Lect(i)ure et reliure

Lect(i)ure et reliure

 

Grand lecteur, Palamède de Guermantes, baron de Charlus, duc de Brabant, damoiseau de Montargis, prince d’Oléron, de Carency, de Viazeggio et des Dunes n’est pas seulement cultivé… Il est aussi raffiné.

Ainsi, comme le souligne M. de Bréauté-Consalvi, il sait Balzac « par cœur » et il le lit dans un livre avec « une belle reliure ».

Cette ornementation séduit tout bibliophile.

 

Ce blogue a déjà eu l’occasion de souligner la valeur de la reliure — ne serait-ce qu’en publiant les photos de deux Recherche intégrales exceptionnelles, celle proposée par la librairie parisienne Le Feu follet…

La Recherche du Feu follet

 

… et celle vendue par Pierre Bergé.

La Recherche de Pierre Bergé

 

Vous ne serez donc pas surpris si je vante ici un site que vient de créer un relieur amateur (mais à ce niveau-là, le mot n’est guère pertinent), proustien de surcroît, mon frère cadet Olivier. Son nom : Reliure d’art… dare, La reliure sous toutes ses formes ; son adresse ReliuredArtDare.com

 

Vous y découvrirez de splendides créations dont voici des échantillons :

Un carnet de notes.

Reliure 1

 

Un autre (il est prof de maths).

Reliure 3

 

Un Beaumarchais.

Reliure 2

 

L’un de mes livres.

Reliure 4

 

L’originalité est sans limites, ainsi avec cette reliure-gag de La Table de Francis Ponge.

Reliure 5

 

René Char a un traitement particulier, ne serait-ce que parce qu’il était le parrain de mon relieur de frère — qui ne l’évoque qu’ave discrétion. Ces deux illustrations montrent qu’il sait aussi inclure des éléments étrangers dans ses réalisations.

Reliure 6

Reliure 7

 

Enfin, ce relieur qui m’est cher crée aussi des bibliothèques miniatures pour livres minuscules.

Reliure 8

(La qualité des photos du site ReliuredArtDare.com est meilleure que celle de mes captures d’écran.)

 

Le site est à visiter et revisiter puisqu’Olivier n’y a encore mis que quelques dizaines des centaines de livres qu’il a reliés.

 

Ce n’est donc pas à lui que je vais apprendre la place, modeste mais chiquissime, que la reliure occupe dans l’œuvre du cher Marcel.

Par quatre fois, cela concerne Charlus précisément : outre Balzac, il a un Bergotte relié et il commande à un relieur des devises ; deux autres occurrences portent sur des ouvrages reliés de la milanaise Bibliothèque Ambrosienne et sur l’Évangile de Venise relié en cuir de Cordoue ; la dernière dévoile, dans Le Temps retrouvé, la collection de reliures du Héros devenu écrivain — à « éditions originales », « impression originale ».

 

Je vous garantis l’originalité de vos impressions devant Reliure d’art… dare.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Message personnel : une lecture attentive d’un des extraits ci-dessous pourrait t’inspirer une reliure…

 

 

 

Les extraits :

*Cependant ma grand’mère m’avait fait signe de monter me coucher, malgré l’insistance de Saint-Loup qui, à ma grande honte, avait fait allusion devant M. de Charlus à la tristesse que j’éprouvais souvent le soir avant de m’endormir et que son oncle devait trouver quelque chose de bien peu viril. Je tardai encore quelques instants, puis m’en allai, et fus bien étonné quand un peu après, ayant entendu frapper à la porte de ma chambre et ayant demandé qui était là, j’entendis la voix de M. de Charlus qui disait d’un ton sec :

— C’est Charlus. Puis-je entrer, Monsieur ? Monsieur, reprit-il du même ton une fois qu’il eut refermé la porte, mon neveu racontait tout à l’heure que vous étiez un peu ennuyé avant de vous endormir, et d’autre part que vous admiriez les livres de Bergotte. Comme j’en ai dans ma malle un que vous ne connaissez probablement pas, je vous l’apporte pour vous aider à passer ces moments où vous ne vous sentez pas heureux.

Je remerciai M. de Charlus avec émotion et lui dis que j’avais au contraire eu peur que ce que Saint-Loup lui avait dit de mon malaise à l’approche de la nuit, m’eût fait paraître à ses yeux plus stupide encore que je n’étais.

— Mais non, répondit-il avec un accent plus doux. Vous n’avez peut-être pas de mérite personnel, je n’en sais rien, si peu d’êtres en ont ! Mais, pour un temps du moins vous avez la jeunesse et c’est toujours une séduction. D’ailleurs, Monsieur, la plus grande des sottises, c’est de trouver ridicules ou blâmables les sentiments qu’on n’éprouve pas. J’aime la nuit et vous me dites que vous la redoutez ; j’aime sentir les roses et j’ai un ami à qui leur odeur donne la fièvre. Croyez-vous que je pense pour cela qu’il vaut moins que moi ? Je m’efforce de tout comprendre et je me garde de rien condamner. En somme, ne vous plaignez pas trop, je ne dirai pas que ces tristesses ne sont pas pénibles, je sais ce qu’on peut souffrir pour des choses que les autres ne comprendraient pas. Mais du moins vous avez bien placé votre affection dans votre grand’mère. Vous la voyez beaucoup. Et puis c’est une tendresse permise, je veux dire une tendresse payée de retour. Il y en a tant dont on ne peut pas dire cela.

Il marchait de long en large dans la chambre, regardant un objet, en soulevant un autre. J’avais l’impression qu’il avait quelque chose à m’annoncer et ne trouvait pas en quels termes le faire.

— J’ai un autre volume de Bergotte ici, je vais vous le chercher, ajouta-t-il, et il sonna. Un groom vint au bout d’un moment. « Allez me chercher votre maître d’hôtel. Il n’y a que lui ici qui soit capable de faire une commission intelligemment », dit M. de Charlus avec hauteur. — Monsieur Aimé, Monsieur ? demanda le groom. — Je ne sais pas son nom, mais si, je me rappelle que je l’ai entendu appeler Aimé. Allez vite, je suis pressé. — Il va être tout de suite ici, Monsieur, je l’ai justement vu en bas, répondit le groom qui voulait avoir l’air au courant. Un certain temps se passa. Le groom revint. — Monsieur, M. Aimé est couché. Mais je peux faire la commission. — Non, vous n’avez qu’à le faire lever. — Monsieur, je ne peux pas, il ne couche pas là. — Alors, laissez-nous tranquilles. — Mais, Monsieur, dis-je, le groom parti, vous êtes trop bon, un seul volume de Bergotte me suffira. — C’est ce qui me semble, après tout. » M. de Charlus marchait. Quelques minutes se passèrent ainsi, puis, après quelques instants d’hésitation et se reprenant à plusieurs fois, il pivota sur lui-même et de sa voix redevenue cinglante, il me jeta : « Bonsoir, Monsieur » et partit.

Après tous les sentiments élevés que je lui avais entendu exprimer ce soir-là, le lendemain qui était jour de son départ, sur la plage, dans la matinée, au moment où j’allais prendre mon bain, comme M. de Charlus s’était approché de moi pour m’avertir que ma grand’mère m’attendait aussitôt que je serais sorti de l’eau, je fus bien étonné de l’entendre me dire, en me pinçant le cou, avec une familiarité et un rire vulgaires :

— Mais on s’en fiche bien de sa vieille grand’mère, hein ? petite fripouille !

— Comment, Monsieur, je l’adore !…

— Monsieur, me dit-il en s’éloignant d’un pas et avec un air glacial, vous êtes encore jeune, vous devriez en profiter pour apprendre deux choses : la première, c’est de vous abstenir d’exprimer des sentiments trop naturels pour n’être pas sous-entendus ; la seconde, c’est de ne pas partir en guerre pour répondre aux choses qu’on vous dit avant d’avoir pénétré leur signification. Si vous aviez pris cette précaution, il y a un instant, vous vous seriez évité d’avoir l’air de parler à tort et à travers comme un sourd et d’ajouter par là un second ridicule à celui d’avoir des ancres brodées sur votre costume de bain. Je vous ai prêté un livre de Bergotte dont j’ai besoin. Faites-le moi rapporter dans une heure par ce maître d’hôtel au prénom risible et mal porté, qui je suppose n’est pas couché à cette heure-ci. Vous me faites apercevoir que je vous ai parlé trop tôt hier soir des séductions de la jeunesse, je vous aurais rendu meilleur service en vous signalant son étourderie, ses inconséquences et son incompréhension. J’espère, Monsieur, que cette petite douche ne vous sera pas moins salutaire que votre bain. Mais ne restez pas ainsi immobile, vous pourriez prendre froid. Bonsoir, Monsieur.

Sans doute eut-il regret de ces paroles, car quelque temps après je reçus, — dans une reliure de maroquin sur le plat de laquelle avait été encastrée une plaque de cuir incisé qui représentait en demi-relief une branche de myosotis — le livre qu’il m’avait prêté et que je lui avais fait remettre, non par Aimé qui se trouvait « de sortie », mais par le liftier. II

 

*Qu’y avait-il comme décoration autour du livre que je vous fis parvenir ? »

— De très jolis entrelacs historiés, lui dis-je.

— Ah ! répondit-il d’un air méprisant, les jeunes Français connaissent peu les chefs-d’œuvre de notre pays. Que dirait-on d’un jeune Berlinois qui ne connaîtrait pas la Walkyrie ? Il faut d’ailleurs que vous ayez des yeux pour ne pas voir, puisque ce chef-d’œuvre-là, vous m’avez dit que vous aviez passé deux heures devant. Je vois que vous ne vous y connaissez pas mieux en fleurs qu’en styles; ne protestez pas pour les styles, cria-t-il, d’un ton de rage suraigu, vous ne savez même pas sur quoi vous vous asseyez. Vous offrez à votre derrière une chauffeuse Directoire pour une bergère Louis XIV. Un de ces jours vous prendrez les genoux de Mme de Villeparisis pour le lavabo, et on ne sait pas ce que vous y ferez. Pareillement, vous n’avez même pas reconnu dans la reliure du livre de Bergotte le linteau de myosotis de l’église de Balbec. Y avait-il une manière plus limpide de vous dire : « Ne m’oubliez pas ! » III

 

*Quand M. de Charlus ne parlait pas de son admiration pour la beauté de Morel, comme si elle n’eût eu aucun rapport avec un goût appelé vice, il traitait de ce vice, mais comme s’il n’avait été nullement le sien. Parfois même il n’hésitait pas à l’appeler par son nom. Comme, après avoir regardé la belle reliure de son Balzac, je lui demandais ce qu’il préférait dans la Comédie Humaine, il me répondit, dirigeant sa pensée vers une idée fixe : « Tout l’un ou tout l’autre, les petites miniatures comme le Curé de Tours et la Femme abandonnée, ou les grandes fresques comme la série des Illusions perdues. IV

 

*Tandis que Morel me parlait, je regardais avec stupéfaction les admirables livres que lui avait donnés M. de Charlus et qui encombraient la chambre. Le violoniste ayant refusé ceux qui portaient : « Je suis au baron, etc. » devise qui lui semblait insultante pour lui-même comme un signe d’appartenance, le baron, avec l’ingéniosité sentimentale où se complaît l’amour malheureux, en avait varié d’autres, provenant d’ancêtres, mais commandées au relieur selon les circonstances d’une mélancolique amitié. Quelquefois elles étaient brèves et confiantes, comme « Spes mea », ou comme « Exspectata non eludet ». Quelquefois seulement résignées, comme « J’attendrai ». Certaines galantes : « Mesmes plaisir du mestre », ou conseillant la chasteté, comme celle empruntée aux Simiane, semée de tours d’azur et de fleurs de lis et détournée de son sens : « Sustentant lilia turres ». D’autres enfin désespérées et donnant rendez-vous au ciel à celui qui n’avait pas voulu de lui sur la terre : « Manet ultima caelo », et, trouvant trop verte la grappe qu’il ne pouvait atteindre, feignant de n’avoir pas recherché ce qu’il n’avait pas obtenu, M. de Charlus disait dans l’une : « Non mortale quod opto ». Mais je n’eus pas le temps de les voir toutes. IV

 

*La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine me semblait comme l’ombre tentatrice de cette invisible Venise. Elle était envahie d’ornementation arabe, comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierres, comme les reliures de la Bibliothèque Ambrosienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement la mort et la vie, se répétaient dans le miroitement de l’étoffe, d’un bleu profond qui, au fur et à mesure que mon regard s’y avançait, se changeait en or malléable par ces mêmes transmutations qui, devant la gondole qui s’avance, changent en métal flamboyant l’azur du Grand Canal. Et les manches étaient doublées d’un rose cerise, qui est si particulièrement vénitien qu’on l’appelle rose Tiepolo. V

 

*Nous entrions, ma mère et moi, dans le baptistère [de Saint-Marc], foulant tous deux les mosaïques de marbre et de verre du pavage, ayant devant nous les larges arcades dont le temps a légèrement infléchi les surfaces évasées et roses, ce qui donne à l’église, là où il a respecté la fraîcheur de ce coloris, l’air d’être construite dans une matière douce et malléable comme la cire de géantes alvéoles ; là au contraire où il a racorni la matière et où les artistes l’ont ajourée et rehaussée d’or, d’être la précieuse reliure, en quelque cuir de Cordoue, du colossal Évangile de Venise. VI

 

*Pour les exemplaires eux-mêmes des livres, j’eusse été, d’ailleurs, capable de m’y intéresser, dans une acception vivante. La première édition d’un ouvrage m’eût été plus précieuse que les autres, mais j’aurais entendu par elle l’édition où je le lus pour la première fois. Je recherchais les éditions originales, je veux dire celles où j’eus de ce livre une impression originale. Car les impressions suivantes ne le sont plus. Je collectionnerais pour les romans les reliures d’autrefois, celles du temps où je lus mes premiers romans et qui entendaient tant de fois papa me dire : « Tiens-toi droit. » Comme la robe où nous vîmes pour la première fois une femme, elles m’aideraient à retrouver l’amour que j’avais alors, la beauté sur laquelle j’ai superposé tant d’images, de moins en moins aimées, pour pouvoir retrouver la première, moi qui ne suis pas le moi qui l’ai vu et qui dois céder la place au moi que j’étais alors afin qu’il appelle la chose qu’il connut et que mon moi d’aujourd’hui ne connaît point. VII

 

 

 


CATEGORIES : Chronique, Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Lect(i)ure et reliure”

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  1. Absolument passionnant !
    Que d’inventivité chez Olivier !

    Dites-moi, vous lui avez donné du fil à retordre avec votre « Fou de Proust »… ou « Comment relier un livre numérique ? » ! L’idée est proprement ingénieuse mais dois-je comprendre qu’il a dû sacrifier un vieux livre pour… une clé USB ?!

  2. Mon ravissement est grand devant tant de créativité mais je ne puis m’empêcher de penser « Zut, zut, zut, zut » car j’aurais aimé connaître le livre qui a servi d’écrin à une clé USB…

  3. Bonjour Capucine et merci pour votre commentaire.
    Le livre dont je suis parti est :

    L’école des jeunes demoiselles
    Ou
    Lettres d’une mère vertueuse à sa fille
    Recueillis par M. l’abbé Reyre
    Publié à Avignon en 1822
    Je m’étais assuré que cet ouvrage se trouvait bien à la B.N. (en fait c’est sa réédition à Limoges,chez Rabou Frères,en 1846 qui s’y trouve sous la référence NP/152)
    Il s’agit du type d’ouvrages que l’on achète par mètres chez un brocanteur pour garnir une bibliothèque d’une maison de campagne.
    Je ne crois pas avoir été iconoclaste!

  4. Comme c’est amusant, Olivier ! Votre questionnement initial transformé en création originale pourrait faire l’objet d’une chronique de Patrice et/ou d’Anna P. !

    Rassurez-vous, loin de moi l’idée de considérer votre démarche comme « iconoclaste ». Simplement, l’originalité de votre réalisation a piqué ma curiosité – j’ignorais ce concept d’achat de livres au poids ou au mètre ; quant à ce livre obscur où il est question de l’éducation de « jeunes demoiselles » (« en fleurs » ?), vous avez su lui donner une seconde vie (amputée, certes !) en lui permettant d’accueillir « Le Fou de Proust » numérique (décidément, il est toujours bien entouré ce cher Patrice…).

    En tout cas, merci pour toutes ces précisions. J’aime tellement le travail des relieurs…

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