Le téléphone et ses demoiselles

Le téléphone et ses demoiselles

 

Comme les barbiers, les maréchaux-ferrants et les poinçonneurs de billets, ces dames ont disparu. Elles, que Proust a tant célébrées, ont été sacrifiées sur l’autel du progrès et de l’automatisation.

 

Un peu d’histoire : inventé par l’Américain Bell, le téléphone arrive en France en 1879, suscitant scepticisme et intérêt. Les premiers clients, plutôt fortunés, sont répertoriés par leur nom. Chacun est rattaché à l’un des centraux, un bureau, désigné par une lettre de l’alphabet allant de A à O, correspondant à son emplacement ou au quartier qu’il dessert.

Rationalisation oblige, en 1896, chaque abonné reçoit un numéro, ce qui chiffonne les intéressés considérés comme des bêtes en troupeau. Ce sont d’abord cinq chiffres, qui passent à six en 1910.

Du temps de Proust, pour échanger avec son interlocuteur, il faut l’intervention d’une tierce personne : on tourne la manivelle de son combiné, ce qui envoie un signal électrique vers l’un des centraux. L’appareil comprend un écouteur et un microphone.

01 Téléphone 1 02 Téléphone 2 03 Téléphone 3

 

On est alors mis en relation avec une opératrice (c’est un métier féminin) qui dit : « J’écoute ». On lui donne le numéro demandé ainsi que le central dont il dépend. Deux cas de figure se présentent : soit le correspondant est sur le même central et l’opératrice connecte directement la ligne ; soit il dépend d’un autre central et elle branche alors la ligne sur central concerné où une autre « demoiselle du téléphone » prend le relais.

À Paris, ces dames travaillent dans une douzaine de centraux, grands comme la nef d’une cathédrale : Archives, Bergère, Central, Gobelins, Gutenberg, Louvre, Marcadet, Nord, Passy, Roquette, Saxe, Trudaine, Wagram. Le bureau Gutenberg est chargé des lignes interurbaines de longue distance.

Un central en 1892

Un central en 1892

Un central parisien en 1904

Un central parisien en 1904

Le central Gutenberg en 1920

Le central Gutenberg en 1920

 

Les téléphonistes sont recrutées exclusivement parmi des jeunes filles célibataires, dont l’éducation et la morale sont irréprochables —  perdant généralement leur emploi lorsqu’elles se marient.

Plus tard (en 1933) nommées standardistes (standard arrive en 1893), elles sont harnachées d’un casque, prise reliant au standard, micro style entonnoir, contrepoids dans le dos. Chacune gère une centaine d’abonnés, donc autant de prises. Les cadences sont souvent importantes et les surveillantes pointilleuses.

Standardistes 1 Standardistes 2 Standardistes 3

 

Le métier est éprouvant. Il disparaît quand des systèmes de commutation directs sont mis au point. Le téléphone manuel s’efface devant l’automatique. Les abonnés jubilent car plus personne ne partage le secret de leurs échanges. C’est la fin du « 22 à Asnières », entré dans les expressions communes grâce au sketch du même nom de Fernand Raynaud.

 

Les téléphonistes selon Proust 

*les Vierges Vigilantes dont nous entendons chaque jour la voix sans jamais connaître le visage ;

*nos Anges gardiens dans les ténèbres vertigineuses dont elles surveillent jalousement les portes ;

*les Toutes-Puissantes par qui les absents surgissent à notre côté, sans qu’il soit permis de les apercevoir ;

*les Danaïdes de l’invisible qui sans cesse vident, remplissent, se transmettent les urnes des sons ;

*les ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence à une amie, avec l’espoir que personne ne nous entendait, nous crient cruellement : « J’écoute » ;

*les servantes toujours irritées du Mystère ;

*les ombrageuses prêtresses de l’Invisible ;

*les Demoiselles du téléphone ;

*les Filles de la Nuit ;

*les Messagères de la parole ;

*les Divinités sans visage ;

*les divinités implacables ;

Les divinités irascibles ;

*les capricieuses Gardiennes.

Au singulier : celle qui règne sur la vitesse des sons.

 

Le téléphone

*chaque fois que la société est momentanément immobile, ceux qui y vivent s’imaginent qu’aucun changement n’aura plus lieu, de même qu’ayant vu commencer le téléphone, ils ne veulent pas croire à l’aéroplane. II

*[Mme Cottard chez Mme Swann :] nos contemporaines veulent absolument du nouveau, n’en fût-il plus au monde. Il y a la belle-sœur d’une de mes amies qui a le téléphone posé chez elle ! Elle peut faire une commande à un fournisseur sans sortir de son appartement ! J’avoue que j’ai platement intrigué pour avoir la permission de venir un jour parler devant l’appareil. Cela me tente beaucoup, mais plutôt chez une amie que chez moi. Il me semble que je n’aimerais pas avoir le téléphone à domicile. Le premier amusement passé, cela doit être vrai casse-tête. II

*[Andrée au Héros :] « J’ai justement vu la tante à Albertine » ? Certes elle ne m’avait pas dit : « J’ai bien démêlé sous vos paroles jetées comme par hasard, que vous ne pensiez qu’à vous lier avec la tante d’Albertine. » Mais c’est bien à la présence, dans l’esprit d’Andrée, d’une telle idée qu’elle trouvait plus poli de me cacher, que semblait se rattacher le mot « justement ». Il était de la famille de certains regards, de certains gestes, qui, bien que n’ayant pas une forme logique, rationnelle, directement élaborée pour l’intelligence de celui qui écoute, lui parviennent cependant avec leur signification véritable, de même que la parole humaine, changée en électricité dans le téléphone, se refait parole pour être entendue. II

*J’aurais pu être aveugle et connaître aussi bien certaines de ses [Albertine] qualités alertes et un peu provinciales dans ces notes-là que dans la pointe de son nez. Les unes et l’autre se valaient et auraient pu se suppléer et sa voix était comme celle que réalisera, dit-on, le photo-téléphone de l’avenir : dans le son se découpait nettement l’image visuelle). II

*Il [Saint-Loup] se forçait cependant à ne pas lui écrire, pensant peut-être que le tourment était moins cruel de vivre sans sa maîtresse [Rachel] qu’avec elle dans certaines conditions, ou qu’après la façon dont ils s’étaient quittés, attendre ses excuses était nécessaire pour qu’elle conservât ce qu’il croyait qu’elle avait pour lui sinon d’amour, du moins d’estime et de respect. Il se contentait d’aller au téléphone, qu’on venait d’installer à Doncières, et de demander des nouvelles, ou de donner des instructions à une femme de chambre qu’il avait placée auprès de son amie. Ces communications étaient du reste compliquées et lui prenaient plus de temps parce que, suivant les opinions de ses amis littéraires relativement à la laideur de la capitale, mais surtout en considération de ses bêtes, de ses chiens, de son singe, de ses serins et de son perroquet, dont son propriétaire de Paris avait cessé de tolérer les cris incessants, la maîtresse de Robert venait de louer une petite propriété aux environs de Versailles. Cependant lui, à Doncières, ne dormait plus un instant la nuit. Une fois, chez moi, vaincu par la fatigue, il s’assoupit un peu. Mais tout d’un coup, il commença à parler, il voulait courir, empêcher quelque chose, il disait : « Je l’entends, vous ne … vous ne…. » Il s’éveilla. Il me dit qu’il venait de rêver qu’il était à la campagne chez le maréchal des logis chef. Celui-ci avait tâché de l’écarter d’une certaine partie de la maison. Saint-Loup avait deviné que le maréchal des logis avait chez lui un lieutenant très riche et très vicieux qu’il savait désirer beaucoup son amie. Et tout à coup dans son rêve il avait distinctement entendu les cris intermittents et réguliers qu’avait l’habitude de pousser sa maîtresse aux instants de volupté. Il avait voulu forcer le maréchal des logis de le mener à la chambre. Et celui-ci le maintenait pour l’empêcher d’y aller, tout en ayant un certain air froissé de tant d’indiscrétion, que Robert disait qu’il ne pourrait jamais oublier.

— Mon rêve est idiot, ajouta-t-il encore tout essoufflé.

Mais je vis bien que, pendant l’heure qui suivit, il fut plusieurs fois sur le point de téléphoner à sa maîtresse pour lui demander de se réconcilier. Mon père avait le téléphone depuis peu, mais je ne sais si cela eût beaucoup servi à Saint-Loup. D’ailleurs, il ne me semblait pas très convenable de donner à mes parents, même seulement à un appareil posé chez eux, ce rôle d’intermédiaire entre Saint-Loup et sa maîtresse, si distinguée et noble de sentiments que pût être celle-ci. III

*Un matin, Saint-Loup m’avoua, qu’il avait écrit à ma grand’mère pour lui donner de mes nouvelles et lui suggérer l’idée, puisque un service téléphonique fonctionnait entre Doncières et Paris, de causer avec moi. Bref, le même jour, elle devait me faire appeler à l’appareil et il me conseilla d’être vers quatre heures moins un quart à la poste. Le téléphone n’était pas encore à cette époque d’un usage aussi courant qu’aujourd’hui. Et pourtant l’habitude met si peu de temps à dépouiller de leur mystère les forces sacrées avec lesquelles nous sommes en contact que, n’ayant pas eu ma communication immédiatement, la seule pensée que j’eus ce fut que c’était bien long, bien incommode, et presque l’intention d’adresser une plainte. Comme nous tous maintenant, je ne trouvais pas assez rapide à mon gré, dans ses brusques changements, l’admirable féerie à laquelle quelques instants suffisent pour qu’apparaisse près de nous, invisible mais présent, l’être à qui nous voulions parler, et qui restant à sa table, dans la ville qu’il habite (pour ma grand’mère c’était Paris), sous un ciel différent du nôtre, par un temps qui n’est pas forcément le même, au milieu de circonstances et de préoccupations que nous ignorons et que cet être va nous dire, se trouve tout à coup transporté à des centaines de lieues (lui et toute l’ambiance où il reste plongé) près de notre oreille, au moment où notre caprice l’a ordonné. Et nous sommes comme le personnage du conte à qui une magicienne, sur le souhait qu’il en exprime, fait apparaître dans une clarté surnaturelle sa grand’mère ou sa fiancée, en train de feuilleter un livre, de verser des larmes, de cueillir des fleurs, tout près du spectateur et pourtant très loin, à l’endroit même où elle se trouve réellement. Nous n’avons, pour que ce miracle s’accomplisse, qu’à approcher nos lèvres de la planchette magique et à appeler — quelquefois un peu trop longtemps, je le veux bien — les Vierges Vigilantes dont nous entendons chaque jour la voix sans jamais connaître le visage, et qui sont nos Anges gardiens dans les ténèbres vertigineuses dont elles surveillent jalousement les portes ; les Toutes-Puissantes par qui les absents surgissent à notre côté, sans qu’il soit permis de les apercevoir ; les Danaïdes de l’invisible qui sans cesse vident, remplissent, se transmettent les urnes des sons ; les ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence à une amie, avec l’espoir que personne ne nous entendait, nous crient cruellement : « J’écoute » ; les servantes toujours irritées du Mystère, les ombrageuses prêtresses de l’Invisible, les Demoiselles du téléphone !

Et aussitôt que notre appel a retenti, dans la nuit pleine d’apparitions sur laquelle nos oreilles s’ouvrent seules, un bruit léger — un bruit abstrait — celui de la distance supprimée— et la voix de l’être cher s’adresse à nous.

C’est lui, c’est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme elle est loin ! Que de fois je n’ai pu l’écouter sans angoisse, comme si devant cette impossibilité de voir, avant de longues heures de voyage, celle dont la voix était si près de mon oreille, je sentais mieux ce qu’il y a de décevant dans l’apparence du rapprochement le plus doux, et à quelle distance nous pouvons être des personnes aimées au moment où il semble que nous n’aurions qu’à étendre la main pour les retenir. Présence réelle que cette voix si proche — dans la séparation effective! Mais anticipation aussi d’une séparation éternelle! Bien souvent, écoutant de la sorte, sans voir celle qui me parlait de si loin, il m’a semblé que cette voix clamait des profondeurs d’où l’on ne remonte pas, et j’ai connu l’anxiété qui allait m’étreindre un jour, quand une voix reviendrait ainsi (seule et ne tenant plus à un corps que je ne devais jamais revoir) murmurer à mon oreille des paroles que j’aurais voulu embrasser au passage sur des lèvres à jamais en poussière.

Ce jour-là, hélas, à Doncières, le miracle n’eut pas lieu. Quand j’arrivai au bureau de poste, ma grand’mère m’avait déjà demandé ; j’entrai dans la cabine, la ligne était prise, quelqu’un causait qui ne savait pas sans doute qu’il n’y avait personne pour lui répondre car, quand j’amenai à moi le récepteur, ce morceau de bois se mit à parler comme Polichinelle ; je le fis taire, ainsi qu’au guignol, en le remettant à sa place, mais, comme Polichinelle, dès que je le ramenais près de moi, il recommençait son bavardage. Je finis, en désespoir de cause, en raccrochant définitivement le récepteur, par étouffer les convulsions de ce tronçon sonore qui jacassa jusqu’à la dernière seconde et j’allai chercher l’employé qui me dit d’attendre un instant ; puis je parlai, et après quelques instants de silence, tout d’un coup j’entendis cette voix que je croyais à tort connaître si bien, car jusque-là, chaque fois que ma grand’mère avait causé avec moi, ce qu’elle me disait, je l’avais toujours suivi sur la partition ouverte de son visage où les yeux tenaient beaucoup de place ; mais sa voix elle-même, je l’écoutais aujourd’hui pour la première fois. Et parce que cette voix m’apparaissait changée dans ses proportions dès l’instant qu’elle était un tout, et m’arrivait ainsi seule et sans l’accompagnement des traits de la figure, je découvris combien cette voix était douce ; peut-être d’ailleurs ne l’avait-elle jamais été à ce point, car ma grand’mère, me sentant loin et malheureux, croyait pouvoir s’abandonner à l’effusion d’une tendresse que, par « principes » d’éducatrice, elle contenait et cachait d’habitude. Elle était douce, mais aussi comme elle était triste, d’abord à cause de sa douceur même presque décantée, plus que peu de voix humaines ont jamais dû l’être, de toute dureté, de tout élément de résistance aux autres, de tout égoïsme ; fragile à force de délicatesse, elle semblait à tout moment prête à se briser, à expirer en un pur flot de larmes, puis l’ayant seule près de moi, vue sans le masque du visage, j’y remarquais, pour la première fois, les chagrins qui l’avaient fêlée au cours de la vie.

Était-ce d’ailleurs uniquement la voix qui, parce qu’elle était seule, me donnait cette impression nouvelle qui me déchirait ? Non pas ; mais plutôt que cet isolement de la voix était comme un symbole, une évocation, un effet direct d’un autre isolement, celui de ma grand’mère, pour la première fois séparée de moi. Les commandements ou défenses qu’elle m’adressait à tout moment dans l’ordinaire de la vie, l’ennui de l’obéissance ou la fièvre de la rébellion qui neutralisaient la tendresse que j’avais pour elle, étaient supprimés en ce moment et même pouvaient l’être pour l’avenir (puisque ma grand’mère n’exigeait plus de m’avoir près d’elle sous sa loi, était en train de me dire son espoir que je resterais tout à fait à Doncières, ou en tous cas que j’y prolongerais mon séjour le plus longtemps possible, ma santé et mon travail pouvant s’en bien trouver) ; aussi, ce que j’avais sous cette petite cloche approchée de mon oreille, c’était, débarrassée des pressions opposées qui chaque jour lui avaient fait contrepoids, et dès lors irrésistible, me soulevant tout entier, notre mutuelle tendresse. Ma grand’mère, en me disant de rester, me donna un besoin anxieux et fou de revenir. Cette liberté qu’elle me laissait désormais, et à laquelle je n’avais jamais entrevu qu’elle pût consentir, me parut tout d’un coup aussi triste que pourrait être ma liberté après sa mort (quand je l’aimerais encore et qu’elle aurait à jamais renoncé à moi). Je criais : « Grand’mère, grand’mère », et j’aurais voulu l’embrasser ; mais je n’avais près de moi que cette voix, fantôme aussi impalpable que celui qui reviendrait peut-être, me visiter quand ma grand’mère serait morte. « Parle-moi » ; mais alors il arriva que, me laissant plus seul encore, je cessai tout d’un coup de percevoir cette voix. Ma grand’mère ne m’entendait plus, elle n’était plus en communication avec moi, nous avions cessé d’être en face l’un de l’autre, d’être l’un pour l’autre audibles, je continuais à l’interpeller en tâtonnant dans la nuit, sentant que des appels d’elle aussi devaient s’égarer. Je palpitais de la même angoisse que, bien loin dans le passé, j’avais éprouvée autrefois, un jour que petit enfant, dans une foule, je l’avais perdue, angoisse moins de ne pas la retrouver que de sentir qu’elle me cherchait, de sentir qu’elle se disait que je la cherchais ; angoisse assez semblable à celle que j’éprouverais le jour où on parle à ceux qui ne peuvent plus répondre et de qui on voudrait au moins tant faire entendre tout ce qu’on ne leur a pas dit, et l’assurance qu’on ne souffre pas. Il me semblait que c’était déjà une ombre chérie que je venais de laisser se perdre parmi les ombres, et seul devant l’appareil, je continuais à répéter en vain : « Grand’mère, grand’mère », comme Orphée, resté seul, répète le nom de la morte. Je me décidais à quitter la poste, à aller retrouver Robert à son restaurant pour lui dire que, allant peut-être recevoir une dépêche qui m’obligerait à revenir, je voudrais savoir à tout hasard l’horaire des trains. Et pourtant, avant de prendre cette résolution, j’aurais voulu une dernière fois invoquer les Filles de la Nuit, les Messagères de la parole, les Divinités sans visage ; mais les capricieuses Gardiennes n’avaient plus voulu ouvrir les portes merveilleuses, ou sans doute elles ne le purent pas ; elles eurent beau invoquer inlassablement, selon leur coutume, le vénérable inventeur de l’imprimerie et le jeune prince amateur de peinture impressionniste et chauffeur (lequel était neveu du capitaine de Borodino), Gutenberg et Wagram laissèrent leurs supplications sans réponse et je partis, sentant que l’Invisible sollicité resterait sourd.

En arrivant auprès de Robert et de ses amis, je ne leur avouai pas que mon cœur n’était plus avec eux, que mon départ était déjà irrévocablement décidé. Saint-Loup parut me croire, mais j’ai su depuis qu’il avait, dès la première minute, compris que mon incertitude était simulée, et que le lendemain il ne me retrouverait pas. Tandis que, laissant les plats refroidir auprès d’eux, ses amis cherchaient avec lui dans l’indicateur le train que je pourrais prendre pour rentrer à Paris, et qu’on entendait dans la nuit étoilée et froide les sifflements des locomotives, je n’éprouvais certes plus la même paix que m’avaient donnée ici tant de soirs l’amitié des uns, le passage lointain des autres. Ils ne manquaient pas pourtant, ce soir, sous une autre forme à ce même office. Mon départ m’accabla moins quand je ne fus plus obligé d’y penser seul, quand je sentis employer à ce qui s’effectuait l’activité plus normale et plus saine de mes énergiques amis, les camarades de Robert, et de ces autres êtres forts, les trains dont l’allée et venue, matin et soir, de Doncières à Paris, émiettait rétrospectivement ce qu’avait de trop compact et insoutenable mon long isolement d’avec ma grand’mère, en des possibilités quotidiennes de retour.

— Je ne doute pas de la vérité de tes paroles et que tu ne comptes pas partir encore, me dit en riant Saint-Loup, mais fais comme si tu partais et viens me dire adieu demain matin de bonne heure, sans cela je cours le risque de ne pas te revoir ; je déjeune justement en ville, le capitaine m’a donné l’autorisation ; il faut que je sois rentré à deux heures au quartier car on va en marche toute la journée. Sans doute, le seigneur chez qui je déjeune, à trois kilomètres d’ici, me ramènera à temps pour être au quartier à deux heures.

À peine disait-il ces mots qu’on vint me chercher de mon hôtel ; on m’avait demandé de la poste au téléphone. J’y courus car elle allait fermer. Le mot interurbain revenait sans cesse dans les réponses que me donnaient les employés. J’étais au comble de l’anxiété car c’était ma grand’mère qui me demandait. Le bureau allait fermer. Enfin j’eus la communication. « C’est toi, grand’mère ? » Une voix de femme avec un fort accent anglais me répondit : « Oui, mais je ne reconnais pas votre voix. » Je ne reconnaissais pas davantage la voix qui me parlait, puis ma grand’mère ne me disait pas « vous ». Enfin tout s’expliqua. Le jeune homme que sa grand’mère avait fait demander au téléphone portait un nom presque identique au mien et habitait une annexe de l’hôtel. M’interpellant le jour même où j’avais voulu téléphoner à ma grand’mère, je n’avais pas douté un seul instant que ce fût elle qui me demandât. Or c’était par une simple coïncidence que la poste et l’hôtel venaient de faire une double erreur. III

*« Quant à « la grande-duchesse de Luxembourg », entre guillemets, dis-lui que si elle vient me voir je suis chez moi après 5 heures tous les jeudis. » J’ai même eu une seconde avanie. Étant à Luxembourg je lui ai téléphoné de venir me parler à l’appareil. Son Altesse allait déjeuner, venait de déjeuner, deux heures se passèrent sans résultat et j’ai usé alors d’un autre moyen : « Voulez-vous dire au comte de Nassau de venir me parler ? » Piqué au vif, il accourut à la minute même.» Tout le monde rit du récit de la duchesse et d’autres analogues, c’est-à-dire, j’en suis convaincu, de mensonges, car d’homme plus intelligent, meilleur, plus fin, tranchons le mot, plus exquis que ce Luxembourg-Nassau, je n’en ai jamais rencontré. III

*Je venais en effet de m’apercevoir qu’il y avait vingt-cinq minutes que j’étais, qu’on m’avait peut-être oublié, dans ce salon, dont, malgré cette longue attente, j’aurais tout au plus pu dire qu’il était immense, verdâtre, avec quelques portraits. Le besoin de parler n’empêche pas seulement d’écouter, mais de voir, et dans ce cas l’absence de toute description du milieu extérieur est déjà une description d’un état interne. J’allais sortir du salon pour tâcher d’appeler quelqu’un et, si je ne trouvais personne, de retrouver mon chemin jusqu’aux antichambres et me faire ouvrir, quand, au moment même où je venais de me lever et de faire quelques pas sur le parquet mosaïqué, un valet de chambre entra, l’air préoccupé : « Monsieur le baron a eu des rendez-vous jusqu’à maintenant, me dit-il. Il y a encore plusieurs personnes qui l’attendent. Je vais faire tout mon possible pour qu’il reçoive monsieur, j’ai déjà fait téléphoner deux fois au secrétaire. »

— Non, ne vous dérangez pas, j’avais rendez-vous avec monsieur le baron, mais il est déjà bien tard, et, du moment qu’il est occupé ce soir, je reviendrai un autre jour.

— Oh ! non, que Monsieur ne s’en aille pas, s’écria le valet de chambre. M. le baron pourrait être mécontent. Je vais de nouveau essayer. III

*Ce fut le duc seul qui me reçut dans sa bibliothèque. Au moment où j’y entrais, sortit un petit homme aux cheveux tout blancs, l’air pauvre, avec une petite cravate noire comme en avaient le notaire de Combray et plusieurs amis de mon grand-père, mais d’un aspect plus timide et qui, m’adressant de grands saluts, ne voulut jamais descendre avant que je fusse passé. Le duc lui cria de la bibliothèque quelque chose que je ne compris pas, et l’autre répondit avec de nouveaux saluts adressés à la muraille, car le duc ne pouvait le voir, mais répétés tout de même sans fin, comme ces inutiles sourires des gens qui causent avec vous par le téléphone ; il avait une voix de fausset, et me resalua avec une humilité d’homme d’affaires. III

*Je me décidais à quitter la poste, à aller retrouver Robert à son restaurant pour lui dire que, allant peut-être recevoir une dépêche qui m’obligerait à revenir, je voudrais savoir à tout hasard l’horaire des trains. Et pourtant, avant de prendre cette résolution, j’aurais voulu une dernière fois invoquer les Filles de la Nuit, les Messagères de la parole, les Divinités sans visage ; mais les capricieuses Gardiennes n’avaient plus voulu ouvrir les portes merveilleuses, ou sans doute elles ne le purent pas ; elles eurent beau invoquer inlassablement, selon leur coutume, le vénérable inventeur de l’imprimerie et le jeune prince amateur de peinture impressionniste et chauffeur (lequel était neveu du capitaine de Borodino), Gutenberg et Wagram laissèrent leurs supplications sans réponse et je partis, sentant que l’Invisible sollicité resterait sourd. III

*sa figure se rembrunit quand je lui eus dit que je venais demander à sa femme de s’informer si sa cousine m’avait réellement invité. Je venais d’effleurer une de ces sortes de services que M. et Mme de Guermantes n’aimaient pas rendre. Le duc me dit qu’il était trop tard, que si la princesse ne m’avait pas envoyé d’invitation, il aurait l’air d’en demander une, que déjà ses cousins lui en avaient refusé une, une fois, et qu’il ne voulait plus, ni de près, ni de loin, avoir l’air de se mêler de leurs listes, « de s’immiscer », enfin qu’il ne savait même pas si lui et sa femme, qui dînaient en ville, ne rentreraient pas aussitôt après chez eux, que dans ce cas leur meilleure excuse de n’être pas allés à la soirée de la princesse était de lui cacher leur retour à Paris, que, certainement sans cela, ils se seraient au contraire empressés de lui faire connaître en lui envoyant un mot ou un coup de téléphone à mon sujet, et certainement trop tard, car en toute hypothèse les listes de la princesse étaient certainement closes. « Vous n’êtes pas mal avec elle », me dit-il d’un air soupçonneux, les Guermantes craignant toujours de ne pas être au courant des dernières brouilles et qu’on ne cherchât à se raccommoder sur leur dos. III

*Et il est bien rare en effet qu’un jour ou l’autre, ce ne soit pas dans de telles organisations que les solitaires viennent se fondre, quelquefois par simple lassitude, par commodité (comme finissent ceux qui en ont été le plus adversaires par faire poser chez eux le téléphone, par recevoir les Iéna, ou par acheter chez Potin). IV

*Pendant qu’Albertine allait ôter ses affaires, et pour aviser au plus vite, je me saisis du récepteur du téléphone, j’invoquai les Divinités implacables, mais ne fis qu’exciter leur fureur qui se traduisit par ces mots : « Pas libre. » Andrée était en effet en train de causer avec quelqu’un. En attendant qu’elle eût achevé sa communication, je me demandais comment, puisque tant de peintres cherchent à renouveler les portraits féminins du XVIIIe siècle, où l’ingénieuse mise en scène est un prétexte aux expressions de l’attente, de la bouderie, de l’intérêt, de la rêverie, comment aucun de nos modernes Boucher et de ceux que Saniette appelait des Watteau à vapeur, ne peignit, au lieu de « la Lettre », du « Clavecin », etc., cette scène qui pourrait s’appeler : « Devant le téléphone », et où naîtrait si spontanément sur les lèvres de l’écouteuse un sourire d’autant plus vrai qu’il sait n’être pas vu. Enfin, Andrée put m’entendre : « Vous venez prendre Albertine demain ? » et en prononçant ce nom d’Albertine, je pensais à l’envie que m’avait inspirée Swann quand il m’avait dit, le jour de la fête chez la princesse de Guermantes : « Venez voir Odette », et que j’avais pensé à ce que malgré tout il y avait de fort dans un prénom qui, aux yeux de tout le monde et d’Odette elle-même, n’avait que dans la bouche de Swann ce sens absolument possessif. Une telle mainmise — résumée en un vocable — sur toute une existence m’avait paru, chaque fois que j’étais amoureux, devoir être douce ! Mais, en réalité, quand on peut le dire, ou bien cela est devenu indifférent, ou bien l’habitude n’a pas émoussé la tendresse, mais elle en a changé les douceurs en douleurs. Le mensonge est bien peu de chose, nous vivons au milieu de lui sans faire autre chose qu’en sourire, nous le pratiquons sans croire faire mal à personne, mais la jalousie en souffre et voit plus qu’il ne cache (souvent notre amie refuse de passer la soirée avec nous et va au théâtre tout simplement pour que nous ne voyions pas qu’elle a mauvaise mine). Combien, souvent, elle reste aveugle à ce que cache la vérité! Mais elle ne peut rien obtenir, car celles qui jurent de ne pas mentir refuseraient, sous le couteau, de confesser leur caractère. Je savais que moi seul pouvais dire de cette façon-là « Albertine » à Andrée. Et pourtant pour Albertine, pour Andrée, et pour moi-même, je sentais que je n’étais rien. Et je comprenais l’impossibilité où se heurte l’amour. Nous nous imaginons qu’il a pour objet un être qui peut être couché devant nous, enfermé dans un corps. Hélas ! il est l’extension de cet être à tous les points de l’espace et du temps que cet être a occupés et occupera. Si nous ne possédons pas son contact avec tel lieu, avec telle heure, nous ne le possédons pas. Or nous ne pouvons toucher tous ces points. Si encore ils nous étaient désignés, peut-être pourrions-nous nous étendre jusqu’à eux. Mais nous tâtonnons sans les trouver. De là la défiance, la jalousie, les persécutions. Nous perdons un temps précieux sur une piste absurde et nous passons sans le soupçonner à côté du vrai.

Mais déjà une des Divinités irascibles, aux servantes vertigineusement agiles, s’irritait non plus que je parlasse, mais que je ne dise rien. « Mais voyons, c’est libre, depuis le temps que vous êtes en communication ; je vais vous couper. » Mais elle n’en fit rien, et tout en suscitant la présence d’Andrée, l’enveloppa, en grand poète qu’est toujours une demoiselle du téléphone, de l’atmosphère particulière à la demeure, au quartier, à la vie même de l’amie d’Albertine. « C’est vous ? » me dit Andrée dont la voix était projetée jusqu’à moi avec une vitesse instantanée par la déesse qui a le privilège de rendre les sons plus rapides que l’éclair. « Écoutez, répondis-je ; allez où vous voudrez, n’importe où, excepté chez Mme Verdurin. Il faut à tout prix en éloigner demain Albertine. — C’est que justement elle doit y aller demain. — Ah ! »

Mais j’étais obligé d’interrompre un instant et de faire des gestes menaçants, car si Françoise continuait — comme si c’eût été quelque chose d’aussi désagréable que la vaccine ou d’aussi périlleux que l’aéroplane — à ne pas vouloir apprendre à téléphoner, ce qui nous eût déchargés des communications qu’elle pouvait connaître sans inconvénient, en revanche, elle entrait immédiatement chez moi dès que j’étais en train d’en faire d’assez secrètes pour que je tinsse particulièrement à les lui cacher. Quand elle fut sortie de la chambre non sans s’être attardée à emporter divers objets qui y étaient depuis la veille et eussent pu y rester, sans gêner le moins du monde, une heure de plus, et pour remettre dans le feu une bûche bien inutile par la chaleur brûlante que me donnaient la présence de l’intruse et la peur de me voir « couper » par la demoiselle : « Pardonnez-moi, dis-je à Andrée, j’ai été dérangé. C’est absolument sûr qu’elle doit aller demain chez les Verdurin ? — Absolument, mais je peux lui dire que cela vous ennuie. — Non, au contraire ; ce qui est possible, c’est que je vienne avec vous. — Ah ! » fit Andrée d’une voix fort ennuyée et comme effrayée de mon audace, qui ne fit du reste que s’en affermir. « Alors, je vous quitte et pardon de vous avoir dérangée pour rien. — Mais non », dit Andrée et (comme maintenant, l’usage du téléphone étant devenu courant, autour de lui s’était développé l’enjolivement de phrases spéciales, comme jadis autour des « thés ») elle ajouta : « Cela m’a fait grand plaisir d’entendre votre voix. »

J’aurais pu en dire autant, et plus véridiquement qu’Andrée, car je venais d’être infiniment sensible à sa voix, n’ayant jamais remarqué jusque-là qu’elle était si différente des autres. Alors, je me rappelai d’autres voix encore, des voix de femmes surtout, les unes ralenties par la précision d’une question et l’attention de l’esprit, d’autres essoufflées, même interrompues, par le flot lyrique de ce qu’elles racontent ; je me rappelai une à une la voix de chacune des jeunes filles que j’avais connues à Balbec, puis de Gilberte, puis de ma grand’mère, puis de Mme de Guermantes ; je les trouvai toutes dissemblables, moulées sur un langage particulier à chacune, jouant toutes sur un instrument différent, et je me dis quel maigre concert doivent donner au Paradis les trois ou quatre anges musiciens des vieux peintres, quand je voyais s’élever vers Dieu, par dizaines, par centaines, par milliers, l’harmonieuse et multisonore salutation de toutes les Voix. Je ne quittai pas le téléphone sans remercier, en quelques mots propitiatoires, celle qui règne sur la vitesse des sons, d’avoir bien voulu user en faveur de mes humbles paroles d’un pouvoir qui les rendait cent fois plus rapides que le tonnerre, mais mes actions de grâce restèrent sans autre réponse que d’être coupées. V

*Albertine ne me dit pas plus, à partir de cette soirée, qu’elle n’avait fait dans le passé : « Je sais que vous n’avez pas confiance en moi, je vais essayer de dissiper vos soupçons. » Mais cette idée, qu’elle n’exprima jamais, eût pu servir d’explication à ses moindres actes. Non seulement elle s’arrangeait à ne jamais être seule un moment, de façon que je ne pusse ignorer ce qu’elle avait fait, si je n’en croyais pas ses propres déclarations, mais, même quand elle avait à téléphoner à Andrée, ou au garage, ou au manège, ou ailleurs, elle prétendait que c’était trop ennuyeux de rester seule pour téléphoner, avec le temps que les demoiselles mettaient à vous donner la communication, et elle s’arrangeait pour que je fusse auprès d’elle à ce moment-là, ou, à mon défaut, Françoise, comme si elle eût craint que je pusse imaginer des communications téléphoniques blâmables et servant à donner de mystérieux rendez-vous. V

 

Téléphonage

Mme de Guermantes recevait les téléphonages, les confidences, les larmes III ; après m’avoir donné les détails du téléphonage, le lift nous quitta IV ; Ma dépêche expliquait le téléphonage des Verdurin IV ; un nouveau téléphonage de Mme Verdurin IV ; l’attente d’un nouveau télégramme, d’un téléphonage de Saint-Loup VI ; l’absence même de ce téléphonage de Françoise VI ; Tous ces téléphonages de Mme Verdurin VII ; Après le dîner on montait dans les salons de la Patronne, puis les téléphonages commençaient VII.

 

Vous pouvez raccrocher.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Comments are closed.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et