Pour ou contre un certain capitaine

Pour ou contre un certain capitaine

 

Elle marque tellement qu’il n’est nul besoin de lui toujours donner son nom. Onze fois, À la Recherche du temps perdu parle d’elle comme de « l’Affaire » — juste une majuscule et tout est dit. Certes cinquante autre fois, c’est « l’affaire Dreyfus ».

 

Le sort de ce capitaine juif accusé à tort de trahison traverse l’œuvre de Marcel Proust, du deuxième tome au dernier. Dans les premières occurrences, elle n’est pas même envisagée — « Au moment où j’allai chez Mme Swann, l’affaire Dreyfus n’avait pas encore éclaté, et certains grands juifs étaient fort puissants. » Dans La Prisonnière, elle appartient au passé — « (l’affaire Dreyfus était pourtant terminée depuis longtemps, mais vingt ans après on en parlait encore, et elle ne l’était que depuis deux ans) ». À la toute fin, comme de la Guerre, nul n’en sort vraiment indemne — « Si pour moi la duchesse de Guermantes avait été bien des personnes, pour la duchesse de Guermantes, pour Mme Swann, etc., telle personne donnée avait été un favori d’une époque précédent l’affaire Dreyfus, puis un fanatique ou un imbécile à partir de l’affaire Dreyfus, qui avait changé pour eux la valeur des êtres et reclassé autour les partis, lesquels s’étaient depuis encore défaits et refaits. » Comme la société française divisée, la scène proustienne, déchirée, en a été bouleversée.

Surtout, ne parlons pas de l'affaire Dreyfus — Ils en ont parlé...

Surtout, ne parlons pas de l’affaire Dreyfus — Ils en ont parlé…

 

Le nom d’Alfred Dreyfus apparait 219 fois sous ses diverses déclinaisons : 49 occurrences pour « dreyfusard » ; 21 pour « antidreyfusard » ; 27 pour « dreyfusisme », 4 pour « antidreyfusisme » ; 8 pour « dreyfusiste ». Il y a même un « dreyfusien ». Ajoutez 6 révisionniste/isme et 4 antirévisionniste/isme.

 

Pour nombre de personnages, leur attitude vis-à-vis du capitaine est évoquée.

Sont ses partisans : Albert Bloch, Mme Sazerat (mais antisémite), Rachel, le maître d’hôtel de la famille du Héros, Charles Swann, le prince Von, M. Bontemps, un cousin des Chevregny, le commandant Duroc, trois aristocrates italiennes, Rachel, un camarade de Saint-Loup à Doncières (quand Robert est encore dreyfusard), Sidonie Verdurin (mais elle est antisémite), Saniette, la princesse Yourbeletieff, Victor…

Sont ses adversaires : le père du Héros, M. de Norpois (mais Bloch ne peut « démêler » son opinion), le duc de Guermantes, Charlus (même s’il estime que le capitaine n’a pas trahi car il ne saurait trahir que la « Judée »), le maître d’hôtel des Guermantes, de jeunes nobles du restaurant où Saint-Loup et le Héros dinent, la duchesse de Guermantes (même si elle croit le capitaine innocent, dreyfusarde vingt ans après), M. de Cambremer, Mme Bontemps, Brichot (membre de la Patrie française), la princesse de Caprarola (en tous cas, elle ne salue pas Mme Verdurin pour ne pas fâcher ses amis nationalistes), Victurnienne d’Épinay (elle reçoit surtout des antidreyfusards), M. Vallenères.

Hésitent : le colonel de Saint-Loup, le capitaine Borodino, Monserfeuil.

Est neutre : M. d’Argencourt parce que Belge.

Évoluent — de pro à anti — Robert de Saint-Loup (puis il regrette de s’être « fourré » dans cette affaire); d’anti à pro — Basin de Guermantes (d’abord anti forcené), le prince et la princesse de Guermantes.

Est indifférente : Mme de Villeparisis.

Est compassionnelle : la duchesse de Poictiers.

Le Héros, enfin, s’affiche détaché mais c’est un dreyfusard selon M. de Cambremer.

 

Dans la vraie vie, Marcel Proust fut un fervent défenseur d’Alfred Dreyfus.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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