Sanglant centenaire

Sanglant centenaire

 

La guerre tragique et tonnante est la toile de fond du dernier tome d’À la recherche du temps perdu.

 

Nous célébrons les cent ans de la bataille de Verdun.

Verdun 1Verdun 2

 

Le 21 février 1916 vers 7 heures, deux millions d’obus s’abattent sur Verdun, Meuse, Lorraine. Mais contrairement à ce à quoi s’attendaient les allemands et l’armée française résiste et campe sur ses positions. La bataille dure près de dix mois, jusqu’au 19 décembre, faisant 163 000 morts et 216 000 blessés du côté français et 143 000 morts et 196 000 blessés du côté allemand. À l’automne 1916, l’armée française, profitant de l’offensive de la Somme, contre-attaque, reprend les forts perdus et repousse les allemands. Verdun est sauvée.

Sa bataille est l’une des principales de la Grande Guerre. Avec la rotation importante des unités françaises (deux tiers des Poilus y ont combattu), Verdun devient le symbole de la guerre. La ville reçoit de multiples distinctions, françaises et internationales, faisant d’elle la plus décorée de France. C’est également là qu’est choisi un soldat pour être inhumé dans la tombe du Soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe à Paris. D’après Wikipédia)

Verdun 3

 

Cherchons quelques-unes de ses traces dans Le Temps retrouvé : Poilu, tranchées, Verdun.

 

Poilu

*« Mon petit, m’écrivait Robert, si tu voyais tout ce monde, surtout les gens du peuple, les ouvriers, les petits commerçants qui ne se doutaient pas de ce qu’ils recélaient en eux d’héroïsme et seraient morts dans leur lit sans l’avoir soupçonné, courir sous les balles pour secourir un camarade, pour emporter un chef blessé, et frappés eux-mêmes, sourire au moment où ils vont mourir parce que le médecin-chef leur apprend que la tranchée a été reprise aux Allemands, je t’assure, mon cher petit, que cela donne une belle idée du Français et que ça fait comprendre les époques historiques qui nous paraissaient un peu extraordinaires dans nos classes. L’épopée est tellement belle que tu trouverais comme moi que les mots ne sont plus rien. Rodin ou Maillol pourraient faire un chef d’œuvre avec une matière affreuse qu’on ne reconnaîtrait pas. Au contact d’une telle grandeur, le mot « poilu » est devenu pour moi quelque chose dont je ne sens pas plus s’il a pu contenir d’abord une allusion ou une plaisanterie que quand nous lisons « chouans » par exemple. Mais je sens « poilu » déjà prêt pour de grands poètes comme les mots déluge, ou Christ, ou Barbares qui étaient déjà pétris de grandeur avant que s’en fussent servis Hugo, Vigny, ou les autres. Je dis que le peuple est ce qu’il y a de mieux, mais tout le monde est bien.

*[Charlus :] Et nos poilus ! Je ne peux pas vous dire quelle saveur je trouve en nos poilus, aux petits Parigots, tenez, comme celui qui passa là, avec son air dessalé, sa mine éveillée et drôle. Il m’arrive souvent de les arrêter, de faire un brin de causette avec eux, quelle finesse, quel bon sens ! et les gars de province comme ils sont amusants et gentils avec leur roulement d’r et leur jargon patoiseur ! Moi, j’ai toujours beaucoup vécu à la campagne, couché dans les fermes, je sais leur parler, mais notre admiration pour les Français ne doit pas nous faire déprécier nos ennemis, ce serait nous diminuer nous-mêmes. Et vous ne savez pas quel soldat est le soldat allemand, vous qui ne l’avez pas vu comme moi défiler au pas de parade, au pas de l’oie, unter den Linden

*[À l’hôtel de Jupien]– Mais Joffre, c’est un homme qui couche avec les femmes des ministres, c’est pas un homme qui a fait quelque chose. – C’est malheureux d’entendre des choses pareilles, dit un aviateur un peu plus âgé, et, se tournant vers l’ouvrier qui venait de faire entendre cette proposition : « Je vous conseillerais pas de causer comme ça en première ligne, les poilus vous auraient vite expédié ».

 

Tranchées

*À l’heure du dîner les restaurants étaient pleins; et si, passant dans la rue, je voyais un pauvre permissionnaire, échappé pour six jours au risque permanent de la mort, et prêt à repartir pour les tranchées, arrêter un instant ses yeux devant les vitrines illuminées, je souffrais comme à l’hôtel de Balbec quand les pêcheurs nous regardaient dîner, mais je souffrais davantage parce que je savais que la misère du soldat est plus grande que celle du pauvre, les réunissant toutes, et plus touchante encore parce qu’elle est plus résignée, plus noble, et que c’est d’un hochement de tête philosophe, sans haine, que prêt à repartir pour la guerre, il disait en voyant se bousculer les embusqués retenant leurs tables : « On ne dirait pas que c’est la guerre ici. »

*Ce germanophobe [le directeur du Grand-Hôtel] disait en riant à propos de son frère : « Il est dans les tranchées, ils sont à vingt-cinq mètres des Boches ! » jusqu’à ce qu’ayant appris qu’il l’était lui-même on l’eut mis dans un camp de concentration.

*[Charlus à un des hommes de l’hôtel de Jupien :] Tiens, je vais te donner deux gros baisers pour la peine mon petit gars. Tu penseras à moi dans les tranchées. C’est pas trop dur ? – Ah ! dame, il y a des jours quand une grenade passe à côté de vous… » Et le jeune homme se mit à faire des imitations du bruit de la grenade, des avions, etc. « Mais il faut bien faire comme les autres, et vous pouvez être sûr et certain qu’on ira jusqu’au bout. – Jusqu’au bout ! Si on savait seulement jusqu’à quel bout, dit mélancoliquement le baron qui était « pessimiste. – Vous n’avez pas vu que Sarah-Bernhardt l’a dit sur les journaux : La France, elle ira jusqu’au bout. Les Français, ils se feront tuer plutôt jusqu’au dernier. – Je ne doute pas un seul instant que les Français ne se fassent bravement tuer jusqu’au dernier», dit M. de Charlus comme si c’était la chose la plus simple du monde et bien qu’il n’eût lui-même l’intention de faire quoi que ce soit, mais pensait par là corriger l’impression de pacifisme qu’il donnait quand il s’oubliait. « Je n’en doute pas, mais je me demande jusqu’à quel point madame Sarah-Bernhardt est qualifiée pour parler au nom de la France… Mais il me semble que je ne connais pas ce charmant, ce délicieux jeune homme », ajouta-t-il en avisant un autre qu’il ne reconnaissait pas ou qu’il n’avait peut-être jamais vu.

 

Verdun

*Et comme dès qu’il se replaçait au point de vue nobiliaire qui pour lui au fond dominait tout, M. de Charlus arrivait à d’extraordinaires enfantillages, il me dit du même ton qu’il m’eût parlé de la Marne ou de Verdun, qu’il y avait des choses capitales et fort curieuses que ne devrait pas omettre celui qui écrirait l’histoire de cette guerre. « Ainsi, me dit-il, par exemple, tout le monde est si ignorant que personne n’a fait remarquer cette chose si marquante : le grand maître de l’ordre de Malte, qui est un pur boche, n’en continue pas moins de vivre à Rome où il jouit en tant que grand maître de notre ordre, du privilège de l’exterritorialité. C’est intéressant, » ajouta-t-il d’un air de me dire : « Vous voyez que vous n’avez pas perdu votre soirée en me rencontrant ».

*Un professeur écrivait un livre remarquable sur Schiller et on en rendait compte dans les journaux. Mais avant de parler de l’auteur du livre, on inscrivait comme un permis d’imprimer qu’il avait été à la Marne, à Verdun, qu’il avait eu cinq citations, deux fils tués. Alors on louait la clarté, la profondeur de son ouvrage sur Schiller qu’on pouvait qualifier de grand, pourvu qu’on dît au lieu de « ce grand Allemand », « ce grand Boche ». C’était le mot d’ordre pour l’article, et aussitôt on le laissait passer.

 

Ach, la guerre, gross malheur !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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