L’énigme du chemin de halage

L’énigme du chemin de halage

 

Le lieu, champêtre, est familier aux Proustiens, même si tous ceux qui font le pèlerinage d’Illiers-Combray ne pensent pas à y passer. Situé entre le Pont-Vieux et le parc de Swann (dans l’œuvre), la Grande Planche et le Pré Catelan (dans la vie réelle) il est longiligne. Longeant la Vivonne (ou le Loir) sur une centaine de mètres, il est planté de peupliers sur la rive.

1 du PC

(Photos PL)

(Photos PL)

 

À la Recherche du temps perdu l’évoque à trois reprises dans un long paragraphe du premier volume :

*Le Pont-Vieux débouchait dans un sentier de halage qui à cet endroit se tapissait l’été du feuillage bleu d’un noisetier sous lequel un pêcheur en chapeau de paille avait pris racine. À Combray où je savais quelle individualité de maréchal ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l’uniforme du suisse ou le surplis de l’enfant de chœur, ce pêcheur est la seule personne dont je n’aie jamais découvert l’identité. Il devait connaître mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous passions ; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe de me taire pour ne pas effrayer le poisson. Nous nous engagions dans le sentier de halage qui dominait le courant d’un talus de plusieurs pieds ; de l’autre côté la rive était basse, étendue en vastes prés jusqu’au village et jusqu’à la gare qui en était distante. Ils étaient semés des restes, à demi enfouis dans l’herbe, du château des anciens comtes de Combray qui au Moyen âge avait de ce côté le cours de la Vivonne comme défense contre les attaques des sires de Guermantes et des abbés de Martinville. Ce n’étaient plus que quelques fragments de tours bossuant la prairie, à peine apparents, quelques créneaux d’où jadis l’arbalétrier lançait des pierres, d’où le guetteur surveillait Novepont, Clairefontaine, Martinville-le-Sec, Bailleau-l’Exempt, toutes terres vassales de Guermantes entre lesquelles Combray était enclavé, aujourd’hui au ras de l’herbe, dominés par les enfants de l’école des frères qui venaient là apprendre leurs leçons ou jouer aux récréations — passé presque descendu dans la terre, couché au bord de l’eau comme un promeneur qui prend le frais, mais me donnant fort à songer, me faisant ajouter dans le nom de Combray à la petite ville d’aujourd’hui une cité très différente, retenant mes pensées par son visage incompréhensible et d’autrefois qu’il cachait à demi sous les boutons d’or. Ils étaient fort nombreux à cet endroit qu’ils avaient choisi pour leurs jeux sur l’herbe, isolés, par couples, par troupes, jaunes comme un jaune d’œuf, brillants d’autant plus, me semblait-il, que ne pouvant dériver vers aucune velléité de dégustation le plaisir que leur vue me causait, je l’accumulais dans leur surface dorée, jusqu’à ce qu’il devînt assez puissant pour produire de l’inutile beauté ; et cela dès ma plus petite enfance, quand du sentier de halage je tendais les bras vers eux sans pouvoir épeler complètement leur joli nom de Princes de contes de fées français, venus peut-être il y a bien des siècles d’Asie mais apatriés pour toujours au village, contents du modeste horizon, aimant le soleil et le bord de l’eau, fidèles à la petite vue de la gare, gardant encore pourtant comme certaines de nos vieilles toiles peintes, dans leur simplicité populaire, un poétique éclat d’orient. I

 

Il réapparaît dans le dernier tome, d’abord lors d’une promenade avec Gilberte retrouvée :

*J’étais désolé de voir combien peu je revivais mes années d’autrefois. Je trouvais la Vivonne mince et laide au bord du chemin de halage. VII

 

Et puis, c’est dans une évocation solitaire :

*Hélas, j’étais seul et je me faisais l’effet d’aller faire une visite de voisin à la campagne, de ces visites comme Swann venait nous en faire après le dîner, sans rencontrer plus de passants dans l’obscurité de Tansonville, par ce petit chemin de halage, jusqu’à la rue du Saint-Esprit, que je n’en rencontrais maintenant dans les rues devenues de sinueux chemins rustiques de la rue Clotilde à la rue Bonaparte. VII

 

Qui dit halage dit action de haler, de tirer un bateau, qui se peut faire avec des chevaux ou à bras d’hommes. Or, que nous montrent les photos d’ouverture ? Des arbres tout du long comme ceux-ci sur au bord du Canal de l’Ourcq.

3 Chemin de halage, canal de l'Ourcq

 

Il y a cependant une différence — et de taille : les peupliers d’Illiers-Combray ne sont pas au-delà du chemin mais entre lui et la rivière. Autrement dit, il est impossible de haler dans ces conditions !

 

La municipalité a trouvé la solution. Halons, pardon, allons la voir demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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