Enfin Picon vint

Enfin Picon vint

 

Le meilleur indice de la qualité d’un livre est l’insatisfaction du lecteur de voir son terme approcher… Or, sur la fin, plus s’affinait l’épaisseur des pages à lire jusqu’à la fatidique 598 de Marcel Proust, Une vie à s’écrire, de Jérôme Picon, plus je m’affligeais.

 

L’ouvrage apporte nombre d’éléments originaux pour comprendre Proust et la Recherche. J’y suis d’autant plus sensible que la méthode — la base, c’est la lettre (entendez la correspondance) — montre son efficacité. Du coup, éclairés par des faits de la vie, Marcel et son œuvre donnent du grain à moudre au saint-beuvien que je suis. Nul besoin de nier les différents « je » — Picon les distingue fort bien —, mais le « je » qui est l’auteur prend de l’étoffe.

 

Deux exemples avec cet imbécile d’« Albu », Louis Suchet, 4e duc d’Albufera, amoureux de Louisa de Mornand :

*Il consterne Proust : « Albufera, dont toute la famille est abonnée au Figaro et qui l’est lui-même m’a écrit pour me dire combien il était étrange que Le Figaro n’eût pas parlé de Sésame. Et comme je disais qu’il en avait au contraire trop parlé, il me dit : “Tu dois te tromper, car ma femme lit tous les matins Le Figaro d’un bout à l’autre, et il n’y avait absolument rien sur toi“. » La sottise (commente Picon) acquiert ici une qualité cristalline.

*Albufera ne parvient pas à de rappeler s’il a lu Swann ou non : « Si je l’ai reçu, me dit-il, tu peux être bien sûr que je l’ai lu mais je ne suis pas certain de l’avoir reçu. »

 

Le premier récit renvoie à la bêtise de Basin de Guermantes :

*— Vous avez écrit un article dans le Figaro ? s’écria M. de Guermantes avec la même violence que s’il s’était écrié : « Mais c’est ma cousine. – Oui, hier. – Dans le Figaro, vous êtes sûr ? Cela m’étonnerait bien. Car nous avons chacun notre Figaro, et s’il avait échappé à l’un de nous l’autre l’aurait vu. N’est-ce pas, Oriane, il n’y avait rien. » Le duc fit chercher le Figaro et se rendit qu’à l’évidence, comme si, jusque-là, il y eût eu plutôt chance que j’eusse fait erreur sur le journal où j’avais écrit. VI

Le second est repris par le même personnage :

*Je lui dis qu’il y avait sans doute admiré la Vue de Delft de Ver Meer. Mais le duc [de Guermantes] était moins instruit qu’orgueilleux. Aussi se contenta-t-il de me répondre d’un air de suffisance, comme chaque fois qu’on lui parlait d’une œuvre d’un musée, ou bien du Salon, et qu’il ne se rappelait pas : « Si c’est à voir, je l’ai vu ! » III

 

Je ne jure pas que les autres biographes ne l’ont pas vu, mais Picon, lui, l’éclaire joliment.

 

Après ma chronique sur son ouvrage (voir Pourquoi Picon ? Parce que c’est bon !), il m’a longuement écrit, tenant à répondre au « défaut » que je lui imputais de ne pas faire correspondre, dans les citations, le sujet de ses phrases et les pronoms qui y renvoient : « L’exactitude absolue des citations m’importe grandement, et plus encore dans ce livre où je m’attache volontiers à l’incertitude du « je » proustien — non seulement dans ses livres mais aussi dans ses lettres. C’est donc bien dans ce « Je » que, faute de pouvoir chaque fois l’expliquer, l’expliciter, j’ai préféré me glisser — d’une façon qui, pour être grammaticalement incorrecte, n’en est pas moins claire je l’espère et je le crois. Les solutions que vous proposez, par exemple le recours aux crochets, conviendraient mieux, je crois, à un format savant (article de revue, thèse, mémoire académique,…) qui est éminemment respectable mais peut-être un peu éprouvant ou lassant, et pour le lecteur aussi, au long de 600 pages ! »

J’entends bien, cher Jérôme Picon, mais assumer une incorrection grammaticale dans un livre chez Flammarion me perturbe toujours. Il y avait forcément une solution.

 

Un autre parti pris s’est révélé, une fois le livre achevé : hors de la correspondance, point d’existence. Un seul exemple : le célèbre dîner des Schiff en 1922 au Majestic avec Proust et Joyce en guest stars » (et plus d’une fois chroniqué ici).

Picon : « Il se rend le 18 mai à l’hôtel Majestic, où les Schiff — toujours eux — offrent une fête après la première de Renard de Stravinski. Picasso y sera, et d’autres diaghiléviens, si l’on en croit la promesse des hôtes — dont il ne dira mot, pas plus que de Stravinski, de Clive Bell ou de James Joyce, présents eux-aussi ce soir-là. »

Soit ça mérite mieux, soit on nous dit pourquoi Marcel est muet.

En revanche, je rends volontiers les armes sur l’affaire de la présence de Marcel à Illiers à quinze ans quand je croyais, sans raison valable, qu’il avait cessé de s’y rendre à neuf :

« Présence irrégulière, ai-je écrit, dans mon livre, faute de disposer là-dessus d’informations qui viendraient compléter ou définitivement rectifier celles sur lesquelles s’est appuyé Philip Kolb en son temps (1970). J’ai bien relevé que certains depuis, à l’instar de Raymond Duchêne dans sa biographie (1994), considèrent que Kolb affirme à tort que MP est venu à Illiers à l’automne 1886 — alors que la succession de la tante Amiot était ouverte. Mais    cela sans nous expliquer le sens de la fameuse mention d’« Illiers, l’année d’Augustin Thierry «  dans la lettre du 5 septembre 1888 (Corr. I, p.110) sur laquelle Kolb s’appuie pour retenir le principe de ce séjour de 1886, et en cela suivi par Tadié (1996, p. 67) que, par exemple par Anne Borrel (chronologie de « Marcel Proust, l’écriture et les arts », 1999, p. 283). »

 

Poursuivons, cher Jérôme Picon : qu’est-ce qui interdit que Marcel soit à côté de son père, le 27 juillet 1903, à l’occasion de son discours pour une distribution des prix de l’école de garçons d’Illiers ? « Marcel, écrivez-vous, qui a vraisemblablement prêté ses mots à son père raconte la cérémonie » (Ma question est toute d’ingénuité.)

 

Lisez Picon. Prenez-y le plaisir que j’y ai trouvé sans chercher, comme je l’ai fait à tort, une lignée d’où il serait issu — il ne descend ni de l’inventeur de l’Amer Picon ni de Gaëtan P.

Ceci n'est pas un Jérôme Picon

Ceci n’est pas un Jérôme Picon

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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