Boite à gifles et tête à claques

Boite à gifles et tête à claques

 

La France, cette semaine, a été agitée par une cocasse affaire de gifle d’un rappeur à un animateur télé. Enfin, la France, des réseaux sociaux tourneboulés, peut-être manipulés, au point de provoquer un buzz d’enfer. Il n’y en a eu, pendant quelques heures, que pour cette agression, coup porté par la main de l’un sur la joue de l’autre.

 

Autrefois appelée « soufflet », une gifle est au cœur d’un chef d’œuvre littéraire français, Le Cid, tragi-comédie de Pierre Corneille (1637).

Le coup est donné par le comte de Gormas, père de Chimène, à Don Diègue, père de Rodrigue, acte I, scène 3 :

 

Le Comte

Et par là cet honneur n’était dû qu’à mon bras.

 

Don Diègue

Qui n’a pu l’obtenir ne le méritait pas.

 

Le Comte

Ne le méritait pas ! Moi ?

 

Don Diègue

Vous.

 

Le Comte

Ton impudence,

Téméraire vieillard, aura sa récompense.

(Il lui donne un soufflet.)

 

Don Diègue

Achève, et prends ma vie après un tel affront,

Le premier dont ma race ait vu rougir le front.

 

Conséquence, scène 5 :

 

Don Diègue

Viens me venger.

 

Don Rodrigue

De quoi ?

 

Don Diègue

D’un affront si cruel,

Qu’à l’honneur de tous deux il porte un coup mortel :

D’un soufflet. L’insolent en eût perdu la vie ;

Mais mon âge a trompé ma généreuse envie :

Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir,

Je le remets au tien pour venger et punir.

 

Et voilà ce qu’est une situation cornélienne !

Sans atteindre à cette dimension dramatique, quelques gifles sont distribuées dans À la recherche du temps perdu, sous ce nom ou un autre : la tante d’Albertine veut en donner une à la ministresse de l’Instruction publique ; le bâtonnier à Mme Blandais ; les jeunes commis de Balbec ont des souvenirs cuisants des taloches données par les maîtres d’hôtel ; des amis d’Albertine ont mérité des paires de calottes ; des enfants punis méritent des claques ; un valet de pied se retient de gifler un concierge ; Saint-Loup gifle un journaliste et, peu après, boxe un inverti qui lui fait des avances ; les invertis sont soupçonnés de vouloir gifler les hommes qui les entreprennent ; M. de Cambremer se sent aussi des démangeaisons ; dans un rêve, le Héros voit Charlus centenaire giflant sa propre mère ; Mme Verdurin explique comment son Gustave aurait aimé en recevoir une ; enfin, le Héros philosophe sur l’éducation des poètes faite à coup de gifles. Ajoutons cette remarque : « C’est affreux, répondit M. de Charlus d’une voix aiguë et claquante comme un soufflet. » IV

Et encore, Proust ignore les baffes, les beignes, les tartes et les torgnoles.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*[Mme Bontemps :] Tenez, Madame, pas plus tard qu’il y a huit jours je mets sur Lohengrin la ministresse de l’Instruction publique. Elle me répond : « Lohengrin ? Ah! oui, la dernière revue des Folies-Bergères, il paraît que c’est tordant. » Hé bien! Madame, qu’est-ce que vous voulez, quand on entend des choses comme ça, ça vous fait bouillir. J’avais envie de la gifler. Parce que j’ai mon petit caractère vous savez. Voyons, Monsieur, disait-elle en se tournant vers moi, est-ce que je n’ai pas raison ? » II

*Cependant la femme du notaire attachait des yeux écarquillés sur la fausse souveraine.

— Je ne peux pas vous dire comme Mme Blandais m’agace en regardant ces gens-là comme cela, dit le bâtonnier au président. Je voudrais pouvoir lui donner une gifle. C’est comme cela qu’on donne de l’importance à cette canaille qui naturellement ne demande qu’à ce que l’on s’occupe d’elle. Dites donc à son mari de l’avertir que c’est ridicule ; moi je ne sors plus avec eux s’ils ont l’air de faire attention aux déguisés. II

*[Les jeunes commis du Grand-Hôtel] Quelques-uns, trop jeunes, abrutis par les taloches que leur donnaient en passant les maîtres d’hôtel, fixaient mélancoliquement leurs yeux sur un rêve lointain et n’étaient consolés que si quelque client de l’hôtel de Balbec où ils avaient jadis été employés, les reconnaissant, leur adressait la parole et leur disait personnellement d’emporter le champagne qui n’était pas buvable, ce qui les remplissait d’orgueil. II

*[Le Héros à Albertine :] tenez, ces relations dont vous parliez l’autre jour à propos d’une petite qui habite Balbec et qui existeraient entre elle et une actrice, je trouve cela ignoble, tellement ignoble que je pense que ce sont des ennemis de la jeune fille qui auront inventé cela et que ce n’est pas vrai. Cela me semble improbable, impossible. Mais se laisser embrasser et même plus par un ami, puisque vous dites que je suis votre ami… — Vous l’êtes, mais j’en ai eu d’autres avant vous, j’ai connu des jeunes gens qui, je vous assure, avaient pour moi tout autant d’amitié. Hé bien, il n’y en a pas un qui aurait osé une chose pareille. Ils savaient la paire de calottes qu’ils auraient reçue. D’ailleurs, ils n’y songeaient même pas, on se serrait la main bien franchement, bien amicalement, en bons camarades, jamais on n’aurait parlé de s’embrasser, et on n’en était pas moins amis pour cela. Allez, si vous tenez à mon amitié, vous pouvez être content, car il faut que je vous aime joliment pour vous pardonner. II

*[Le Héros sur Saint-Loup et Rachel :] J’appris qu’une querelle avait éclaté entre lui et sa maîtresse, soit par correspondance, soit qu’elle fût venue un matin le voir entre deux trains. Et les querelles, même moins graves, qu’ils avaient eues jusqu’ici, semblaient toujours devoir être insolubles. Car elle était de mauvaise humeur, trépignait, pleurait, pour des raisons aussi incompréhensibles que celles des enfants qui s’enferment dans un cabinet noir, ne viennent pas dîner, refusant toute explication, et ne font que redoubler de sanglots quand, à bout de raisons, on leur donne des claques. III

*Je quittai dès le matin la maison, où je laissai Françoise gémissante parce que le valet de pied fiancé n’avait pu encore une fois, la veille au soir, aller voir sa promise. Françoise l’avait trouvé en pleurs ; il avait failli aller gifler le concierge [qui aurait « rapporté » sa sortie], mais s’était contenu, car il tenait à sa place. III

*[Saint-Loup à un journaliste qui refuse de jeter son cigare dont la fumée fa         it mal au Héros :]— En tous cas, Monsieur, vous n’êtes pas très aimable, dit Saint-Loup au journaliste, toujours sur un ton poli et doux, avec l’air de constatation de quelqu’un qui vient de juger rétrospectivement un incident terminé.

À ce moment, je vis Saint-Loup lever son bras verticalement au-dessus de sa tête comme s’il avait fait signe à quelqu’un que je ne voyais pas, ou comme un chef d’orchestre, et en effet — sans plus de transition que, sur un simple geste d’archet, dans une symphonie ou un ballet, des rythmes violents succèdent à un gracieux andante — après les paroles courtoises qu’il venait de dire, il abattit sa main, en une gifle retentissante, sur la joue du journaliste. III

*Nous quittâmes le théâtre, Saint-Loup et moi, et marchâmes d’abord un peu. Je m’étais attardé un instant à un angle de l’avenue Gabriel d’où je voyais souvent jadis arriver Gilberte. J’essayai pendant quelques secondes de me rappeler ces impressions lointaines, et j’allais rattraper Saint-Loup au pas « gymnastique », quand je vis qu’un monsieur assez mal habillé avait l’air de lui parler d’assez près. J’en conclus que c’était un ami personnel de Robert ; cependant ils semblaient se rapprocher encore l’un de l’autre ; tout à coup, comme apparaît au ciel un phénomène astral, je vis des corps ovoïdes prendre avec une rapidité vertigineuse toutes les positions qui leur permettaient de composer, devant Saint-Loup, une instable constellation. Lancés comme par une fronde ils me semblèrent être au moins au nombre de sept. Ce n’étaient pourtant que les deux poings de Saint-Loup, multipliés par leur vitesse à changer de place dans cet ensemble en apparence idéal et décoratif. Mais cette pièce d’artifice n’était qu’une roulée qu’administrait Saint-Loup, et dont le caractère agressif au lieu d’esthétique me fut d’abord révélé par l’aspect du monsieur médiocrement habillé, lequel parut perdre à la fois toute contenance, une mâchoire, et beaucoup de sang. Il donna des explications mensongères aux personnes qui s’approchaient pour l’interroger, tourna la tête et, voyant que Saint-Loup s’éloignait définitivement pour me rejoindre, resta à le regarder d’un air de rancune et d’accablement, mais nullement furieux. Saint-Loup au contraire l’était, bien qu’il n’eût rien reçu, et ses yeux étincelaient encore de colère quand il me rejoignit. L’incident ne se rapportait en rien, comme je l’avais cru, aux gifles du théâtre. C’était un promeneur passionné qui, voyant le beau militaire qu’était Saint-Loup, lui avait fait des propositions. Mon ami n’en revenait pas de l’audace de cette « clique » qui n’attendait même plus les ombres nocturnes pour se hasarder, et il parlait des propositions qu’on lui avait faites avec la même indignation que les journaux d’un vol à main armée, osé en plein jour, dans un quartier central de Paris. Pourtant le monsieur battu était excusable en ceci qu’un plan incliné rapproche assez vite le désir de la jouissance pour que la seule beauté apparaisse déjà comme un consentement. Or, que Saint-Loup fût beau n’était pas discutable. Des coups de poing comme ceux qu’il venait de donner ont cette utilité, pour des hommes du genre de celui qui l’avait accosté tout à l’heure, de leur donner sérieusement à réfléchir, mais toutefois pendant trop peu de temps pour qu’ils puissent se corriger et échapper ainsi à des châtiments judiciaires. Ainsi, bien que Saint-Loup eût donné sa raclée sans beaucoup réfléchir, toutes celles de ce genre, même si elles viennent en aide aux lois, n’arrivent pas à homogénéiser les mœurs. III

*[Les invertis] on peut les entendre, pour peu qu’un autre qui ne leur plaît pas les regarde, dire : « Monsieur, pour qui me prenez-vous ? (simplement parce qu’on les prend pour ce qu’ils sont) ; je ne vous comprends pas, inutile d’insister, vous faites erreur », aller au besoin jusqu’aux gifles, et, devant quelqu’un qui connaît l’imprudent, s’indigner : « Comment, vous connaissez cette horreur ? Elle a une façon de vous regarder !… En voilà des manières ! » IV

*Mme de Cambremer aimait à faire aux autres des taquineries, souvent fort impertinentes. Sitôt qu’elle s’attaquait de la sorte, soit à moi, soit à un autre, M. de Cambremer se mettait à regarder la victime en riant. Comme le marquis était louche — ce qui donne une intention d’esprit à la gaieté même des imbéciles — l’effet de ce rire était de ramener un peu de pupille sur le blanc, sans cela complet, de l’œil. Ainsi une éclaircie met un peu de bleu dans un ciel ouaté de nuages. Le monocle protégeait, du reste, comme un verre sur un tableau précieux, cette opération délicate. Quant à l’intention même du rire, on ne sait trop si elle était aimable : « Ah ! gredin ! vous pouvez dire que vous êtes à envier. Vous êtes dans les faveurs d’une femme d’un rude esprit » ; ou rosse : « Hé bien, Monsieur, j’espère qu’on vous arrange, vous en avalez des couleuvres » ; ou serviable : « Vous savez, je suis là, je prends la chose en riant parce que c’est pure plaisanterie, mais je ne vous laisserais pas malmener » ; ou cruellement complice : « Je n’ai pas à mettre mon petit grain de sel, mais, vous voyez, je me tords de toutes les avanies qu’elle vous prodigue. Je rigole comme un bossu, donc j’approuve, moi le mari. Aussi, s’il vous prenait fantaisie de vous rebiffer, vous trouveriez à qui parler, mon petit monsieur. Je vous administrerais d’abord une paire de claques, et soignées, puis nous irions croiser le fer dans la forêt de Chantepie. » IV

*J’étais étonné de l’heure relativement matinale que me disait le valet de chambre. Je n’en étais pas moins reposé. Ce sont les sommeils légers qui ont une longue durée, parce qu’intermédiaires entre la veille et le sommeil, gardant de la première une notion un peu effacée mais permanente, il leur faut infiniment plus de temps pour nous reposer qu’un sommeil profond, lequel peut être court. Je me sentais bien à mon aise pour une autre raison. S’il suffit de se rappeler qu’on s’est fatigué pour sentir péniblement sa fatigue, se dire : « Je me suis reposé » suffit à créer le repos. Or j’avais rêvé que M. de Charlus avait cent dix ans et venait de donner une paire de claques à sa propre mère ; de Mme Verdurin, qu’elle avait acheté cinq milliards un bouquet de violettes ; j’étais donc assuré d’avoir dormi profondément, rêvé à rebours de mes notions de la veille et de toutes les possibilités de la vie courante ; cela suffisait pour que je me sentisse tout reposé. IV

*[Mme Verdurin sur Charlus à Morel :] il y a des riens qui nous font de la peine. C’est, par exemple, quand il nous raconte, en se tordant, que, si vous désirez la croix, c’est pour votre oncle et que votre oncle était larbin. — Il vous a dit cela ! » s’écria Charlie croyant, d’après ces mots habilement rapportés, à la vérité de tout ce qu’avait dit Mme Verdurin ! Mme Verdurin fut inondée de la joie d’une vieille maîtresse qui, sur le point d’être lâchée par son jeune amant, réussit à rompre son mariage. Et peut-être n’avait-elle pas calculé son mensonge ni même menti sciemment. Une sorte de logique sentimentale, peut-être, plus élémentaire encore, une sorte de réflexe nerveux, qui la poussait, pour égayer sa vie et préserver son bonheur, à « brouiller les cartes » dans le petit clan, faisait-elle monter impulsivement à ses lèvres, sans qu’elle eût le temps d’en contrôler la vérité, ces assertions diaboliquement utiles, sinon rigoureusement exactes. « Il nous l’aurait dit à nous seuls que cela ne ferait rien, reprit la Patronne, nous savons qu’il faut prendre et laisser de ce qu’il dit, et puis il n’y a pas de sot métier, vous avez votre valeur, vous êtes ce que vous valez ; mais qu’il aille faire tordre avec cela Mme de Portefin (Mme Verdurin la citait exprès parce qu’elle savait que Charlie aimait Mme de Portefin), voilà ce qui nous rend malheureux ; mon mari me disait en l’entendant : « j’aurais mieux aimé recevoir une gifle. » Car il vous aime autant que moi, vous savez, Gustave (on apprit ainsi que M. Verdurin s’appelait Gustave). Au fond c’est un sensible. V

*[Aimé au Héros :] Monsieur se rappelle sans doute ce jour où il est venu déjeuner au restaurant avec M. le marquis de Saint-Loup et sa maîtresse, dont M. le marquis se faisait un paravent. Monsieur se rappelle sans doute que M. le marquis s’en alla en prétextant une crise de colère. Sans doute je ne veux pas dire que Madame avait raison. Elle lui en faisait voir de cruelles. Mais ce jour-là on ne m’ôtera pas de l’idée que la colère de M. le marquis était feinte et qu’il avait besoin d’éloigner Monsieur et Madame. » Pour ce jour-là, du moins, je sais bien que, si Aimé ne mentait pas sciemment, il se trompait du tout au tout. Je me rappelais trop l’état dans lequel était Robert, la gifle qu’il avait donnée au journaliste. V

* Et en écoutant Jupien, je me disais : « Quel malheur que M. de Charlus ne soit pas romancier ou poète, non pas pour décrire ce qu’il verrait, mais le point où se trouve un Charlus par rapport au désir, fait naître autour de lui les scandales, le force à prendre la vie sérieusement, à mettre des émotions dans le plaisir, l’empêche de s’arrêter, de s’immobiliser, dans une vue ironique et extérieure des choses, rouvre sans cesse en lui un courant douloureux. Presque chaque fois qu’il adresse une déclaration il essuie une avanie, s’il ne risque pas même la prison. » Ce n’est pas que l’éducation des enfants, c’est celle des poètes qui se fait à coups de gifles. Si M. de Charlus avait été romancier, la maison que lui avait aménagée Jupien, en réduisant dans de telles proportions les risques, du moins (car une descente de police était toujours à craindre) les risques à l’égard d’un individu des dispositions duquel, dans la rue, le baron n’eût pas été assuré, eût été pour lui un malheur. Mais M. de Charlus n’était en art qu’un dilettante qui ne songeait pas à écrire, et n’était pas doué pour cela. VII

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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