Le bestiaire de Proust : animaux fabuleux

Le bestiaire de Proust : animaux fabuleux

 

Centaure

*[Elstir] Dans une de ces aquarelles, on voyait un poète épuisé d’une longue course en montagne, qu’un Centaure, qu’il a rencontré, touché de sa fatigue, prend sur son dos et ramène. III

*En M. de Charlus un autre être avait beau s’accoupler, qui le différenciait des autres hommes, comme dans le centaure le cheval, cet être avait beau faire corps avec le baron, je ne l’avais jamais aperçu. IV

*j’avais reconnu le paysage montagneux et marin qu’Elstir a donné pour cadre à ces deux admirables aquarelles, « Poète rencontrant une Muse », « Jeune homme rencontrant un Centaure », que j’avais vues chez la duchesse de Guermantes. IV

 

Chimère

*[Chez Odette] des chimères à langues de feu décorant une potiche ou brodées sur un écran I

 

Coquecigrue

*Mais déjà cet après-midi-là, dans ce wagon, en relisant la lettre où apparaît le clair de lune : « Je ne pus résister à la tentation, je mets toutes mes coiffes et casques qui n’étaient pas nécessaires, je vais dans ce mail dont l’air est bon comme celui de ma chambre ; je trouve mille coquecigrues, des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses grises et blanches, du linge jeté par-ci par-là, des hommes ensevelis tout droits contre des arbres, etc. », je fus ravi par ce que j’eusse appelé un peu plus tard (ne peint-elle pas les paysages de la même façon que lui les caractères ?) le côté Dostoïewski des Lettres de Madame de Sévigné. II

 

Dragon

*Mme Swann entassait et pétrissait derrière mon dos étaient semés de bouquets Louis XV, et non plus comme autrefois de dragons chinois. II

*[Elstir] devait me montrer plus tard la photographie d’un chapiteau où je vis des dragons quasi chinois qui se dévoraient, mais à Balbec ce petit morceau de sculpture avait passé pour moi inaperçu dans l’ensemble du monument qui ne ressemblait pas à ce que m’avaient montré ces mots : « église presque persane ». II

*Faudrait-il maintenant, m’étais-je dit, ne me doutant pas du brusque changement d’âme qui m’attendait, aller toujours dans d’autres hôtels, où je dînerais pour la première fois, où l’habitude n’aurait pas encore tué, à chaque étage, devant chaque porte, le dragon terrifiant qui semblait veiller sur une existence enchantée, où j’aurais à approcher de ces femmes inconnues que les palaces, les casinos, les plages ne font, à la façon des vastes polypiers, que réunir et faire vivre en commun ? IV

 

Licorne

*Grand repos, mystérieuse rénovation pour Swann — pour lui dont les yeux quoique délicats amateurs de peinture, dont l’esprit quoique fin observateur de mœurs, portaient à jamais la trace indélébile de la sécheresse de sa vie — de se sentir transformé en une créature étrangère à l’humanité, aveugle, dépourvue de facultés logiques, presque une fantastique licorne, une créature chimérique ne percevant le monde que par l’ouïe. I

 

Méduse

*Quand, quelques heures après, j’entrai chez ma grand’mère, attachés à sa nuque, à ses tempes, à ses oreilles, les petits serpents noirs se tordaient dans sa chevelure ensanglantée, comme dans celle de Méduse. III

(Voir aussi Poissons)

 

Monstre

Dix-huit occurrences dont :

*la caractéristique de l’âge ridicule que je traversais — âge nullement ingrat, très fécond — est qu’on n’y consulte pas l’intelligence et que les moindres attributs des êtres semblent faire partie indivisible de leur personnalité. Tout entouré de monstres et de dieux, on ne connaît guère le calme. II

*Pour ma part, afin de garder, pour pouvoir aimer Balbec, l’idée que j’étais sur la pointe extrême de la terre, je m’efforçais de regarder plus loin, de ne voir que la mer, d’y chercher des effets décrits par Baudelaire et de ne laisser tomber mes regards sur notre table que les jours où y était servi quelque vaste poisson, monstre marin, qui au contraire des couteaux et des fourchettes était contemporain des époques primitives où la vie commençait à affluer dans l’Océan, au temps des Cimmériens, et duquel le corps aux innombrables vertèbres, aux nerfs bleus et roses avait été construit par la nature, mais selon un plan architectural, comme une polychrome cathédrale de la mer. II

*les monstres ailés de la préhistoire III

 

Le mot désigne aussi le père veuf de Swann (pour le Héros), de vieilles femmes engloutissant de la nourriture, les spectateurs de l’orchestre et ceux du fond de la baignoire de la princesse de Guermantes à l’Opéra, Mme de Cambremer et Mme de Motmorency (pour Oriane), Charlus (précédé de puissant), Andrée (pour le Héros qui est attiré par elle), des femmes (pour le même quand la vieillesse les atteint)…

 

Oiseau fabuleux

*Tandis que cette Mme de Villeparisis était bien la véritable, elle n’avait pas été victime d’un enchantement qui l’eût dépouillée de sa puissance, mais était capable au contraire d’en mettre un à la disposition de la mienne qu’il centuplerait, et grâce auquel, comme si j’avais été porté par les ailes d’un oiseau fabuleux, j’allais franchir en quelques instants les distances sociales infinies — au moins à Balbec — qui me séparaient de Mlle de Stermaria. II

 

Oiseau-Rock

*D’autres épris d’aviation tiennent à être bien vus du vieux garçon du bar vitré perché au haut de l’aérodrome ; à l’abri du vent, comme dans la cage en verre d’un phare, il pourra suivre, en compagnie d’un aviateur qui ne vole pas en ce moment, les évolutions d’un pilote exécutant des loopings, tandis qu’un autre, invisible l’instant d’avant, vient atterrir brusquement, s’abattre avec le grand bruit d’ailes de l’oiseau Rock. III

[Appartenant au bestiaire de l’imaginaire médiéval, gigantesque, il enlève dans ses énormes serres des proies à sa taille comme des éléphants ou même des navires avec leur équipage.

A l’origine, l’oiseau Rokh ou Rukh, est une créature du folklore arabe oriental. Il est notamment mentionné dans les Contes des Mille et Une Nuits et surtout dans les Voyages de Sinbad le Marin (IXe siècle).

Dans son deuxième voyage, Sinbad est abandonné sur une île par son équipage. il cherche désespérément une présence humaine lorsqu’il aperçoit au loin un objet blanc vers lequel il se dirige. C’est un dôme blanc énorme et lisse, et de cinquante pas de circonférence, qu’il prend pour un édifice curieusement dépourvu d’entrée. Soudain, le ciel s’obscurcit et Sinbad voit un gigantesque oiseau qui éclipse le soleil, et le marin comprend que le dôme blanc n’est autre que l’œuf  de l’oiseau Rukh.

On retrouve ce genre de légendes, non seulement chez les géographes arabes (dont Ibn-Batoutah), mais aussi chez Marco Polo dans son Devisement du monde. Lorsqu’il est à la cour de Koubilai Khan, des ambassadeurs rapporte à l’empereur des plumes de dix à vingt mètres de long de cet oiseau que Marco Polo appelle le griffon. C’étaient probablement des palmes de certains palmiers, qui ressemblent à d’immenses plumes.]

 

Phénix, phœnix

Saint-Loup me dit que même dans la société aristocratique la plus fermée, son oncle Palamède se distinguait encore comme particulièrement difficile d’accès, dédaigneux, entiché de sa noblesse, formant avec la femme de son frère et quelques autres personnes choisies, ce qu’on appelait le cercle des Phénix. II

Les gens du monde ont tellement l’habitude qu’on les recherche que qui les fuit leur semble un phénix et accapare leur attention. III

[Ici, phénix est personnifié en être rare et supérieur.]

[Lettre de Charlus au Héros] Vous connaissez Morel, d’où il est sorti, à quel faîte j’ai voulu l’élever, autant dire à mon niveau. Vous savez qu’il a préféré retourner non pas à la poussière et à la cendre d’où tout homme, c’est-à-dire le véritable phœnix, peut renaître, mais à la boue où rampe la vipère. Il s’est laissé choir, ce qui m’a préservé de déchoir. VII

 

Python

*Alors ma grand’mère éprouva la présence, en elle, d’une créature qui connaissait mieux le corps humain que ma grand’mère, la présence d’une contemporaine des races disparues, la présence du premier occupant — bien antérieur à la création de l’homme qui pense —; elle sentit cet allié millénaire qui la tâtait, un peu durement même, à la tête, au cœur, au coude ; il reconnaissait les lieux, organisait tout pour le combat préhistorique qui eut lieu aussitôt après. En un moment, Python écrasé, la fièvre fut vaincue par le puissant élément chimique, que ma grand’mère, à travers les règnes, passant par-dessus tous les animaux et les végétaux, aurait voulu pouvoir remercier. III

*— Allez aux Champs-Élysées, Madame, près du massif de lauriers qu’aime votre petit-fils. Le laurier vous sera salutaire. Il purifie. Après avoir exterminé le serpent Python, c’est une branche de laurier à la main qu’Apollon fit son entrée dans Delphes. Il voulait ainsi se préserver des germes mortels de la bête venimeuse. III

 

Sirène

*Il y a dans le violon — si ne voyant pas l’instrument, on ne peut pas rapporter ce qu’on entend à son image laquelle modifie la sonorité — des accents qui lui sont si communs avec certaines voix de contralto, qu’on a l’illusion qu’une chanteuse s’est ajoutée au concert. On lève les yeux, on ne voit que les étuis, précieux comme des boîtes chinoises, mais, par moment, on est encore trompé par l’appel décevant de la sirène ; I

*Les coussins, le «strapontin» de l’affreuse «tournure» avaient disparu ainsi que ces corsages à basques qui, dépassant la jupe et raidis par des baleines avaient ajouté si longtemps à Odette un ventre postiche et lui avaient donné l’air d’être composée de pièces disparates qu’aucune individualité ne reliait. La verticale des «effilés» et la courbe des ruches avaient cédé la place à l’inflexion d’un corps qui faisait palpiter la soie comme la sirène bat l’onde et donnait à la percaline une expression humaine, maintenant qu’il s’était dégagé, comme une forme organisée et vivante, du long chaos et de l’enveloppement nébuleux des modes détrônées. II

*[La duchesse de Guermantes :] Le fils [Iéna] est même très agréable… Ce que je vais dire n’est pas très convenable, ajouta-t-elle, mais il a une chambre et surtout un lit où on voudrait dormir — sans lui ! Ce qui est encore moins convenable, c’est que j’ai été le voir une fois pendant qu’il était malade et couché. À côté de lui, sur le rebord du lit, il y avait sculptée une longue Sirène allongée, ravissante, avec une queue en nacre, et qui tient dans la main des espèces de lotus. Je vous assure, ajouta Mme de Guermantes, — en ralentissant son débit pour mettre encore mieux en relief les mots qu’elle avait l’air de modeler avec la moue de ses belles lèvres, le fuselage de ses longues mains expressives, et tout en attachant sur la princesse un regard doux, fixe et profond, — qu’avec les palmettes et la couronne d’or qui était à côté, c’était émouvant ; c’était tout à fait l’arrangement du Jeune Homme et la Mort de Gustave Moreau (Votre Altesse connaît sûrement ce chef-d’œuvre). La princesse de Parme, qui ignorait même le nom du peintre, fit de violents mouvements de tête et sourit avec ardeur afin de manifester son admiration pour ce tableau. Mais l’intensité de sa mimique ne parvint pas à remplacer cette lumière qui reste absente de nos yeux tant que nous ne savons pas de quoi on veut nous parler.

— Il est joli garçon, je crois ? demanda-t-elle.

— Non, car il a l’air d’un tapir. Les yeux sont un peu ceux d’une reine Hortense pour abat-jour. Mais il a probablement pensé qu’il serait un peu ridicule pour un homme de développer cette ressemblance, et cela se perd dans des joues encaustiquées qui lui donnent un air assez mameluck. On sent que le frotteur doit passer tous les matins. Swann, ajouta-t-elle, revenant au lit du jeune duc, a été frappé de la ressemblance de cette Sirène avec la Mort de Gustave Moreau. Mais d’ailleurs, ajouta-t-elle d’un ton plus rapide et pourtant sérieux, afin de faire rire davantage, il n’y a pas à nous frapper, car c’était un rhume de cerveau, et le jeune homme se porte comme un charme. III

 

Sphinx

*— Mais je crois même qu’ils ont de belles choses, ils doivent avoir la fameuse table de mosaïque sur laquelle a été signé le traité de…

— Ah ! Mais qu’ils aient des choses intéressantes au point de vue de l’histoire, je ne vous dis pas. Mais ça ne peut pas être beau… puisque c’est horrible ! Moi j’ai aussi des choses comme ça que Basin a héritées des Montesquiou. Seulement elles sont dans les greniers de Guermantes où personne ne les voit. Enfin, du reste, ce n’est pas la question, je me précipiterais chez eux avec Basin, j’irais les voir même au milieu de leurs sphinx et de leur cuivre si je les connaissais, mais… je ne les connais pas ! Moi, on m’a toujours dit quand j’étais petite que ce n’était pas poli d’aller chez les gens qu’on ne connaissait pas, dit-elle en prenant un ton puéril. Alors, je fais ce qu’on m’a appris. Voyez-vous ces braves gens s’ils voyaient entrer une personne qu’ils ne connaissent pas ? Ils me recevraient peut-être très mal ! dit la princesse. I

*Françoise assurait qu’elle était marquise et appartenait à la famille de Saint-Ferréol. Cette marquise me conseilla de ne pas rester au frais et m’ouvrit même un cabinet en me disant : « Vous ne voulez pas entrer ? en voici un tout propre, pour vous ce sera gratis. » Elle le faisait peut-être seulement comme les demoiselles de chez Gouache quand nous venions faire une commande m’offraient un des bonbons qu’elles avaient sur le comptoir sous des cloches de verre et que maman me défendait hélas d’accepter ; peut-être aussi moins innocemment comme telle vieille fleuriste par qui maman faisait remplir ses « jardinières » et qui me donnait une rose en roulant des yeux doux. En tous cas, si la « marquise » avait du goût pour les jeunes garçons, en leur ouvrant la porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis comme des sphinx, elle devait chercher dans ses générosités moins l’espérance de les corrompre que le plaisir qu’on éprouve à se montrer vainement prodigue envers ce qu’on aime, car je n’ai jamais vu auprès d’elle d’autre visiteur qu’un vieux garde du jardin. II

*Robert alla chez sa maîtresse en lui apportant le splendide bijou que, d’après leurs conventions, il n’aurait pas dû lui donner. Mais d’ailleurs cela revint au même car elle n’en voulut pas, et même, dans la suite, il ne réussit jamais à le lui faire accepter. Certains amis de Robert pensaient que ces preuves de désintéressement qu’elle donnait étaient un calcul pour se l’attacher. Pourtant elle ne tenait pas à l’argent, sauf peut-être pour pouvoir le dépenser sans compter. Je lui ai vu faire à tort et à travers, à des gens qu’elle croyait pauvres, des charités insensées. « En ce moment, disaient à Robert ses amis pour faire contrepoids par leurs mauvaises paroles à un acte de désintéressement de Rachel, en ce moment elle doit être au promenoir des Folies-Bergère. Cette Rachel, c’est une énigme, un véritable sphinx. » Au reste combien de femmes intéressées, puisqu’elles sont entretenues, ne voit-on pas, par une délicatesse qui fleurit au milieu de cette existence, poser elles-mêmes mille petites bornes à la générosité de leur amant ! III

*[La duchesse de Guermantes à la princesse de Parme :] Madame, sincèrement, je ne peux pas vous dire à quel point vous trouverez cela beau J’avoue que le style Empire m’a toujours impressionnée. Mais, chez les Iéna, là, c’est vraiment comme une hallucination. Cette espèce, comment vous dire, de… reflux de l’expédition d’Égypte, et puis aussi de remontée jusqu’à nous de l’Antiquité, tout cela qui envahit nos maisons, les Sphinx qui viennent se mettre aux pieds des fauteuils, les serpents qui s’enroulent aux candélabres, une Muse énorme qui vous tend un petit flambeau pour jouer à la bouillotte ou qui est tranquillement montée sur votre cheminée et s’accoude à votre pendule, et puis toutes les lampes pompéiennes, les petits lits en bateau qui ont l’air d’avoir été trouvés sur le Nil et d’où on s’attend à voir sortir Moïse, ces quadriges antiques qui galopent le long des tables de nuit… III

*Je ne sais si c’est à cause de ce que la duchesse de Guermantes, le premier soir que j’avais dîné chez elle, avait dit de cette pièce, mais la salle de jeux ou fumoir, avec son pavage illustré, ses trépieds, ses figures de dieux et d’animaux qui vous regardaient, les sphinx allongés aux bras des sièges, et surtout l’immense table en marbre ou en mosaïque émaillée, couverte de signes symboliques plus ou moins imités de l’art étrusque et égyptien, cette salle de jeux me fit l’effet d’une véritable chambre magique. Or, sur un siège approché de la table étincelante et augurale, M. de Charlus, lui, ne touchant à aucune carte, insensible à ce qui se passait autour de lui, incapable de s’apercevoir que je venait d’entrer, semblait précisément un magicien appliquant toute la puissance de sa volonté et de son raisonnement à tirer un horoscope. Non seulement comme à une Pythie sur son trépied les yeux lui sortaient de la tête, mais, pour que rien ne vînt le distraire des travaux qui exigeaient la cessation des mouvements les plus simples, il avait (pareil à un calculateur qui ne veut rien faire d’autre tant qu’il n’a pas résolu son problème) posé auprès de lui le cigare qu’il avait un peu auparavant dans la bouche et qu’il n’avait plus la liberté d’esprit nécessaire pour fumer. En apercevant les deux divinités accroupies que portait à ses bras le fauteuil placé en face de lui, on eût pu croire que le baron cherchait à découvrir l’énigme du sphinx, si ce n’avait pas été plutôt celle d’un jeune et vivant Œdipe, assis précisément dans ce fauteuil, où il s’était installé pour jouer. IV

 

Demain, des variations animalières.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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