… tomber au champ d’honneur…

… tomber au champ d’honneur…

 

Lâches ou héroïques : tous les comportements sont illustrés chez les hommes confrontés à la guerre. Dans la réalité comme dans la fiction.

 

1870-1871

*L’humanité que nous fréquentons et qui ressemble si peu à nos rêves est pourtant la même que, dans les Mémoires, dans les Lettres de gens remarquables, nous avons vue décrite et que nous avons souhaité de connaître. Le vieillard le plus insignifiant avec qui nous dînons [Antoine de Castellane] est celui dont, dans un livre sur la guerre de 70, nous avons lu avec émotion la fière lettre au prince Frédéric-Charles [qui occupe avec ses soldats le village de Saint-Patrice, Indre-et-Loire et le château de Rochecotte lui appartenant]. (III)

*Aynard de Saint-Loup : [le marquis de Cambremer :] Saint-Loup, c’est une autre paire de manches ; il a beau avoir toute une parenté allemande, son père revendiquait avant tout son titre de grand seigneur français, il a repris du service en 1871 et a été tué pendant la guerre de la plus belle façon. (IV)

 

1914-1918

Réformés :

*Octave « Dans les choux » : Une des étoiles du salon était «Dans les choux», qui malgré ses goûts sportifs s’était fait réformer. (VII)

*L’un [des clients de Jupien], énorme, avait la figure couverte de taches rouges, comme un ivrogne. J’avais appris qu’au début il ne l’était pas et prenait seulement son plaisir à faire boire des jeunes gens. Mais effrayé par l’idée d’être mobilisé (bien qu’il semblât avoir dépassé la cinquantaine), comme il était très gros, il s’était mis à boire sans arrêter pour tâcher de dépasser le poids de cent kilos, au-dessus duquel on était réformé. (VII)

 

Mobilisés :

*Bloch : Bloch avait été enchanté d’entendre l’aveu de la lâcheté d’un nationaliste (qui l’était d’ailleurs si peu) et comme Saint-Loup avait demandé si lui-même devait partir, avait pris une figure de grand-prêtre pour répondre : « myope ». Mais Bloch avait complètement changé d’avis sur la guerre quelques jours après où il vint me voir affolé. Quoique « myope », il avait été reconnu bon pour le service. […] Si Bloch nous avait fait des professions de foi méchamment antimilitaristes une fois qu’il avait été reconnu « bon », il avait eu préalablement les déclarations les plus chauvines quand il se croyait réformé pour myopie. (VII)

*Morel : Or Morel n’aurait pas dû être là pour la raison qu’il n’était nullement réformé. Simplement il n’avait pas rejoint et était déserteur, mais personne ne le savait. (VII)

*Un neveu de Françoise : Françoise qui avait fait depuis longtemps tous ses efforts pour que son neveu fût réformé et qui, quand on lui avait proposé une recommandation, par la voie des Guermantes, pour le général de Saint-Joseph, avait répondu d’un ton désespéré : « Oh ! non, ça ne servirait à rien, il n’y a rien à faire avec ce vieux bonhomme-là, c’est tout ce qu’il y a de pis, il est patriotique » (VII)

*M. de Cambremer (embusqué ?) : elle [Mme Verdurin] était indignée que M. de Cambremer à son âge fût dans un état-major (VII)

 

Robert de Saint-Loup-en-Bray :

*Mon départ de Paris se trouva retardé par une nouvelle qui, par le chagrin qu’elle me causa, me rendit pour quelque temps incapable de me mettre en route. J’appris en effet la mort de Robert de Saint-Loup, tué le surlendemain de son retour au front, en protégeant la retraite de ses hommes. (VII)

 

Vaugoubert fils :

[Lettre de Saint-Loup au Héros :] Le pauvre petit Vaugoubert, le fils de l’ambassadeur, a été sept fois blessé avant d’être tué, et chaque fois qu’il revenait d’une expédition sans avoir écopé, il avait l’air de s’excuser et de dire que ce n’était pas sa faute. C’était un être charmant. Nous nous étions beaucoup liés, les pauvres parents ont eu la permission de venir à l’enterrement, à condition de ne pas être en deuil et de ne rester que cinq minutes à cause du bombardement. La mère, un grand cheval que tu connais peut-être, pouvait avoir beaucoup de chagrin, on ne distinguait rien. Mais le pauvre père était dans un tel état que je t’assure que moi qui ai fini par devenir tout à fait insensible, à force de prendre l’habitude de voir la tête du camarade qui est en train de me parler subitement labourée par une torpille ou même détachée du tronc, je ne pouvais pas me contenir en voyant l’effondrement du pauvre Vaugoubert qui n’était plus qu’une espèce de loque. Le général avait beau lui dire que c’était pour la France, que son fils s’était conduit en héros, cela ne faisait que redoubler les sanglots du pauvre homme qui ne pouvait pas se détacher du corps de son fils. Enfin, et c’est pour cela qu’il faut se dire qu’« ils ne passeront pas », tous ces gens-là, comme mon pauvre valet de chambre, comme Vaugoubert, ont empêché les Allemands de passer. (VII)

 

Le valet de chambre de Saint-Loup :

[Lettre au Héros :] Enfin, et c’est pour cela qu’il faut se dire qu’« ils ne passeront pas », tous ces gens-là, comme mon pauvre valet de chambre, comme Vaugoubert, ont empêché les Allemands de passer. (VII)

 

Un neveu de Françoise :

 

Un neveu de Françoise avait été tué à Berry-au-Bac, qui était aussi le neveu de ces cousins millionnaires de Françoise, anciens cafetiers retirés depuis longtemps après fortune faite. Il avait été tué, lui, tout petit cafetier sans fortune, qui, parti à la mobilisation, âgé de vingt-cinq ans, avait laissé sa jeune femme seule pour tenir le petit bar qu’il croyait regagner quelques mois après. Il avait été tué. Et alors on avait vu ceci. Les cousins millionnaires de Françoise, et qui n’étaient rien à la jeune femme, veuve de leur neveu, avaient quitté la campagne où ils étaient retirés depuis dix ans et s’étaient remis cafetiers, sans vouloir toucher un sou; tous les matins à six heures, la femme millionnaire, une vraie dame, était habillée ainsi que «sa demoiselle», prêtes à aider leur nièce et cousine par alliance. Et depuis près de trois ans, elles rinçaient ainsi des verres et servaient des consommations depuis le matin jusqu’à neuf heures et demi du soir, sans un jour de repos. (VII)

 

Bloch père meurt d’émotion de voir la France envahie (VII)

 

Cottard meurt dans son lit de surmenage, mais les journaux affirment qu’il est mort « face à l’ennemi » (VII)

 

Eux s’en sortent

Bloch, mobilisé ;

Morel, mobilisé, arrêté pour désertion, puis envoyé au front où il a une conduite exemplaire ;

Octave « Dans les choux », réformé ;

Un autre neveu de Françoise, mobilisé.

  1. Bontemps joue les jusqu’au-boutiste ;

Brichot publie des articles de guerre

 

 

Dans la vraie vie, sont mobilisés :

Robert Proust (puis front italien), Odilon Albaret, Reynaldo Hahn, Fernand Gregh, Robert Dreyfus.

Blessé : Henri Bardac (à la tête, en septembre 14, à la bataille de la Marne).

Emmanuel Berl, lecteur de Sésame et les Lys dans les tranchées, invalide de guerre.

 

Morts : Bertrand de Fénelon (décembre 1914), Robert d’Humières (mai 1915).

 

Marcel Proust se rend à l’hôpital de Cabourg qui accueille des centaines de soldats blessés (selon Painter).

 

Le Palais Rose de Montesquiou est réquisitionné ; le comte compose des élégies guerrières.

 

Mme Strauss, aidée par des duchesses et des cocottes, organise des cuisines populaires pour les réfugiés belges ; invitée au Clos des Muriers, Réjane est traitée de « Boche » par Mme Straus qui la pousse presque dans un rosier.

Mme de Chevigné, raconte Painter, prend le chemin de Bordeaux. Devant un convoi de blessés, en larmes, elle leur jette tout ce qu’elle possède : les restes d’un repas, de pain et de gruyère, son étui à cigarettes en argent, tout le contenu de son sac à main.

Mme de Noailles écrit aux mamans et dit des vers à l’hôpital de Bayonne.

Mme Lemaire est à Réveillon (comme Gilberte à Tansonville).

Cocteau s’affiche en porte-drapeau d’un patriotisme extravagant.

Le 30 janvier 1918, un grand raid juste avant minuit surprend Proust alors qu’il sort de chez Gabriel de La Rochefoucauld, rue Murillo. Le 23 mars, les tirs des canons allemands jettent les occupants du 102, boulevard Haussmann dans la cave, sauf l’écrivain qui travaille paisiblement à l’étage.

 

La vie étant un éternel recommencement, nous terminerons demain avec les naissances dans la Recherche.

 

Parole de poustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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