Liens compliqués

Liens compliqués

 

Armez-vous de patience et d’un crayon : chez Proust, les phrases ne sont pas seules à être compliquées. Voici quelques exemples d’arbres généalogiques ou amoureux pas follement simples à suivre :

 

*Maman n’aimait pas sa tante parce qu’elle n’avait pas été pour grand’mère, si tendre pour elle, la sœur qu’elle aurait dû. Ainsi, devenus grands, les enfants se rappellent avec rancune ceux qui ont été mauvais pour eux. Mais, devenue ma grand’mère, elle était incapable de rancune ; la vie de sa mère était pour elle comme une pure et innocente enfance où elle allait puiser ces souvenirs dont la douceur ou l’amertume réglait ses actions avec les uns et les autres. Ma tante aurait pu fournir à maman certains détails inestimables, mais maintenant elle les aurait difficilement, sa tante était tombée très malade (on disait d’un cancer), et elle se reprochait de ne pas être allée la voir plus tôt pour tenir compagnie à mon père, n’y trouvait qu’une raison de plus de faire ce que sa mère aurait fait et, comme elle, allait, à l’anniversaire du père de ma grand’mère, lequel avait été si mauvais père, porter sur sa tombe des fleurs que ma grand’mère avait l’habitude d’y porter. Ainsi, auprès de la tombe qui allait s’entr’ouvrir, ma mère voulait-elle apporter les doux entretiens que ma tante n’était pas venue offrir à ma grand’mère. Pendant qu’elle serait à Combray, ma mère s’occuperait de certains travaux que ma grand’mère avait toujours désirés, mais si seulement ils étaient exécutés sous la surveillance de sa fille. IV

 

*Je pensais que si on voyait tous les soirs ensemble Andrée, son mari et Gilberte, c’était peut-être parce que, tant d’années auparavant, on avait pu voir le futur mari d’Andrée vivant avec Rachel, puis la quittant pour Andrée. Il est probable que Gilberte alors dans le monde trop distant, trop élevé, où elle vivait n’en avait rien su. Mais elle avait dû l’apprendre plus tard, quand Andrée avait monté et qu’elle-même avait descendu assez pour qu’elles pussent s’apercevoir. Alors avait dû exercer sur elle un grand prestige la femme pour laquelle Rachel avait été quittée par l’homme, pourtant séduisant sans doute, qu’elle avait préféré à Robert. Ainsi peut-être la vue d’Andrée rappelait à Gilberte le roman de jeunesse qu’avait été son amour pour Robert, et lui inspirait aussi un grand respect pour Andrée de laquelle était toujours amoureux un homme, tant aimé par cette Rachel que Gilberte sentait avoir été plus aimée de Saint-Loup qu’elle ne l’avait été elle-même. VII

 

Mais à bien d’autres points de ma vie encore conduisait Mlle de Saint-Loup, à la Dame en rose qui était sa grand’mère et que j’avais vue chez mon grand-oncle. Nouvelle transversale ici, car le valet de chambre de ce grand oncle et qui m’avait introduit ce jour-là et qui plus tard m’avait, par le don d’une photographie, permis d’identifier la Dame en rose, était l’oncle du jeune homme que non seulement M. de Charlus, mais le père même de Mlle de Saint-Loup avait aimé, pour qui il avait rendu sa mère malheureuse. VII

 

*Enfin Swann avait aimé la sœur de Legrandin, lequel avait connu M. de Charlus, dont le jeune Cambremer avait épousé la pupille. VII

 

Dans ces arbres-là, je perds pied.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “Liens compliqués”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Heureusement que ceux qui pensent que Proust est illisible ne lisent pas ce blog.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et