Au caf’ conc’

Au caf’ conc’

 

À front renversé… Militaire, l’expression signifie que l’on a le territoire ennemi derrière soi. Par extension, elle s’applique à d’autres domaines et prend le sens de fonctionner à l’envers, de se situer ailleurs qu’on ne devrait être.

C’est elle qui me vient à l’esprit à l’idée que la duchesse de Guermantes aimait le café-concert et qu’elle trouvait Mistinguett adorable. De même, savoir que Viens, poupoule se trouve dans la Recherche surprend toujours

 

Certes, ce n’est ni le squelette ni l’âme de l’œuvre — à peine un osselet, un souffle, mais c’est là. Michel Audiard l’a écrit pour Jean Gabin dans Le Président : « Il y a des patrons de gauche. Il y a aussi des poissons volants, mais qui ne constituent pas la majorité du genre ».

 

Faute de pouvoir vous chanter le caf’conc’ et ses vedettes, les voici en mots et en images.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Elle [Mme Verdurin] avait remarqué que devant ce nom Swann et Forcheville avaient plusieurs fois supprimé la particule. Ne doutant pas que ce fût pour montrer qu’ils n’étaient pas intimidés par les titres, elle souhaitait d’imiter leur fierté, mais n’avait pas bien saisi par quelle forme grammaticale elle se traduisait. Aussi sa vicieuse façon de parler l’emportant sur son intransigeance républicaine, elle disait encore les de La Trémoïlle ou plutôt par une abréviation en usage dans les paroles des chansons de café-concert et les légendes des caricaturistes et qui dissimulait le de, les d’La Trémoïlle, mais elle se rattrapait en disant : « Madame La Trémoïlle. » « La Duchesse, comme dit Swann », ajouta-t-elle ironiquement avec un sourire qui prouvait qu’elle ne faisait que citer et ne prenait pas à son compte une dénomination aussi naïve et ridicule. I

 

*Saint-Loup me disait :

— Vous n’aurez pas froid ? Vous feriez peut-être mieux de le garder il ne fait pas très chaud.

Je répondais : « Non, non », et peut-être je ne sentais pas le froid, mais en tous cas je ne savais plus la peur de tomber malade, la nécessité de ne pas mourir, l’importance de travailler. Je donnais mon paletot ; nous entrions dans la salle du restaurant aux sons de quelque marche guerrière jouée par les tziganes, nous nous avancions entre les rangées des tables servies comme dans un facile chemin de gloire, et, sentant l’ardeur joyeuse imprimée à notre corps, par les rythmes de l’orchestre qui nous décernait ses honneurs militaires et ce triomphe immérité, nous la dissimulions sous une mine grave et glacée, sous une démarche pleine de lassitude, pour ne pas imiter ces gommeuses de café-concert qui, venant de chanter sur un air belliqueux un couplet grivois, entrent en courant sur la scène avec la contenance martiale d’un général vainqueur. II

 

*Cependant l’hiver finissait. Un matin, après quelques semaines de giboulées et de tempêtes, j’entendis dans ma cheminée — au lieu du vent informe, élastique et sombre qui me secouait de l’envie d’aller au bord de la mer — le roucoulement des pigeons qui nichaient dans la muraille : irisé, imprévu comme une première jacinthe déchirant doucement son cœur nourricier pour qu’en jaillît, mauve et satinée, sa fleur sonore, faisant entrer comme une fenêtre ouverte, dans ma chambre encore fermée et noire, la tiédeur, l’éblouissement, la fatigue d’un premier beau jour. Ce matin-là, je me surpris à fredonner un air de café-concert que j’avais oublié depuis l’année où j’avais dû aller à Florence et à Venise. Tant l’atmosphère, selon le hasard des jours, agit profondément sur notre organisme et tire des réserves obscures où nous les avions oubliées les mélodies inscrites que n’a pas déchiffrées notre mémoire. Un rêveur plus conscient accompagna bientôt ce musicien que j’écoutais en moi, sans même avoir reconnu tout de suite ce qu’il jouait. III

 

*Quelquefois, à l’automne, entre les courses de Deauville, les eaux et le départ pour Guermantes et les chasses, dans les quelques semaines qu’on passe à Paris, comme la duchesse aimait le café-concert, le duc allait avec elle y passer une soirée. Le public remarquait tout de suite, dans une de ces petites baignoires découvertes où l’on ne tient que deux, cet Hercule en « smoking » (puisqu’en France on donne à toute chose plus ou moins britannique le nom qu’elle ne porte pas en Angleterre), le monocle à l’œil, dans sa grosse mais belle main, à l’annulaire de laquelle brillait un saphir, un gros cigare dont il tirait de temps à autre une bouffée, les regards habituellement tournés vers la scène, mais, quand il les laissait tomber sur le parterre où il ne connaissait d’ailleurs absolument personne, les émoussant d’un air de douceur, de réserve, de politesse, de considération. Quand un couplet lui semblait drôle et pas trop indécent, le duc se retournait en souriant vers sa femme, partageait avec elle, d’un signe d’intelligence et de bonté, l’innocente gaîté que lui procurait la chanson nouvelle. Et les spectateurs pouvaient croire qu’il n’était pas de meilleur mari que lui ni de personne plus enviable que la duchesse — cette femme en dehors de laquelle étaient pour le duc tous les intérêts de la vie, cette femme qu’il n’aimait pas, qu’il n’avait jamais cessé de tromper ; III

 

*Mon indignation fut plus grande quand, en arrivant à la maison où logeait Morel, je reconnus la voix du violoniste, lequel, par le besoin qu’il avait d’épandre de la gaîté, chantait de tout cœur : « Le samedi soir, après le turbin ! » IV

[Extrait de Viens, poupoule (1902) créée par Mayol à la Scala et qui le rend aussi riche que célèbre.]

 

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*le duc de Guermantes, lequel parlait du même ton cérémonieusement méprisant des « chansons de Mademoiselle Yvette Guilbert » et des « expériences de Monsieur Charcot ». IV

[Emma Laure Esther Guilbert, dite Yvette Guilbert (1865-1944).]

2 Yvette Guilbert, par Toulouse-Lautrec

 

*Quand j’avais entendu se refermer la porte de la chambre d’Albertine, si j’avais un ami avec moi je me hâtais de le faire sortir, ne le lâchant que quand j’étais bien sûr qu’il était dans l’escalier, dont je descendais au besoin quelques marches.

Il me disait que j’allais prendre mal, me faisant remarquer que notre maison était glaciale, pleine de courants d’air, et qu’on le paierait bien cher pour qu’il y habitât. De ce froid on se plaignait parce qu’il venait seulement de commencer et qu’on n’y était pas habitué encore, mais, pour cette même raison, il déchaînait en moi une joie qu’accompagnait le souvenir inconscient des premiers soirs d’hiver où autrefois, revenant de voyage, pour reprendre contact avec les plaisirs oubliés de Paris, j’allais au café-concert. Aussi est-ce en chantant qu’après avoir quitté mon ancien camarade, je remontais l’escalier et rentrais. La belle saison, en s’enfuyant, avait emporté les oiseaux. Mais d’autres musiciens invisibles, intérieurs, les avaient remplacés. Et la bise glacée dénoncée par Bloch, et qui soufflait délicieusement par les portes mal jointes de notre appartement, était, comme les beaux jours de l’été par les oiseaux des bois, éperdument saluée de refrains, inextinguiblement fredonnés, de Fragson, de Mayol ou de Paulus. V

[Léon-Philippe Pot, dit Harry Fragson (1869-1913), Félix Mayol (1872-1941), Jean-Paul Habans, dit Paulus (1845-1908)]

3 Fragson

4 Mayol

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5 Paulus

 

*La duchesse hésitait encore par peur d’une scène de M. de Guermantes, devant Balthy et Mistinguett, qu’elle trouvait adorables mais avait décidément Rachel pour amie. Les nouvelles générations en concluaient que la duchesse de Guermantes, malgré son nom, devait être quelque demi castor qui n’avait jamais été tout à fait du gratin. VII

[Marie Bidart, dite Louise Balthy (1867-1925), Jeanne Florentine Bourgeois, dite Mistinguett (1875-1956)]

6 Balthy7 Mistinguett

 

À la recherche de la gouaille perdue…

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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