Répondre à « Mort à jamais ? »

Répondre à « Mort à jamais ? »

 

À force de vouloir enfermer Proust dans ses phrases longues, on en oublie que parmi les plus emblématiques, certaines sont fort courtes…

La plus célèbre, celle qui ouvre À la recherche du temps perdu ne compte que huit mots. Et il en est une, télégraphique, qui revient deux fois avec ses trois mots troublants — Mort à jamais — suivis d’un point d’interrogation.

La première fois, c’est au début de Du côté de chez Swann pour évoquer le Combray de l’enfance ; la seconde, dans La Prisonnière, porte sur le décès brutal de Bergotte devant un tableau de Vermeer. Pour l’une, l’écrivain répond que c’est possible ; pour l’autre, que nul ne peut l’affirmer — mieux, quelques lignes plus bas, dans une redite, qu’il est vraisemblable que non.

 

Dans la foulée, j’ai recherché les occurrences de « mort » dans la Recherche (exclusivement sous ses formes « mort », « morte », « morts », « mortes »). J’en ai trouvé 778. Par ordre décroissant, Le Temps retrouvé (186) dépasse d’un poil La Fugitive (185) suivie du Côté de Guermantes (102), Sodome et Gomorrhe (99), La Prisonnière (86), Du Côté de chez Swann (71), tandis qu’À l’ombre des jeunes filles en fleurs est bon dernier (49) — volume qui célèbre la vie et l’amour, de Gilberte à Albertine.

 

Au fait, qui meurt dans l’œuvre ? Vous trouverez la réponse demain — si la mort ne me fauche pas d’ici là !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*C’est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me ressouvenais de Combray, je n’en revis jamais que cette sorte de pan lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres, pareil à ceux que l’embrasement d’un feu de Bengale ou quelque projection électrique éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties restent plongées dans la nuit : à la base assez large, le petit salon, la salle à manger, l’amorce de l’allée obscure par où arriverait M. Swann, l’auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule où je m’acheminais vers la première marche de l’escalier, si cruel à monter, qui constituait à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide irrégulière ; et, au faîte, ma chambre à coucher avec le petit couloir à porte vitrée pour l’entrée de maman ; en un mot, toujours vu à la même heure, isolé de tout ce qu’il pouvait y avoir autour, se détachant seul sur l’obscurité, le décor strictement nécessaire (comme celui qu’on voit indiqué en tête des vieilles pièces pour les représentations en province), au drame de mon déshabillage ; comme si Combray n’avait consisté qu’en deux étages reliés par un mince escalier, et comme s’il n’y avait jamais été que sept heures du soir. À vrai dire, j’aurais pu répondre à qui m’eût interrogé que Combray comprenait encore autre chose et existait à d’autres heures. Mais comme ce que je m’en serais rappelé m’eût été fourni seulement par la mémoire volontaire, la mémoire de l’intelligence, et comme les renseignements qu’elle donne sur le passé ne conservent rien de lui, je n’aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela était en réalité mort pour moi.

Mort à jamais ? C’était possible. I

 

*[Bergotte] se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune.» Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. » Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? Certes, les expériences spirites, pas plus que les dogmes religieux, n’apportent la preuve que l’âme subsiste. Ce qu’on peut dire, c’est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d’obligations contractées dans une vie antérieure ; il n’y a aucune raison, dans nos conditions de vie sur cette terre, pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l’artiste cultivé à ce qu’il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l’admiration qu’il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces obligations, qui n’ont pas leur sanction dans la vie présente, semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d’y retourner revivre sous l’empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l’enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées — ces lois dont tout travail profond de l’intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement — et encore! — pour les sots. De sorte que l’idée que Bergotte n’était pas mort à jamais est sans invraisemblance. V

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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