Mai, mois de Marie

Mai, mois de Marie

 

Pour un Proustien, mai est-il le mois des aubépines ou celui de la Vierge ? Réponse : il est les deux ! « C’est au mois de Marie que je me souviens d’avoir commencé à aimer les aubépines », confie le Héros dans Du côté de chez Swann.

 

Si les deux mots partagent leurs premières lettres, ils n’ont pas la même origine. Je le précise à Kim Young-Hae avec qui j’en ai discuté lors du dernier pèlerinage proustien à Illiers-Combray, mon amie coréenne les unissant dans leur étymologie.

 

Seulement, si mes recherches sont correctes, « mai » vient de maius, troisième mois des Romains, en l’honneur de Maïa, déesse grecque, l’aînée des Pléiades, filles d’Atlas et de Pléioné. Séduite par Zeus, elle donne naissance à Hermès. Selon le Larousse, « dans la mythologie romaine, la Maïa grecque se confond avec une divinité indigène homonyme, déesse de la croissance. Dans la mythologie hindoue, Maïa est la personnalisation féminine du principe créateur. » Aujourd’hui, mai est le cinquième mois des calendriers grégorien et julien.

Marie, elle, est une Juive de Judée. Son nom est Maryam en araméen et en arabe, Myriam en hébreu, Maria Myriam en grec.

 

Mais pourquoi le mois de mai est-il devenu le mois de Marie ?

Dans l’Antiquité, il est jugé défavorable au mariage. Les Romains évitent de s’unir en mai car c’est aussi le mois des esprits malins. Une superstition encore vivace prescrit qu’« il ne faut pas se marier en mai, la femme serait stérile ». Les cérémonies sont plus souvent célébrées en avril et en juin.

Quoi de plus normal alors que de choisir mai pour fêter la mère vierge du Christ ?

Selon des sites catholiques, au XIIIe siècle, le roi de Castille, Alphonse X le Sage, associe dans un de ses chants la beauté de Marie et celle du mois de mai. Au XIVe, le bienheureux dominicain Henri Suso a l’habitude, durant l’époque des fleurs, de tresser des couronnes pour les offrir, au premier jour de mai, à la Vierge. Au XVIe, un bénédictin, Seidl, publie un livre intitulé Le mois de mai spirituel, alors que Philippe Néri exhorte les jeunes gens à manifester un culte particulier à Marie pendant ce mois. Pie V (pape en 1566-1572) institue la fête de la Visitation de Marie le 31 mai. Au début du XVIIIe, la dévotion du mois de Marie se répand en Italie sous l’influence des jésuites, puis à travers le monde. Ils recommandent que, la veille du premier mai, dans chaque maison, on dresse un autel à Marie, orné de fleurs et de lumières, devant quoi, chaque jour du mois, la famille se réunirait pour réciter quelques prières en l’honneur de la Sainte-Vierge avant de tirer au sort un billet qui indiquerait la vertu à pratiquer le lendemain. Cette dévotion est approuvée par le pape Pie VII au début du XIXe.

1068 Mois de Marie

Et voilà comment la première des quatorze occurrences de « catholique » fait de l’aubépine un arbre religieux :

*Intercalé dans la haie, mais aussi différent d’elle qu’une jeune fille en robe de fête au milieu de personnes en négligé qui resteront à la maison, tout prêt pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie déjà, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose, l’arbuste catholique et délicieux. I

 

Et tandis que mai s’achève, je vous salue, Marie.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

  

 

Les extraits :

*Le samedi avait encore ceci de particulier que ce jour-là, pendant le mois de mai, nous sortions après le dîner pour aller au « mois de Marie ».

Comme nous y rencontrions parfois M. Vinteuil, très sévère pour « le genre déplorable des jeunes gens négligés, dans les idées de l’époque actuelle », ma mère prenait garde que rien ne clochât dans ma tenue, puis on partait pour l’église. C’est au mois de Marie que je me souviens d’avoir commencé à aimer les aubépines. I

Intercalé dans la haie, mais aussi différent d’elle qu’une jeune fille en robe de fête au milieu de personnes en négligé qui resteront à la maison, tout prêt pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie déjà, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose, l’arbuste catholique et délicieux. I

*Tout d’un coup dans le petit chemin creux, je m’arrêtai touché au cœur par un doux souvenir d’enfance : je venais de reconnaître aux feuilles découpées et brillantes qui s’avançaient sur le seuil, un buisson d’aubépines défleuries, hélas, depuis la fin du printemps. Autour de moi flottait une atmosphère d’anciens mois de Marie, d’après-midi du dimanche, de croyances, d’erreurs oubliées. J’aurais voulu la saisir. Je m’arrêtai une seconde et Andrée, avec une divination charmante, me laissa causer un instant avec les feuilles de l’arbuste. Je leur demandai des nouvelles des fleurs, ces fleurs de l’aubépine pareilles à des gaies jeunes filles étourdies, coquettes et pieuses. « Ces demoiselles sont parties depuis déjà longtemps », me disaient les feuilles. Et peut-être pensaient-elles que pour le grand ami d’elles que je prétendais être, je ne semblais guère renseigné sur leurs habitudes. Un grand ami, mais qui ne les avais pas revues depuis tant d’années malgré ses promesses. Et pourtant comme Gilberte avait été mon premier amour pour une jeune fille, elles avaient été mon premier amour pour une fleur. « Oui, je sais, elles s’en vont vers la mi-juin, répondis-je, mais cela me fait plaisir de voir l’endroit qu’elles habitaient ici. Elles sont venues me voir à Combray dans ma chambre, amenées par ma mère quand j’étais malade. Et nous nous retrouvions le samedi soir au mois de Marie. Elles peuvent y aller ici ? —Oh ! naturellement ! Du reste on tient beaucoup à avoir ces demoiselles à l’église de Saint-Denis-du-Désert, qui est la paroisse la plus voisine. — Alors, maintenant pour les voir ? — Oh! pas avant le mois de mai de l’année prochaine. — Mais je peux être sûr qu’elles seront là ? — Régulièrement tous les ans. — Seulement je ne sais pas si je retrouverai bien la place. — Que si ! ces demoiselles sont si gaies, elles ne s’interrompent de rire que pour chanter des cantiques, de sorte qu’il n’y a pas d’erreur possible et que du bout du sentier vous reconnaîtrez leur parfum. » II

*En tous cas, pour en revenir à l’accent particulier de cette phrase [du Septuor de Vinteuil], comme il était singulier que le pressentiment le plus différent de ce qu’assigne la vie terre à terre, l’approximation la plus hardie des allégresses de l’au-delà se fussent justement matérialisés dans le triste petit bourgeois bienséant que nous rencontrions au mois de Marie à Combray ! Mais, surtout, comment se faisait-il que cette révélation, la plus étrange que j’eusse encore reçue, d’un type inconnu de joie, j’eusse pu la recevoir de lui, puisque, disait-on, quand il était mort il n’avait laissé que sa Sonate, que le reste demeurait inexistant en d’indéchiffrables notations ? V

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Mai, mois de Marie”

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  1. patricelouis says: -#1

    Reçu un courriel de l’amie Kim :

    Cher Patrice,
    Merci de vos recherches si ‘fouillées’.
    Pourtant, dans l’etymologie de Marie, il manque un chaînon :
    Le nom de Maria ne viendrait-il pas de Maïa? (Je crois l’avoir lu quelque part.)
    Si oui, Maïa (mai) – Maria (Marie) sans passer par Myriam donnerait le rapport direct entre le mois de mai et Marie.
    Qu’en pensez-vous?
    KIM Young-Hae

  2. et n’oublions pas que Marie est l’anagramme d’aimer, ce que les oiseaux font beaucoup, en mai…

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