comme l’Amérique ou le pôle Nord avant Colomb ou Peary. V

*Et maintenant elle n’était plus nulle part, j’aurais pu parcourir la terre d’un pôle à l’autre sans rencontrer Albertine. 1813

*[Les bains Deligny] dans le site fantastique composé par une eau sombre que ne couvraient pas le ciel ni le soleil et que cependant, borné par des cabines, on sentait communiquer avec d’invisibles profondeurs couvertes de corps humains en caleçon, je m’étais demandé si ces profondeurs, cachées aux mortels par des baraquements qui ne les laissaient pas soupçonner de la rue, n’étaient pas l’entrée des mers glaciales qui commençaient là, si les pôles n’y étaient pas compris, et si cet étroit espace n’était pas précisément la mer libre du pôle. 1915

 

Au passage, vous noterez que la ligne qui coupe le monde eux deux hémisphères est aussi là. Outre la citation de Du côté de chez Swann, l’Équateur est aussi nommé dans Le Côté de Guermantes :

*la ligne de démarcation qui me séparait du faubourg Saint-Germain, pour être seulement idéale, ne m’en semblait que plus réelle ; je sentais bien que c’était déjà le Faubourg, le paillasson des Guermantes étendu de l’autre côté de cet Équateur et dont ma mère avait osé dire, l’ayant aperçu comme moi, un jour que leur porte était ouverte, qu’il était en bien mauvais état.

 

Décidément, aucun coin de la planète n’échappe à Proust !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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