Ses trois dernières années

Ses trois dernières années

 

Henri Raczymow a commis un drôle de petit livre sur un drame annoncé : Notre cher Marcel est mort ce soir (Denoël 2013, réédité par Arléa en 2014).

*1 Raczymow

Le récit commence en 1919 pour s’achever après les obsèques de Marcel Proust. Il nous fait vivre au présent, comme si l’auteur y avait assisté, l’existence d’un obsédé de son œuvre, « achevée et inachevée […] inachevable ». Il montre bien « l’hiatus entre terminer et achever. Terminer, oui, cent fois oui. Les dernières pages essentielles sont écrites, y compris le mot FIN. Mais l’achèvement, au sens de parachèvement ? Forcément non, puisque cette œuvre, comme toute œuvre peut-être, est à la lettre interminable. »

Les pages sur les échanges de Marcel avec Céleste sont bouleversantes — elle le comprend si bien, alors qu’il la tyrannise de ses ordres et contrordres (à se tordre) : « Proust sonne Céleste sans arrêt. Se plaint d’un courant d’air persistant. Comment est-ce dieu possible, monsieur ? Portes et fenêtres sont fermées, les rideaux constamment tirés. Il lui demande de faire tiédir un peu d’eau de Vichy car, belle raison, celle qu’elle lui a laissée s’est éventée. Elle lui a fait cuire à sa demande une tarte qu’il trouve immangeable et qu’il a renvoyée avec rage, presque. L’écœurement qui s’ensuit lui fait repousser les pommes de terre qu’il lui a aussi demandées. Il se plaint qu’on gèle (nous sommes dans les derniers jours d’avril). Fait-il plus chaud à la cuisine, Céleste ? Il sonne pour s’excuser de tant sonner. Il prend de l’adrénaline pour rester éveillé et travailler, puis un somnifère pour ensuite dormir quelques heures, de l’eau chloroformée contre la nausée. Avez-vous des croissants, Céleste ? Sont-ils bien frais et croustillants comme je les aime ? Des pommes de terre seraient longues à préparer, non ? Qu’en pensez-vous ? Et des nouilles ? En fait non, Céleste pas de croissant finalement. Ni rien d’autre. Je ne peux rien avaler. Ai-je déjà sonné Céleste, pour vous demander une tisane ? — Non, monsieur, c’était pour me dire que vous n’en vouliez plus. — Alors nonobstant apportez-m’en une tout de suite, bien chaude, comme la dernière fois, vous êtes parfois insupportable, Céleste, vous l’a-t-on jamais dit ? » On s’y croirait.

Ou un autre jour : « Pouvez-vous acheter des asperges et me les préparer ? Je les prendrai ou non. Vous attendrez ma sonnette pour me les servir. Peut-être sonnerai-je, peut-être pas. Si je sonne vous viendrez aussitôt. Si je ne sonne pas, vous viendrez quand même pour voir si tout va bien. » Odieux ou désespéré, quêtant un peu d’amour ?

 

J’évite de vouloir tout lire sur Proust, la Recherche me suffisant souvent, mais j’apprends qu’Henri Raczymow a aussi écrit Le Cygne de Proust (Gallimard, 1989). J’ai fichûment envie de m’y plonger.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Un autre animal a remplacé mon chat pour m’accompagner dans la rédaction de cette chronique.

*2 La poule et Raczymow

 

Ma poule n’est-elle pas une bête à plumes ?

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Ah là là ; ma belle-mère souffre des mêmes pathologies que le cher Marcel, mais je n’ai pas la vertu célestine… Du coup, hop ! J’achète le livre indiqué !

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