Espèce de…

Espèce de…

 

Il y a dans la Recherche quelques noms d’oiseaux qui ne laissent pas serein.

 

Crétin du Valais (Robert de saint-Loup)

*— Ah ! Robert ! Écoutez, dis-je encore à Saint-Loup pendant le dîner, — oh ! c’est d’un comique cette conversation à propos interrompus et du reste je ne sais pas pourquoi — vous savez la dame dont je viens de vous parler ?

— Oui.

— Vous savez bien qui je veux dire ?

— Mais voyons, vous me prenez pour un crétin du Valais, pour un demeuré.

— Vous ne voudriez pas me donner sa photographie ? III

 

Crétine (Oriane de Guermantes sur Zénaïde d’Heudicourt)

*« Mais c’est la meilleure femme du monde. Et puis je ne sais même pas si à ce degré-là cela peut s’appeler de la bêtise. Je ne crois pas que j’aie jamais connu une créature pareille ; c’est un cas pour un médecin, cela a quelque chose de pathologique, c’est une espèce d’« innocente », de crétine, de « demeurée » comme dans les mélodrames ou comme dans l’Arlésienne. III

 

Crétine, vieille (Oriane de Guermantes sur Mme de Montmorency)

*La stupéfaction où me jetèrent ces paroles n’était pas plus grande que celle que je causai à Mme de Guermantes en lui disant que j’aimais bien aller chez Mme de Montmorency. Oriane la trouvait une vieille crétine. IV

 

Cruche, fameuse (Mme Verdurin sur Odette)

*— Vous voulez dire qu’elle est du dernier bien avec lui, qu’elle lui a fait voir l’heure du berger, dit le docteur, expérimentant avec prudence le sens de ces expressions.

— Mais non, il n’y a absolument rien, et entre nous, je trouve qu’elle a bien tort et qu’elle se conduit comme une fameuse cruche, qu’elle est du reste. I

 

Cruches ([Mme Verdurin sur ses invitées)

*Ah ! quelle soirée, ajouta Mme Verdurin, qui dévoila ainsi la vraie raison de sa rage. Avoir fait jouer ces chefs-d’œuvre devant ces cruches! Je ne parle pas de la reine de Naples, elle est intelligente, c’est une femme agréable (lisez : elle a été très aimable avec moi). Mais les autres. Ah ! c’est à vous rendre enragée. V

 

Cruches, simples ([Oriane de Guermantes sur certaines parentes)

*Sans doute l’incapacité où était Mme de Parme de séparer le véritable esprit des Guermantes des formes rudimentairement apprises de cet esprit (ce qui la faisait croire à la haute valeur intellectuelle de certains et surtout de certaines Guermantes dont ensuite elle était confondue d’entendre la duchesse lui dire en souriant que c’était de simples cruches), telle était une des causes de l’étonnement que la princesse avait toujours à entendre Mme de Guermantes juger les personnes. III

 

Fripouille (Charlus au Héros)

*— Mais on s’en fiche bien de sa vieille grand’mère, hein ? petite fripouille ! II

 

Fumier (une cuisinière sur ses patrons)

*le récit d’une cuisinière qui lui avait raconté qu’elle avait menacé ses maîtres et en avait obtenu, en les traitant devant tout le monde de « fumier », mille faveurs, montrait que c’était pour elle parole d’Évangile. Françoise ajoutait même : « Moi, si j’avais été patronne je me serais trouvée vexée. » III

 

Gourdiflot (Aimé à un chauffeur)

*« Je ne suis pas libre, répondit le chauffeur qui ne me connaissait pas. Je suis commandé pour Mlle Simonet. Je ne peux pas conduire Monsieur. » Aimé s’esclaffa : « Mais voyons, grand gourdiflot, répondit-il au mécanicien, qu’il convainquit aussitôt, c’est justement Mlle Simonet, et Monsieur, qui te commande de lever ta capote, est justement ton patron .» IV

 

Homère de la vidange (Oriane de Guermantes sur Émile Zola)

*— Zola, un poète !

— Mais oui, répondit en riant la duchesse, ravie par cet effet de suffocation. Que Votre Altesse remarque comme il grandit tout ce qu’il touche. Vous me direz qu’il ne touche justement qu’à ce qui… porte bonheur ! Mais il en fait quelque chose d’immense ; il a le fumier épique ! C’est l’Homère de la vidange ! Il n’a pas assez de majuscules pour écrire le mot de Cambronne. III

 

Idiote (Oriane de Guermantes sur Mme d’Arpajon)

*— Il l’écrit [le mot de Cambronne] avec un grand C, s’écria Mme d’Arpajon.

— Plutôt avec un grand M, je pense, ma petite, répondit Mme de Guermantes, non sans avoir échangé avec son mari un regard gai qui voulait dire : « Est-elle assez idiote ! » III

 

Morveux, petit

*[Le duc de Guermantes : ] Que voulez-vous, l’amour est l’amour quoique, à mon avis, il doive rester dans certaines bornes. J’excuserais encore un jeune homme, un petit morveux, se laissant emballer par les utopies. Mais Swann, un homme intelligent, d’une délicatesse éprouvée, un fin connaisseur en tableaux, un familier du duc de Chartres, de Gilbert lui-même ! IV

 

Pied de grue, grand (Morel à la nièce de Jupien, sa fiancée)

*Morel criait à tue-tête, ce qui faisait sortir de lui un accent que je ne lui connaissais pas, paysan, refoulé d’habitude, et extrêmement étrange. Les paroles ne l’étaient pas moins, fautives au point de vue du français, mais il connaissait tout imparfaitement. « Voulez-vous sortir, grand pied de grue, grand pied de grue, grand pied de grue » répétait-il à la pauvre petite qui certainement, au début, n’avait pas compris ce qu’il voulait dire, puis qui, tremblante et fière, restait immobile devant lui. « Je vous ai dit de sortir, grand pied de grue, grand pied de grue ; allez chercher votre oncle pour que je lui dise ce que vous êtes, putain. » V

 

Poutana

C’était, ce après tout on s’en fiche, un exemplaire entre mille de ce magnifique langage, si différent de celui que nous parlons d’habitude, et où l’émotion fait dévier ce que nous voulions dire et épanouir à la place une phrase tout autre, émergée d’un lac inconnu où vivent des expressions sans rapport avec la pensée et qui par cela même la révèlent. Je me souviens qu’une fois Albertine, comme Françoise, que nous n’avions pas entendue, entrait au moment où mon amie était toute nue contre moi, dit malgré elle, voulant me prévenir : « Tiens, voilà la belle Françoise ». Françoise, qui n’y voyait pas très clair et ne faisait que traverser la pièce assez loin de nous, ne se fût sans doute aperçue de rien. Mais les mots si anormaux de « belle Françoise » qu’Albertine n’avait jamais prononcés de sa vie, montrèrent d’eux-mêmes leur origine ; elle les sentit cueillis au hasard par l’émotion, n’eut pas besoin de regarder rien pour comprendre tout et s’en alla en murmurant dans son patois le mot de « poutana ». VII

 

Putain (Morel à la nièce de Jupien, sa fiancée)

*« Je vous ai dit de sortir, grand pied de grue, grand pied de grue; allez chercher votre oncle pour que je lui dise ce que vous êtes, putain. » V

 

Putains

*M. de Charlus, sur ce point, s’écartait un peu de la règle habituelle. Admirant tout chez Morel, ses succès féminins ne lui portaient pas ombrage, lui causaient une même joie que ses succès au concert ou à l’écarté. « Mais, mon cher, vous savez, il fait des femmes », disait-il d’un air de révélation, de scandale, peut-être d’envie, surtout d’admiration. « Il est extraordinaire, ajoutait-il. Partout les putains les plus en vue n’ont d’yeux que pour lui. V

 

Tapette ([Mme Verdurin sur Charlus)

*Quelle tapette il a ! Quelle tapette ! Ah ! pour une tapette, c’est une fameuse tapette ! V

 

Truffe, bougre de (Françoise à une petite laitière)

*Je venais de finir le mot de maman quand Françoise revint me dire qu’elle avait justement là la petite laitière un peu trop hardie dont elle m’avait parlé. « Elle pourra très bien porter la lettre de Monsieur, et faire les courses si ce n’est pas trop loin. Monsieur va voir, elle a l’air d’un Petit Chaperon Rouge. » Françoise alla la chercher et je l’entendis qui la guidait en lui disant : « Hé bien, voyons, tu as peur parce qu’il y a un couloir, bougre de truffe, je te croyais moins empruntée. Faut-il que je te mène par la main ? » Et Françoise, en bonne et honnête servante qui entendait faire respecter son maître comme elle le respecte elle-même, s’était drapée de cette majesté qui anoblit les entremetteuses dans les tableaux de vieux maîtres, où, à côté d’elles, s’effacent, presque dans l’insignifiance, la maîtresse et l’amant. V

Ajoutez des jurons pour faire bon poids : nom d’une pipe ; Tonnerre de Brest ; Tonnerre de Dieu ; Zut…

 

Restez polis !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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