Mots pour homos (1)

Mots pour homos (1)

 

Les mœurs de Palamède lui font faire des folies : « M. de Charlus laissa mourir une reine plutôt que de manquer le coiffeur qui devait le friser au petit fer pour un contrôleur d’omnibus devant lequel il se trouva prodigieusement intimidé. » C’est dans Sodome et Gomorrhe et Proust nous laisse sur notre faim sur cette histoire, dont on aimerait connaître les détails, en écrivant : « ce fut un fait particulier et sur lequel je n’insisterai pas ici ».

 

Pour notre part, partons à la recherche des mots dont il se sert pour décrire une sexualité dont il est adepte. Disons-le tout net, depuis son époque, le vocabulaire a été bouleversé de fond en comble. Aujourd’hui, pour évoquer un homme qui aime un autre homme, on parle de gay et d’homo — folle et pédale tendent à s’envoler — , au temps de Proust, les mots étaient autres.

 

Sodomiste, sodomie : 9 et 1

*contrairement à ce que je croyais dans la cour, où je venais de voir Jupien tourner autour de M. de Charlus comme l’orchidée faire des avances au bourdon, ces êtres d’exception que l’on plaint sont une foule, ainsi qu’on le verra au cours de cet ouvrage, pour une raison qui ne sera dévoilée qu’à la fin, et se plaignent eux-mêmes d’être plutôt trop nombreux que trop peu. Car les deux anges qui avaient été placés aux portes de Sodome pour savoir si ses habitants, dit la Genèse, avaient entièrement fait toutes ces choses dont le cri était monté jusqu’à l’Éternel, avaient été, on ne peut que s’en réjouir, très mal choisis par le Seigneur, lequel n’eût dû confier la tâche qu’à un Sodomiste. Celui-là, les excuses : «Père de six enfants, j’ai deux maîtresses, etc.» ne lui eussent pas fait abaisser bénévolement l’épée flamboyante et adoucir les sanctions; il aurait répondu : «Oui, et ta femme souffre les tortures de la jalousie. Mais même quand ces femmes n’ont pas été choisies par toi à Gomorrhe, tu passes tes nuits avec un gardeur de troupeaux de l’Hébron.» Et il l’aurait immédiatement fait rebrousser chemin vers la ville qu’allait détruire la pluie de feu et de soufre. Au contraire, on laissa s’enfuir tous les Sodomistes honteux, même si, apercevant un jeune garçon, ils détournaient la tête, comme la femme de Loth, sans être pour cela changés comme elle en statues de sel. De sorte qu’ils eurent une nombreuse postérité chez qui ce geste est resté habituel, pareil à celui des femmes débauchées qui, en ayant l’air de regarder un étalage de chaussures placées derrière une vitrine, retournent la tête vers un étudiant. Ces descendants des Sodomistes, si nombreux qu’on peut leur appliquer l’autre verset de la Genèse : « Si quelqu’un peut compter la poussière de la terre, il pourra aussi compter cette postérité », se sont fixés sur toute la terre, ils ont eu accès à toutes les professions, et entrent si bien dans les clubs les plus fermés que, quand un sodomiste n’y est pas admis, les boules noires y sont en majorité celles de sodomistes, mais qui ont soin d’incriminer la sodomie, ayant hérité le mensonge qui permit à leurs ancêtres de quitter la ville maudite. Il est possible qu’ils y retournent un jour. Certes ils forment dans tous les pays une colonie orientale, cultivée, musicienne, médisante, qui a des qualités charmantes et d’insupportables défauts. On les verra d’une façon plus approfondie au cours des pages qui suivront ; mais on a voulu provisoirement prévenir l’erreur funeste qui consisterait, de même qu’on a encouragé un mouvement sioniste, à créer un mouvement sodomiste et à rebâtir Sodome. Or, à peine arrivés, les sodomistes quitteraient la ville pour ne pas avoir l’air d’en être, prendraient femme, entretiendraient des maîtresses dans d’autres cités, où ils trouveraient d’ailleurs toutes les distractions convenables. Ils n’iraient à Sodome que les jours de suprême nécessité, quand leur ville serait vide, par ces temps où la faim fait sortir le loup du bois, c’est-à-dire que tout se passerait en somme comme à Londres, à Berlin, à Rome, à Pétrograd ou à Paris. IV

*[Brichot sur Charlus :] je ne m’embête pas les jours où je reçois la visite de ce féodal qui, voulant défendre Adonis contre notre âge de mécréants, a suivi les instincts de sa race, et, en toute innocence sodomiste, s’est croisé. V

*Marchant derrière deux zouaves qui ne semblaient guère se préoccuper de lui, j’aperçus un homme gras et gros, en feutre mou, en longue houppelande et sur la figure mauve duquel j’hésitai si je devais mettre le nom d’un acteur ou d’un peintre également connus pour d’innombrables scandales sodomistes. J’étais certain en tous cas que je ne connaissais pas le promeneur, aussi fus-je bien surpris quand ses regards rencontrèrent les miens de voir qu’il avait l’air gêné et fit exprès de s’arrêter et de venir à moi comme un homme qui veut montrer que vous ne le surprenez nullement en train de se livrer à une occupation qu’il eût préféré laisser secrète. Une seconde je me demandai qui me disait bonjour : c’était M. de Charlus. VII

 

Homosexuel (et homosexualité) : 7 et 12

*(simple comparaison pour les providentiels hasards, quels qu’ils soient, et sans la moindre prétention scientifique de rapprocher certaines lois de la botanique et ce qu’on appelle parfois fort mal l‘homosexualité) IV

*il n’y avait pas d’anormaux quand l’homosexualité était la norme, pas d’antichrétiens avant le Christ IV

* Laissons pour le moment de côté ceux qui, le caractère exceptionnel de leur penchant les faisant se croire supérieurs à elles, méprisent les femmes, font de l’homosexualité le privilège des grands génies et des époques glorieuses, et quand ils cherchent à faire partager leur goût, le font moins à ceux qui leur semblent y être prédisposés, comme le morphinomane fait pour la morphine, qu’à ceux qui leur en semblent dignes, par zèle d’apostolat, comme d’autres prêchent le sionisme, le refus du service militaire, le saint-simonisme, le végétarisme et l’anarchie. IV

* Un jour cet homosexuel perd un jeune cousin et, à son inconsolable douleur, vous comprenez que c’était dans cet amour, chaste peut-être et qui tenait plus à garder l’estime qu’à obtenir la possession, que les désirs avaient passé par virement, comme dans un budget, sans rien changer au total, certaines dépenses sont portées à un autre exercice. IV

* M. de Charlus lui-même ne l’eût pas compris, lui qui confondait sa manie avec l’amitié, qui ne lui ressemble en rien, et les athlètes de Praxitèle avec de dociles boxeurs. Il ne voulait pas voir que, depuis dix-neuf cents ans («un courtisan dévot sous un prince dévot eût été athée sous un prince athée», a dit La Bruyère), toute l’homosexualité de coutume — celle des jeunes gens de Platon comme des bergers de Virgile — a disparu, que seule surnage et se multiplie l’involontaire, la nerveuse, celle qu’on cache aux autres et qu’on travestit à soi-même. Et M. de Charlus aurait eu tort de ne pas renier franchement la généalogie païenne. En échange d’un peu de beauté plastique, que de supériorité morale! Le berger de Théocrite qui soupire pour un jeune garçon, plus tard n’aura aucune raison d’être moins dur de cœur, et d’esprit plus fin, que l’autre berger dont la flûte résonne pour Amaryllis. Car le premier n’est pas atteint d’un mal, il obéit aux modes du temps. C’est l’homosexualité survivante malgré les obstacles, honteuse, flétrie, qui est la seule vraie, la seule à laquelle puisse correspondre chez le même être un affinement des qualités morales. V

*[Mme Verdurin] L’homosexualité ne lui déplaisait pas, tant qu’elle ne touchait pas à l’orthodoxie, mais, comme l’Église, elle préférait tous les sacrifices à une concession sur l’orthodoxie. V

Mais j’avoue que ce qui a encore le plus changé, c’est ce que les Allemands appellent l’homosexualité. Mon Dieu, de mon temps, en mettant de côté les hommes qui détestaient les femmes, et ceux qui, n’aimant qu’elles, ne faisaient autre chose que par intérêt, les homosexuels étaient de bons pères de famille et n’avaient guère de maîtresses que par couverture.

*«Décidément, baron, dit Brichot, si jamais le Conseil des Facultés propose d’ouvrir une chaire d’homosexualité, je vous fais proposer en première ligne. V

*Les homosexuels seraient les meilleurs maris du monde s’ils ne jouaient pas la comédie d’aimer les femmes. VI

*En dehors de l’homosexualité chez les gens les plus opposés par nature à l’homosexualité, il existe un certain idéal conventionnel de virilité, qui, si l’homosexuel n’est pas un être supérieur, se trouve à sa disposition, pour qu’il le dénature d’ailleurs. VII

*L’idéal de virilité des homosexuels à la Saint-Loup n’est pas le même, mais aussi conventionnel et aussi mensonger. Le mensonge gît pour eux dans le fait de ne pas vouloir se rendre compte que le désir physique est à la base des sentiments auxquels ils donnent une autre origine. M. de Charlus détestait l’efféminement. Saint-Loup admire le courage des jeunes hommes, l’ivresse des charges de cavalerie, la noblesse intellectuelle et morale des amitiés d’homme à homme, entièrement pures, où on sacrifie sa vie l’un pour l’autre. La guerre qui fait, des capitales où il n’y a plus que des femmes, le désespoir des homosexuels, est au contraire le roman passionné des homosexuels, s’ils sont assez intelligents pour se forger des chimères, pas assez pour savoir les percer à jour, reconnaître leur origine, se juger. VII

Depuis, sodomiste a cédé la place çà sodomite.

 

Tapette : 5

*Quelle tapette il a ! Quelle tapette ! Ah ! pour une tapette, c’est une fameuse tapette !

* Mme Cottard ne distingua que les mots « de la confrérie » et « tapette » IV

 

Tante : 3

*[Charlus :] revenons au XVIIe siècle ; vous savez que Saint-Simon dit du maréchal d’Huxelles, entre tant d’autres : « Voluptueux en débauches grecques, dont il ne prenait pas la peine de se cacher, et accrochait de jeunes officiers qu’il domestiquait, outre de jeunes valets très bien faits, et cela sans voile, à l’armée et à Strasbourg. » Vous avez probablement lu les lettres de Madame, les hommes ne l’appelaient que « Putana ». Elle en parle assez clairement. — Et elle était à bonne source pour savoir, avec son mari. — C’est un personnage si intéressant que Madame, dit M. de Charlus. On pourrait faire d’après elle le portrait ne varietur, la synthèse lyrique de la « Femme d’une Tante ». D’abord hommasse ; généralement la femme d’une Tante est un homme, c’est ce qui lui rend si facile de lui faire des enfants. V

*L’inversion du baron n’était pas seule dénoncée, mais aussi sa prétendue nationalité germanique : « Frau Bosch », « Frau von den Bosch » étaient les surnoms habituels de M. de Charlus. Un morceau d’un caractère poétique avait ce titre emprunté à certains airs de danse dans Beethoven : « Une Allemande ». Enfin deux nouvelles : « Oncle d’Amérique et Tante de Frankfort » et « Gaillard d’arrière », lues en épreuves dans le petit clan, avaient fait la joie de Brichot VII

 

De la confrérie ? : 2

malgré moi j’entendais Cottard, près duquel j’étais, qui disait tout bas à Ski : « Ah ! mais je ne savais pas. Alors c’est un monsieur qui sait se retourner dans la vie. Comment! il est de la confrérie ! Pourtant il n’a pas les yeux bordés de jambon. Il faudra que je fasse attention à mes pieds sous la table, il n’aurait qu’à en pincer pour moi. IV

Mme Cottard ne distingua que les mots « de la confrérie » et « tapette », et comme dans le langage du docteur le premier désignait la race juive et le second les langues bien pendues, Mme Cottard conclut que M. de Charlus devait être un Israélite bavard. IV

 

Homme-femme ? :1

*Sa maîtresse peut le châtier, l’enfermer, le lendemain l’homme-femme aura trouvé le moyen de s’attacher à un homme, comme le volubilis jette ses vrilles là où se trouve une pioche ou un râteau. IV

 

Pédéraste, pédérastie ? 0 et 1

*[Charlus au Héros :] Comment! vous ne connaissez pas les Illusions perdues ? C’est si beau, le moment où Carlos Herrera demande le nom du château devant lequel passe sa calèche : c’est Rastignac, la demeure du jeune homme qu’il a aimé autrefois. Et l’abbé alors de tomber dans une rêverie que Swann appelait, ce qui était bien spirituel, la Tristesse d’Olympio de la pédérastie. IV

 

Eh on, pas le moindre pédé dans la Recherche. En revanche, Marcel Proust a fait de son baron préféré une antonomase : un Charlus, les Messieurs de Charlus, les Charlus (voir la chronique Charlus antonomase).

 

Reste que tous ces mots réunis font à peine la moitié d’un autre qui, de nos jours, n’est plus usité du tout. Avez-vous deviné ? Réponse demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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