Malentendu

Malentendu

 

Si on s’écoutait plus, il y aurait moins de malentendus ! Pardon pour ce truisme, mais cette incompréhension est une plaie.

J’en veux pour preuve deux épisodes récents.

Sur ce blogue, deux contributeurs ont frôlé la friction parce que les propos de l’un avait froissé l’autre. S’étant expliqués, ils ont su effacer la méprise.

De même, le jeune sculpteur que j’ai approché pour créer une statue de Proust à Illiers-Combray a finalement conclu un accord avec la municipalité sur un buste de l’écrivain. Quand il m’en a parlé, avant de toper avec le maire, j’en ai conclu que mon projet s’effondrerait s’il concrétisait. Quels ont été nos mots ? Je crois lui avoir fait comprendre que les deux idées étaient incompatibles. Comment croire que l’on pouvait travailler pour deux projets rivaux de deux commanditaires pour un seul but ? Lui a entendu le contraire. Ni lui ni moi ne sommes gens de mauvaise foi et nous voilà en train de nous traiter mutuellement d’affabulateurs.

Pour éviter les mauvaises interprétations, nous devrions toujours être explicites. Cela nous priverait, certes, des joies de l’understatement — joliment traduit ainsi par Wiktionnaire : « La litote est une figure de rhétorique et d’atténuation qui consiste à dire moins pour laisser entendre davantage. Elle caractérise une expression de façon à susciter chez le récepteur un sens beaucoup plus fort que la simple énonciation de l’idée exprimée. »

En attendant le buste qui a pulvérisé la statue — mon projet, notre projet —, il ne nous reste plus qu’à lever le quiproquo.

Incidemment, il faudra que le maire intègre que je me suis senti dépossédé (euphémisme) en le voyant s’approprier mon idée — pire, en la réduisant — et moi, qu’il n’a voulu que bien faire.

Il est seize occurrences de « malentendu » dans la Recherche. La première, s’agissant de Mlle Vinteuil, devrait servir d’exemple à tous :

*Ma grand’mère faisait remarquer quelle expression douce délicate, presque timide passait souvent dans les regards de cette enfant si rude, dont le visage était semé de taches de son. Quand elle venait de prononcer une parole elle l’entendait avec l’esprit de ceux à qui elle l’avait dite, s’alarmait des malentendus possibles et on voyait s’éclairer, se découper comme par transparence, sous la figure hommasse du « bon diable », les traits plus fins d’une jeune fille éplorée. I

 

Toujours relire Proust.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Chronique, Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

6 comments to “Malentendu”

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  1. Oui, justement j’y pensais l’autre soir – je me disais que pour faire comprendre à la municipalité de Comb… pardon, d’Illiers, l’étendue du malentendu, il fallait peut-être leur souligner qu’une statue doit avoir une… stature… adaptée !!!

    Marcel Proust, auteur d’une oeuvre immense, est un géant de la littérature. Autant l’idée d’une statue qui le représenterait « enfant » à Illiers-Combray (c’est-à-dire précisément la place de la petite ville dans l’oeuvre, qui est toute entière du côté de l’enfance) était charmante et pertinente, autant l’idée d’un « buste » (façon Marianne dans une Mairie ?) lui convient comme un tablier à une vache, si je peux me permettre…

    Ca fait même mal au coeur, quand on y pense, et quand on pense à tous les si jolis hommages que les villes, ici ou là, rendent à leurs grands hommes. Illiers-Combray avait une opportunité unique : représenter ce « grand homme » en jeune enfant sensible et rêveur. Le meilleur de la Recherche, peut-être…

    Ce buste est une sorte de trahison des sentiments que Proust portait pour sa résidence d’enfance. Mais d’un autre côté, la trahison, ça le connaît bien, Proust, il en a exploré à peu près toutes les facettes…

  2. Et, en y repensant encore, « tout » vaudrait mieux qu’un buste, en fait.

    A Oviedo (ville qui compte plus de 100 statues..), il existe ainsi la statue d’un personnage de fiction : la Regenta, juste devant la cathédrale. La Regenta est le personnage principal du roman de Leopoldo Alas « Clarin » et est considérée comme la plus importante œuvre de Clarín au XIXe siècle. On dit de l’auteur qu’il est le « Flaubert » espagnol…

    Eh bien, à Illiers-Combray, on pourrait parfaitement imaginer, dans le jardin de Tante Léonie, une statue représentant l’immortelle Françoise de la Recherche… peut-être pas en train de courir après une volaille, mais « saisie » dans son service…

    Bon, allez, hop, j’arrête de divaguer là autour. Mais quel sentiment de gâchis, tout de même !

    ah oui, le lien pour la Regenta :

    https://www.flickr.com/photos/terepedro/4074935612

  3. A mon sens, il ne suffit pas seulement d’écouter. Il faut pouvoir entendre l’autre.

    « Le langage est source de malentendus » n’est-ce-pas ?

    (Ah ! certains propos de Clopine me font mourir de rire ! « l’idée d’un buste (…) lui convient comme un tablier à une vache ». :-))

    • patricelouis says: -#2

      Décidément, le thème semble vous inspirer…
      Je reçois à l’instant un courriel de celle qui signe (trop rarement) Capucine (mais son 2e aujourd’hui).
      Elle écrit notamment : « A vrai dire, lorsque j’ai lu la réaction très vive de Clopine, j’ai pensé à ce passage (Le Côté de Guermantes) où il est question des conséquences parfois dramatiques de nos faits et gestes, de nos paroles, sur autrui.
      Puis, en relisant les propos de Clopine et le passage de Proust, je me suis dit que cela n’avait rien à voir ! Et pourtant, il est bien question, me semble-t-il, de malentendu dans ces lignes mais à un niveau subtil.

      *Chacune de nos actions, de nos paroles, de nos attitudes est séparée du « monde », des gens qui ne l’ont pas directement perçue, par un milieu dont la perméabilité varie à l’infini et nous reste inconnue ; ayant appris par l’expérience que tel propos important que nous avions souhaité vivement être propagé (tels ceux si enthousiastes que je tenais autrefois à tout le monde et en toute occasion sur Mme Swann, pensant que parmi tant de bonnes graines répandues il s’en trouverait bien une qui lèverait) s’est trouvé, souvent à cause de notre désir même, immédiatement mis sous le boisseau, combien à plus forte raison étions-nous éloigné de croire que telle parole minuscule, oubliée de nous-même, voire jamais prononcée par nous et formée en route par l’imparfaite réfraction d’une parole différente, serait transportée, sans que jamais sa marche s’arrêtât, à des distances infinies — en l’espèce jusque chez la princesse de Guermantes — et allât divertir à nos dépens le festin des dieux. Ce que nous nous rappelons de notre conduite reste ignoré de notre plus proche voisin ; ce que nous en avons oublié avoir dit, ou même ce que nous n’avons jamais dit, va provoquer l’hilarité jusque dans une autre planète, et l’image que les autres se font de nos faits et gestes ne ressemble pas plus à celle que nous nous en faisons nous-même qu’à un dessin quelque décalque raté, où tantôt au trait noir correspondrait un espace vide, et à un blanc un contour inexplicable. Il peut du reste arriver que ce qui n’a pas été transcrit soit quelque trait irréel que nous ne voyons que par complaisance, et que ce qui nous semble ajouté nous appartienne au contraire, mais si essentiellement que cela nous échappe. De sorte que cette étrange épreuve qui nous semble si peu ressemblante a quelquefois le genre de vérité, peu flatteur certes, mais profond et utile, d’une photographie par les rayons X. Ce n’est pas une raison pour que nous nous y reconnaissions. Quelqu’un qui a l’habitude de sourire dans la glace à sa belle figure et à son beau torse, si on lui montre leur radiographie aura, devant ce chapelet osseux, indiqué comme étant une image de lui-même, le même soupçon d’une erreur que le visiteur d’une exposition qui, devant un portrait de jeune femme, lit dans le catalogue : « Dromadaire couché ». Plus tard, cet écart entre notre image selon qu’elle est dessinée par nous-même ou par autrui, je devais m’en rendre compte pour d’autres que moi, vivant béatement au milieu d’une collection de photographies qu’ils avaient tirées d’eux-mêmes tandis qu’alentour grimaçaient d’effroyables images, habituellement invisibles pour eux-mêmes, mais qui les plongeaient dans la stupeur si un hasard les leur montrait en leur disant : « C’est vous. »

  4. Une simple question : qui dans le détail va choisir ce qui sera sculpté, et avec quels fonds ? Car suivant le cas, et tous malentendus mis à part, on pourrait influer.

    • patricelouis says: -#2

      Bonne question, Cher Luc, mais m’étant retiré du projet (ou en en étant, de fait, éjecté), je m’en désintéresse.

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