La tournée des cathédrales

La tournée des cathédrales

 

Les cathédrales fascinent Proust…

 

Dans un de ses textes confiés au Figaro, il s’inquiète de leur désaffection — La mort des cathédrales, 16 août 1904.

 

Dans À la Recherche du temps perdu, ses mots sont connus où le Héros compare son projet de livre à une cathédrale. C’est à la fin du Temps retrouvé. Il évoque un écrivain qui « devrait préparer son livre minutieusement, avec de perpétuels regroupements de forces, comme une offensive, le supporter comme une fatigue, l’accepter comme une règle, le construire comme une église, le suivre comme un régime, le vaincre comme un obstacle, le conquérir comme une amitié, le suralimenter comme un enfant, le créer comme un monde, sans laisser de côté ces mystères qui n’ont probablement leur explication que dans d’autres mondes et dont le pressentiment est ce qui nous émeut le plus dans la vie et dans l’art. Et dans ces grands livres-là, il y a des parties qui n’ont eu le temps que d’être esquissées, et qui ne seront sans doute jamais finies, à cause de l’ampleur même du plan de l’architecte. Combien de grandes cathédrales restent inachevées! Longtemps, un tel livre, on le nourrit, on fortifie ses parties faibles, on le préserve, mais ensuite c’est lui qui grandit, qui désigne notre tombe, la protège contre les rumeurs et quelque peu contre l’oubli. »

Et quelques lignes plus bas : « je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. »

 

Le mot revient cinquante-huit fois et douze cathédrales sont nommées : Amiens, Bayeux, Beauvais, Bourges, Chartres, Coutances, Orléans, Paris, Reims, Rouen, Saint-Lô, et une à l’étranger, Florence. Citées, Vézelay est basilique et la Sainte-Chapelle chapelle palatiale.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Elle [la grand’mère du Héros] essayait de ruser et sinon d’éliminer entièrement la banalité commerciale, du moins de la réduire, d’y substituer pour la plus grande partie de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs « épaisseurs » d’art : au lieu de photographies de la Cathédrale de Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus. I

 

*un jour, au détour d’une petite rue provinciale, j’aperçus, en face du croisement de trois ruelles, une muraille fruste et surélevée, avec des verrières percées en haut et offrant le même aspect asymétrique que l’abside de Combray. Alors je ne me suis pas demandé comme à Chartres ou à Reims avec quelle puissance y était exprimé le sentiment religieux, mais je me suis involontairement écrié : « L’Église ! » I

 

*[Swann sur La Berma dans Phèdre, dans le Cid :]: « Cela vous donnera une vision aussi noble que n’importe quel chef-d’œuvre, je ne sais pas moi… que — et il se mit à rire — « les Reines de Chartres ! » I

 

*[Le curé de Combray :] l’église a des vitraux superbes, presque tous modernes, et cette imposante Entrée de Louis-Philippe à Combray qui serait mieux à sa place à Combray même, et qui vaut, dit-on, la fameuse verrière de Chartres. I

 

*Et quand je pensais à Florence, c’était comme à une ville miraculeusement embaumée et semblable à une corolle, parce qu’elle s’appelait la cité des lys et sa cathédrale, Sainte-Marie-des-Fleurs. I

 

*Coutances, cathédrale normande, que sa diphtongue finale, grasse et jaunissante couronne par une tour de beurre I

 

*— L’église de Balbec est admirable, n’est-ce pas, Monsieur [Norpois] ? demandai-je, surmontant la tristesse d’avoir appris qu’un des attraits de Balbec résidait dans ses coquettes villas.

— Non, elle n’est pas mal, mais enfin elle ne peut soutenir la comparaison avec ces véritables bijoux ciselés que sont les cathédrales de Reims, de Chartres, et à mon goût, la perle de toutes, la Sainte-Chapelle de Paris. II

 

*j’avais fini comme on fait souvent pour un être qu’on n’a jamais vu mais dont on se plaît à s’imaginer qu’on a conquis l’amitié, par donner une physionomie particulière et immuable à ce voyageur artiste et blond qui m’aurait emmené sur sa route, et à qui j’aurais dit adieu au pied de la cathédrale de Saint-Lô, avant qu’il se fût éloigné vers le couchant. II

 

*Certains noms de villes, Vézelay ou Chartres, Bourges ou Beauvais servent à désigner, par abréviation, leur église principale. Cette acception partielle où nous le prenons si souvent, finit — s’il s’agit de lieux que nous ne connaissons pas encore, — par sculpter le nom tout entier qui dès lors quand nous voudrons y faire entrer l’idée de la ville — de la ville que nous n’avons jamais vue, — lui imposera — comme un moule, — les mêmes ciselures, et du même style, en fera une sorte de grande cathédrale. II

 

*— Mais alors, il y a une différence immense entre une toilette de Callot et celle d’un couturier quelconque ? demandai-je à Albertine. — Mais énorme, mon petit bonhomme, me répondit-elle. Oh ! pardon. Seulement, hélas ! ce qui coûte trois cents francs ailleurs coûte deux mille francs chez eux. Mais cela ne se ressemble pas, cela a l’air pareil pour les gens qui n’y connaissent rien. — Parfaitement, répondit Elstir, sans aller pourtant jusqu’à dire que la différence soit aussi profonde qu’entre une statue de la cathédrale de Reims et de l’église Saint-Augustin. II

 

*la terre héréditaire, le poétique domaine où cette race altière de Guermantes, comme une tour jaunissante et fleuronnée qui traverse les âges, s’élevait déjà sur la France, alors que le ciel était encore vide là où devaient plus tard surgir Notre-Dame de Paris et Notre-Dame de Chartres ; alors qu’au sommet de la colline de Laon la nef de la cathédrale ne s’était pas posée comme l’Arche du Déluge au sommet du mont Ararat, emplie de Patriarches et de Justes anxieusement penchés aux fenêtres pour voir si la colère de Dieu s’est apaisée, emportant avec elle les types des végétaux qui multiplieront sur la terre, débordante d’animaux qui s’échappent jusque par les tours où des bœufs, se promenant paisiblement sur la toiture, regardent de haut les plaines de Champagne ; alors que le voyageur qui quittait Beauvais à la fin du jour ne voyait pas encore le suivre en tournoyant, dépliées sur l’écran d’or du couchant, les ailes noires et ramifiées de la cathédrale. III

 

*j’avais en face de moi, comme monument historique, une « vue » de la cathédrale d’Orléans, qui est la plus laide de France, et aussi fatigante à regarder ainsi malgré moi que si on m’avait forcé d’en fixer les tours dans la boule de verre de ces porte-plume optiques qui donnent des ophtalmies. IV

 

*[La marquise douairière de Cambremer sur la Raspelière :] C’est une demeure de famille, de ma grand’mère Arrachepel, ce n’est pas une famille illustre, mais c’est une bonne et très ancienne famille de province. — Comment, pas illustre ? interrompit sèchement sa belle-fille. Tout un vitrail de la cathédrale de Bayeux est rempli par ses armes, et la principale église d’Avranches contient leurs monuments funéraires. IV

 

*[Mme de Cambremer-Legrandin :] Maintenant, j’admire toujours Manet, c’est entendu, mais je crois que je lui préfère peut-être encore Monet. Ah ! les cathédrales ! IV [Claude Monet a peint trente tableaux de la cathédrale de Rouen]

 

*[Mme de Cambremer sur les Verdurin qui lui louent la Raspelière :] Que voulez-vous, ces gens, ils ne savent pas, où auraient-ils appris ? ça doit être de gros commerçants retirés. C’est déjà pas mal pour eux. — Les chandeliers m’ont paru beaux», dit le marquis, sans qu’on sût pourquoi il exceptait les chandeliers, de même qu’inévitablement, chaque fois qu’on parlait d’une église, que ce fût la cathédrale de Chartres, de Reims, d’Amiens, ou l’église de Balbec, ce qu’il s’empressait toujours de citer comme admirable c’était : « le buffet d’orgue, la chaire et les œuvres de miséricorde ». IV

 

*Ce bruit du rideau de fer qu’on lève eût peut-être été mon seul plaisir dans un quartier différent. Dans celui-ci cent autres faisaient ma joie, desquels je n’aurais pas voulu perdre un seul en restant trop tard endormi. C’est l’enchantement des vieux quartiers aristocratiques d’être, à côté de cela, populaires. Comme parfois les cathédrales en eurent non loin de leur portail (à qui il arriva même d’en garder le nom, comme celui de la cathédrale de Rouen, appelé des « Libraires », parce que contre lui ceux-ci exposaient en plein vent leur marchandise) divers petits métiers, mais ambulants, passaient devant le noble hôtel de Guermantes, et faisaient penser par moments à la France ecclésiastique d’autrefois. V

 

*[Le Héros à Albertine :] Ce que les vieux quartiers contiennent de poésie a été extrait jusqu’à la dernière goutte, mais certaines maisons nouvellement bâties pour de petits bourgeois cossus, dans des quartiers neufs, où la pierre trop blanche est fraîchement sciée, ne déchirent-elles pas l’air torride de midi en juillet, à l’heure où les commerçants reviennent déjeuner dans la banlieue, d’un cri aussi acide que l’odeur des cerises attendant que le déjeuner soit servi dans la salle à manger obscure, où les prismes de verre pour poser les couteaux projettent des feux multicolores et aussi beaux que les verrières de Chartres ? — Ce que vous êtes gentil ! Si je deviens jamais intelligente, ce sera grâce à vous. V

 

*On voyait ainsi dans ces petits récits de la duchesse ces grands titres éminents, comme celui de prince des Laumes, surgir à leur place vraie, dans leur état ancien et leur couleur locale, comme dans certains livres d’heures on reconnaît, au milieu de la foule de l’époque, la flèche de Bourges. VI

 

*[Charlus :] Et bien entendu je n’ai pas le ridicule de comparer, pour des raisons de famille, la destruction de l’église de Combray à celle de la cathédrale de Reims qui était comme le miracle d’une cathédrale gothique retrouvant naturellement la pureté de la statuaire antique, ou de celle d’Amiens. Je ne sais si le bras levé de saint Firmin est aujourd’hui brisé. Dans ce cas la plus haute affirmation de la foi et de l’énergie a disparu de ce monde. – Son symbole, Monsieur, lui répondis-je. Et j’adore autant que vous certains symboles. Mais il serait absurde de sacrifier au symbole la réalité qu’il symbolise. Les cathédrales doivent être adorées jusqu’au jour où, pour les préserver, il faudrait renier les vérités qu’elles enseignent. Le bras levé de saint Firmin dans un geste de commandement presque militaire, disait : Que nous soyons brisés, si l’honneur l’exige. Ne sacrifiez pas des hommes à des pierres dont la beauté vient justement d’avoir un moment fixé des vérités humaines. – Je comprends ce que vous voulez dire, me répondit M. de Charlus, et M. Barrès qui nous a fait faire, hélas, trop de pèlerinages à la statue de Strasbourg et au tombeau de M. Déroulède a été touchant et gracieux quand il a écrit que la cathédrale de Reims elle-même nous était moins chère que la vie de nos fantassins. Assertion qui rend assez ridicule la colère de nos journaux contre le général allemand qui commandait là-bas et qui disait que la cathédrale de Reims lui était moins précieuse que celle d’un soldat allemand. VII

 

*[Charlus :] J’ai un ami qui est allé à Rouen où ils [les soldats anglais] ont leur camp, il a vu des merveilles, de pures merveilles dont on n’a pas idée. Ce n’est plus Rouen, c’est une autre ville. Évidemment il y a aussi l’ancien Rouen, avec les saints émaciés de la cathédrale. Bien entendu, c’est beau aussi, mais c’est autre chose. VII

 

*Françoise, quand je lui parlais d’une église de Milan – ville ou elle n’irait probablement jamais – ou de la cathédrale de Reims – fût-ce même de celle d’Arras! – qu’elle ne pourrait voir puisqu’elles étaient plus ou moins détruites, enviait les riches qui peuvent s’offrir le spectacle de pareils trésors, et s’écriait avec un regret nostalgique : « Ah ! comme cela devait être beau ! », elle qui, habitant maintenant Paris depuis tant d’années, n’avait jamais eu la curiosité d’aller voir Notre-Dame. C’est que Notre-Dame faisait précisément partie de Paris, de la ville ou se déroulait la vie quotidienne de Françoise et où en conséquence il était difficile à notre vieille servante – comme il l’eût été à moi si l’étude de l’architecture n’avait pas corrigé en moi sur certains points les instincts de Combray – de situer les objets de ses songes. VII

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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