Après Golo, les gigolos

Après Golo, les gigolos

 

Certains dansent la gigue, d’autres chantent « I’m just a gigolo »… Le second mot vient du premier et désigne un jeune homme entretenu par une femme plus âgée que lui ou dont les moyens d’existence sont suspect, et se présente treize fois dans À la recherche du temps perdu. Sa forme féminine — « gigolette », pour fille facile — pointe une fois le bout de son nez.

 

Les garçons sont des amis de Saint-Loup, dont quatre sont inséparables ; ça en pullule à Balbec selon Albertine qui cite Octave le gommeux ; Saint-Loup assure que Charlus les déteste ; Morel veut en prévenir le baron qui le traite de tel et craint que son amant n’en fréquente un dans un bordel ; Brichot en parle à propos de l’Allemagne ; ceux de l’hôtel de Jupien sont évoqués, dont Maurice, et Bloch leur est assimilé.

 

Vers 1850, une chanson populaire unit le mâle et la femme : « Si tu veux être ma gigolette, Oui, je serai ton gigolo. » C’est un mot facile à traduire : il se dit de la même façon en français, en anglais, en allemand, en russe, en roumain comme en tchèque — je n’ai pas poussé mes investigations plus loin.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*[Le Héros sur Charlus :] d’une manière générale, autant il était bienveillant pour les femmes, des défauts de qui il parlait sans se départir, habituellement, d’une grande indulgence, autant il avait à l’égard des hommes, et particulièrement des jeunes gens, une haine d’une violence qui rappelait celle de certains misogynes pour les femmes. De deux ou trois « gigolos » qui étaient de la famille ou de l’intimité de Saint-Loup et dont celui-ci cita par hasard le nom, M. de Charlus dit avec une expression presque féroce qui tranchait sur sa froideur habituelle : « Ce sont de petites canailles. » Je compris que ce qu’il reprochait surtout aux jeunes gens d’aujourd’hui, c’était d’être trop efféminés. « Ce sont de vraies femmes », disait-il avec mépris. Mais quelle vie n’eût pas semblé efféminée auprès de celle qu’il voulait que menât un homme et qu’il ne trouvait jamais assez énergique et virile ? (lui-même dans ses voyages à pied, après des heures de course, se jetait brûlant dans des rivières glacées.) Il n’admettait même pas qu’un homme portât une seule bague. II

 

*Pensant que si je connaissais leurs amis j’aurais plus d’occasions de voir ces jeunes filles, j’avais été sur le point de demander à lui être présenté. Je le dis à Albertine, dès qu’il fut parti en répétant : « Je suis dans les choux. » Je pensais lui inculquer ainsi l’idée de le faire la prochaine fois. « Mais voyons, s’écria-t-elle, je ne peux pas vous présenter à un gigolo ! Ici ça pullule de gigolos. Mais ils ne pourraient pas causer avec vous. Celui-ci joue très bien au golf, un point c’est tout. Je m’y connais, il ne serait pas du tout votre genre. — Vos amies vont se plaindre si vous les laissez ainsi, lui dis-je, espérant qu’elle allait me proposer d’aller avec elle les rejoindre. — Mais non, elles n’ont aucun besoin de moi. » II

 

*Mais le prince de Foix, riche lui-même, appartenait non seulement à cette coterie élégante d’une quinzaine de jeunes gens, mais à un groupe plus fermé et inséparable de quatre, dont faisait partie Saint-Loup. On ne les invitait jamais l’un sans l’autre, on les appelait les quatre gigolos, on les voyait toujours ensemble à la promenade, dans les châteaux on leur donnait des chambres communicantes, de sorte que, d’autant plus qu’ils étaient tous très beaux, des bruits couraient sur leur intimité. Je pus les démentir de la façon la plus formelle en ce qui concernait Saint-Loup. Mais ce qui est curieux, c’est que plus tard, si l’on apprit que ces bruits étaient vrais pour tous les quatre, en revanche chacun d’eux l’avait entièrement ignoré des trois autres. Et pourtant chacun d’eux avait bien cherché à s’instruire sur les autres, soit pour assouvir un désir, ou plutôt une rancune, empêcher un mariage, avoir barre sur l’ami découvert. Un cinquième (car dans les groupes de quatre on est toujours plus de quatre) s’était joint aux quatre platoniciens qui l’étaient plus que tous les autres. Mais des scrupules religieux le retinrent jusque bien après que le groupe des quatre fût désuni et lui-même marié, père de famille, implorant à Lourdes que le prochain enfant fût un garçon ou une fille, et dans l’intervalle se jetant sur les militaires. III

 

*— Arnulphe, Victurnien, venez vite, dit Mme de Surgis. Victurnien se leva avec décision. Arnulphe, sans voir plus loin que son frère, le suivit docilement.

— Voilà le tour des fils, maintenant, me dit Robert. C’est à mourir de rire. Jusqu’au chien du logis, il s’efforce de complaire. C’est d’autant plus drôle que mon oncle déteste les gigolos. Et regarde comme il les écoute avec sérieux. Si c’était moi qui avais voulu les lui présenter, ce qu’il m’aurait envoyé dinguer. Écoute, il va falloir que j’aille dire bonjour à Oriane. J’ai si peu de temps à passer à Paris que je veux tâcher de voir ici tous les gens à qui j’aurais été sans cela mettre des cartes.

— Comme ils ont l’air bien élevés, comme ils ont de jolies manières, était en train de dire M. de Charlus. IV

 

*Et qui eût regardé en ce moment Morel, avec son air de fille au milieu de sa mâle beauté, eût compris l’obscure divination qui ne le désignait pas moins à certaines femmes qu’elles à lui. Il avait envie de supplanter Jupien, vaguement désireux d’ajouter à son « fixe » les revenus que, croyait-il, le giletier tirait du baron. « Et pour les gigolos, je m’y connais mieux encore, je vous éviterais toutes les erreurs. Ce sera bientôt la foire de Balbec, nous trouverions bien des choses. Et à Paris alors, vous verriez que vous vous amuseriez. » Mais une prudence héréditaire du domestique lui fit donner un autre tour à la phrase que déjà il commençait. De sorte que M. de Charlus crut qu’il s’agissait toujours de jeunes filles. « Voyez-vous, dit Morel, désireux d’exalter d’une façon qu’il jugeait moins compromettante pour lui-même (bien qu’elle fût en réalité plus immorale) les sens du baron, mon rêve, ce serait de trouver une jeune fille bien pure, de m’en faire aimer et de lui prendre sa virginité. » M. de Charlus ne put se retenir de pincer tendrement l’oreille de Morel, mais ajouta naïvement : « À quoi cela te servirait-il ? Si tu prenais son pucelage, tu serais bien obligé de l’épouser. — L’épouser ? s’écria Morel, qui sentait le baron grisé ou bien qui ne songeait pas à l’homme, en somme plus scrupuleux qu’il ne croyait, avec lequel il parlait ; l’épouser ? Des nèfles ! Je le promettrais, mais, dès la petite opération menée à bien, je la plaquerais le soir même. » IV

 

*Il ne douta pas que ses camarades n’eussent essayé de lui chiper sa place et ne fut que plus malheureux de ce duel calamiteux et d’ailleurs imaginaire. « Oh ! quel désespoir, s’écria Charlie. Je n’y survivrai pas. Mais ils ne doivent pas vous voir avant d’aller trouver cet officier ? — Je ne sais pas, je pense que si. J’ai fait dire à l’un d’eux que je resterais ici ce soir, et je lui donnerai mes instructions. — J’espère d’ici sa venue vous faire entendre raison; permettez-moi seulement de rester auprès de vous », lui demanda tendrement Morel. C’était tout ce que voulait M. de Charlus. Il ne céda pas du premier coup. « Vous auriez tort d’appliquer ici le « qui aime bien châtie bien » du proverbe, car c’est vous que j’aimais bien, et j’entends châtier, même après notre brouille, ceux qui ont lâchement essayé de vous faire du tort. Jusqu’ici, à leurs insinuations questionneuses, osant me demander comment un homme comme moi pouvait frayer avec un gigolo de votre espèce et sorti de rien, je n’ai répondu que par la devise de mes cousins La Rochefoucauld : « C’est mon plaisir. » Je vous ai même marqué plusieurs fois que ce plaisir était susceptible de devenir mon plus grand plaisir, sans qu’il résultât de votre arbitraire élévation un abaissement pour moi. » IV

 

*Morel avait l’habitude de parler de sa vie, mais en présentait une image si enténébrée qu’il était très difficile de rien distinguer. Il se mettait, par exemple, à la complète disposition de M. de Charlus à condition de garder ses soirées libres, car il désirait pouvoir, après le dîner, aller suivre un cours d’algèbre. M. de Charlus autorisait, mais demandait à le voir après. « Impossible, c’est une vieille peinture italienne » (cette plaisanterie n’a aucun sens, transcrite ainsi ; mais M. de Charlus ayant fait lire à Morel l’Éducation sentimentale, à l’avant-dernier chapitre duquel Frédéric Moreau dit cette phrase, par plaisanterie Morel ne prononçait jamais le mot « impossible » sans le faire suivre de ceux-ci : « c’est une vieille peinture italienne »), le cours dure fort tard, et c’est déjà un grand dérangement pour le professeur qui, naturellement, serait froissé. — Mais il n’y a même pas besoin de cours, l’algèbre ce n’est pas la natation ni même l’anglais, cela s’apprend aussi bien dans un livre », répliquait M. de Charlus, ayant deviné aussitôt dans le cours d’algèbre une de ces images où on ne pouvait rien débrouiller du tout. C’était peut-être une coucherie avec une femme, ou, si Morel cherchait à gagner de l’argent par des moyens louches et s’était affilié à la police secrète, une expédition avec des agents de la sûreté, et qui sait ? pis encore, l’attente d’un gigolo dont on pourra avoir besoin dans une maison de prostitution. « Bien plus facilement même, dans un livre, répondait Morel à M. de Charlus, car on ne comprend rien à un cours d’algèbre. — Alors pourquoi ne l’étudies-tu pas plutôt chez moi où tu es tellement plus confortablement ? », aurait pu répondre M. de Charlus, mais il s’en gardait bien, sachant qu’aussitôt, gardant seulement le même caractère nécessaire de réserver les heures du soir, le cours d’algèbre imaginé se fût changé immédiatement en une obligatoire leçon de danse ou de dessin. V

 

*« Le devoir moral, me dit-il [Brichot], est moins clairement impératif que ne l’enseignent nos Éthiques. Que les cafés théosophiques et les brasseries kantiennes en prennent leur parti, nous ignorons déplorablement la nature du Bien. Moi-même qui, sans nulle vantardise, ai commenté pour mes élèves, en toute innocence, la philosophie du prénommé Emmanuel Kant, je ne vois aucune indication précise, pour le cas de casuistique mondaine devant lequel je suis placé, dans cette Critique de la Raison pratique où le grand défroqué du protestantisme platonisa, à la mode de Germanie, pour une Allemagne préhistoriquement sentimentale et aulique, à toutes fins utiles d’un mysticisme poméranien. C’est encore le Banquet, mais donné cette fois à Koenigsberg, à la façon de là-bas, indigeste et chaste, avec choucroute, et sans gigolos. V

 

*Un sadique a beau se croire avec un assassin, son âme pure, à lui sadique, n’est pas changée pour cela et il reste stupéfait devant le mensonge de ces gens, pas assassins du tout, mais qui désirent gagner facilement une « thune », et dont le père ou la mère ou la sœur ressuscitent et remeurent tour à tour, parce qu’ils se coupent dans la conversation qu’ils ont avec le client à qui ils cherchent à plaire. Le client est stupéfié, dans sa naïveté, car dans son arbitraire conception du gigolo, ravi des nombreux assassinats dont il le croit coupable, il s’effare d’une contradiction et d’un mensonge qu’il surprend dans ses paroles. VII

 

*Il s’approcha ensuite de Maurice pour lui remettre ses cinquante francs mais le prenant d’abord par la taille : « Tu ne m’avais jamais dit que tu avais suriné une pipelette de Belleville ». Et M. de Charlus râlait d’extase et approchait sa figure de celle de Maurice. « Oh ! Monsieur le baron, dit en protestant le gigolo qu’on avait oublié de prévenir ; pouvez-vous croire une chose pareille ? » Soit qu’en effet le fait fût faux, ou que, vrai, son auteur le trouvât pourtant abominable et de ceux qu’il convient de nier. « Moi toucher à mon semblable ? À un Boche, oui, parce que c’est la guerre, mais à une femme, et à une vieille femme encore ». VII

 

*En même temps qu’on croyait M. de Charlus prince, en revanche on regrettait beaucoup dans l’établissement la mort de quelqu’un dont les gigolos disaient : « Je ne sais pas son nom, il paraît que c’est un baron » et qui n’était autre que le Prince de Foix (le père de l’ami de Saint-Loup). Passant chez sa femme pour vivre beaucoup au cercle, en réalité il passait des heures chez Jupien à bavarder, à raconter des histoires du monde devant des voyous. VII

 

*La princesse d’Agrigente se mêla à la discussion ; jeune veuve d’un vieux mari très riche et porteur d’un grand nom, elle était beaucoup demandée en mariage et en avait pris une grande assurance. « La marquise d’Arpajon est morte aussi il y a à peu près un an. – Ah ! un an, je vous réponds que non », répondit Mme de Cambremer, J’ai été à une soirée de musique chez elle il y a moins d’un an ». Bloch, pas plus que les « gigolos » du monde, ne put prendre part utilement à la discussion, car toutes ces morts de personnes âgées étaient à une distance d’eux trop grande, soit par la différence énorme des années, soit par la récente arrivée (de Bloch par exemple) dans une société différente qu’il abordait de biais, au moment où elle déclinait, dans un crépuscule où le souvenir d’un passé qui ne lui était pas familier ne pouvait l’éclairer. Et pour les gens du même âge et du même milieu, la mort avait perdu de sa signification étrange. VII

 

*[La fille de Françoise :] Ah ! nos gigolettes d’aujourd’hui ! IV

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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