Les Gomorrhéennes

Les Gomorrhéennes

 

Hasard du calendrier, aujourd’hui on parle de lesbiennes — le mot n’apparaît qu’une fois sous la plume de Proust, dans La Fugitive : « (comme l’amitié d’Albertine avec deux lesbiennes) ».

Des femmes qui aiment les femmes, il y en a quelques-unes dans la Recherche et qui perturbent bien le Héros : Albertine ; deux dames qui prennent des douches avec elle, une en gris, l’autre en noir ; une jeune fille avec qui elle a des rendez-vous codés ; une dame de Vichy qui a mauvais genre ; une dame sortant d’une pâtisserie ; une dame sur la plage ; la fille de Vinteuil ; une amie de la fille de Vinteuil ; Andrée ; la femme d’un banquier qui a mauvais genre ; une ancienne actrice faisant scandale au Casino de Balbec avec Mlle Bloch ; une jeune femme qui va d’Albertine à la cousine de Bloch ; deux dames chacune flanquée de son amant se découvrant au restaurant ; une petite vendeuse de fleurs blonde et une vieille dame qui dine dans la salle du fond d’un restaurant de Saint-Mars-le-Vêtu (selon Morel qui les « devine ») ; la première femme de chambre de Mme Putbus ; les dix invitées d’un dîner à Rivebelle…

 

Le goût de Sapho y est cité chichement :

*[Albertine au Héros :] Jamais je ne vous avais encore vu si cruel. La mer sera mon tombeau. Je ne vous reverrai jamais. (Mon cœur battit à ces mots, bien que je fusse sûr qu’elle reviendrait le lendemain, ce qui arriva.) Je me noierai, je me jetterai à l’eau. — Comme Sapho. — Encore une insulte de plus ; vous n’avez pas seulement des doutes sur ce que je dis mais sur ce que je fais. — Mais, mon petit, je ne mettais aucune intention, je vous le jure, vous savez que Sapho s’est précipitée dans la mer. — Si, si, vous n’avez aucune confiance en moi. » IV

*Je redoutais naturellement davantage encore celles dont on remarquait le mauvais genre ou connaissait la mauvaise réputation ; je tâchais de persuader à mon amie que cette mauvaise réputation n’était fondée sur rien, était calomnieuse, peut-être sans me l’avouer par une peur, encore inconsciente, qu’elle cherchât à se lier avec la dépravée ou qu’elle regrettât de ne pouvoir la chercher, à cause de moi, ou qu’elle crût, par le nombre des exemples, qu’un vice si répandu n’est pas condamnable. En le niant de chaque coupable je ne tendais pas à moins qu’à prétendre que le saphisme n’existe pas. Albertine adoptait mon incrédulité pour le vice de telle et telle : « Non, je crois que c’est seulement un genre qu’elle cherche à se donner, c’est pour faire du genre. » Mais alors je regrettais presque d’avoir plaidé l’innocence, car il me déplaisait qu’Albertine, si sévère autrefois, pût croire que ce «genre» fût quelque chose d’assez flatteur, d’assez avantageux, pour qu’une femme exempte de ces goûts eût cherché à s’en donner l’apparence. J’aurais voulu qu’aucune femme ne vînt plus à Balbec ; IV

*Albertine amie de Mlle Vinteuil et de son amie, pratiquante professionnelle du Saphisme, c’était, auprès de ce que j’avais imaginé dans les plus grands doutes, ce qu’est au petit acoustique de l’Exposition de 1889, dont on espérait à peine qu’il pourrait aller du bout d’une maison à une autre, les téléphones planant sur les rues, les villes, les champs, les mers, reliant les pays. IV

*tout ce qu’Albertine me disait toujours signifiait, au contraire, que sa vie préférée était la vie chez moi, le repos, la lecture, la solitude, la haine des amours saphiques, etc. V

 

Les déclinaisons de Gomorrhe sont plus usitées :

*[L’inverti] même à son exigeante maîtresse, il a beau ne pas avouer (si elle n’est pas gomorrhéenne) : « Je suis une femme », pourtant en lui, avec quelles ruses, quelle agilité, quelle obstination de plante grimpante, la femme inconsciente et visible cherche-t-elle l’organe masculin. IV

*Laissons enfin pour plus tard ceux qui ont conclu un pacte avec Gomorrhe. IV

*[Le Sodomiste] Celui-là, les excuses : « Père de six enfants, j’ai deux maîtresses, etc. » ne lui eussent pas fait abaisser bénévolement l’épée flamboyante et adoucir les sanctions ; il aurait répondu : « Oui, et ta femme souffre les tortures de la jalousie. Mais même quand ces femmes n’ont pas été choisies par toi à Gomorrhe, tu passes tes nuits avec un gardeur de troupeaux de l’Hébron. » IV

*Je crois que je mentirais en disant que commença déjà la douloureuse et perpétuelle méfiance que devait m’inspirer Albertine, à plus forte raison le caractère particulier, surtout gomorrhéen, que devait revêtir cette méfiance. IV

*Un autre incident fixa davantage encore mes préoccupations du côté de Gomorrhe. J’avais vu sur la plage une belle jeune femme élancée et pâle de laquelle les yeux, autour de leur centre, disposaient des rayons si géométriquement lumineux qu’on pensait, devant son regard, à quelque constellation. Je songeais combien cette jeune femme était plus belle qu’Albertine et comme il était plus sage de renoncer à l’autre. IV

*Souvent, quand, dans la salle du Casino, deux jeunes filles se désiraient, il se produisait comme un phénomène lumineux, une sorte de traînée phosphorescente allant de l’une à l’autre. Disons en passant que c’est à l’aide de telles matérialisations, fussent-elles impondérables, par ces signes astraux enflammant toute une partie de l’atmosphère, que Gomorrhe, dispersée, tend, dans chaque ville, dans chaque village, à rejoindre ses membres séparés, à reformer la cité biblique tandis que, partout, les mêmes efforts sont poursuivis, fût-ce en vue d’une reconstruction intermittente, par les nostalgiques, par les hypocrites, quelquefois par les courageux exilés de Sodome. IV

*En réalité, en quittant Balbec, j’avais cru quitter Gomorrhe, en arracher Albertine ; hélas ! Gomorrhe était dispersé aux quatre coins du monde. V

[Aimé sur Albertine] Ah! il l’avait rencontrée, il lui avait trouvé mauvais genre. À ce moment, abordant le récit d’Aimé par une autre face que celle où il me l’avait fait, ma pensée, qui jusqu’ici avait navigué en souriant sur ces eaux bienheureuses, éclatait soudain, comme si elle eût heurté une mine invisible et dangereuse, insidieusement posée à ce point de ma mémoire. Il m’avait dit qu’il l’avait rencontrée, qu’il lui avait trouvé mauvais genre. Qu’avait-il voulu dire par mauvais genre ? J’avais compris genre vulgaire, parce que, pour le contredire d’avance, j’avais déclaré qu’elle avait de la distinction. Mais non, peut-être avait-il voulu dire genre gomorrhéen. Elle était avec une amie, peut-être qu’elles se tenaient par la taille, qu’elles regardaient d’autres femmes, qu’elles avaient en effet un « genre » que je n’avais jamais vu à Albertine en ma présence. V

*la Gomorrhe moderne est un puzzle fait de morceaux qui viennent de là où on s’y attendait le moins. V

*Les Gomorrhéennes sont à la fois assez rares et assez nombreuses pour que, dans quelque foule que ce soit, l’une ne passe pas inaperçue aux yeux de l’autre. Dès lors le ralliement est facile. V

* Maintenant je comprenais ce que Robert avait voulu me dire chez la princesse de Guermantes : « C’est malheureux que ta petite amie de Balbec n’ait pas la fortune exigée par ma mère, je crois que nous nous serions bien entendus tous les deux. » Il avait voulu dire qu’elle était de Gomorrhe comme lui de Sodome, ou peut-être, s’il n’en était pas encore, ne goûtait-il plus que les femmes qu’il pouvait aimer d’une certaine manière et avec d’autres femmes. VI

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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