Le feint double langage des aristocrates

Le feint double langage des aristocrates

 

Il y a bien discordance entre la noblesse de la naissance de certains personnages d’À la recherche du temps perdu et la familiarité, voire la vulgarité de leurs propos.

Basin et Oriane de Guermantes nous offrent la plus lumineuse illustration. Sur leur éducation, ils sont différents.

 

Lui est maladroit : « Bien qu’il n’eût pas fait ses classes, Jupien respectait aussi naturellement la syntaxe que M. de Guermantes, malgré bien des efforts, la violait. » III / « un mauvais français » / « M. de Charlus n’était pas très différent de son frère, le duc de Guermantes. Même, tout à l’heure (et cela était rare), il avait parlé un aussi mauvais français que lui. » IV.

Elle est une puriste : « elle n’usait guère que du pur vocabulaire dont eût pu se servir un vieil auteur français. » III / « [elle écrit] le français exquis d’Henri IV [avec] la pureté même du langage » III / « Ces conversations aristocratiques avaient du reste, chez Mme de Guermantes, le charme de se tenir dans un excellent français. » III / « J’avais assez de liberté d’esprit pour goûter dans ce qu’elle disait cette grâce française si pure qu’on ne trouve plus, ni dans le parler, ni dans les écrits du temps présent. » IV

 

Là où ils se rejoignent, c’est dans leur goût à encanailler leur conversation. Le duc n’hésite pas à dire « à la revoyure », « à l’oseille », « bougrement », « boulette », « ma bourgeoise », « monter le bourrichon », « claquer », craques », « croûte », « croûton », « frusques », « je m’en fous », « patelin », « pedzouille », « pelure » (imité par son frère), « queue de morue », tuyauter ». Bizarrement, il n’ose user de « rapiate ».

La duchesse est moins prolixe sur le vocabulaire —« pondre », « sourd comme un pot », « tapé », « trompailler » — mais plus quand il s’agit de moquer d’autres femmes : « chauve-souris », « cochonne », « crétine », « cruche », « demeurée », « idiote », « innocente », « petite horreur ».

 

Mais pourquoi s’ingénier à s’abaisser ainsi ? Une clé est donnée dans Le Temps retrouvé à propos de « cochonne » : « Une telle expression était rendue possible à Mme de Guermantes par la pente agréable qu’elle descendait du milieu des Guermantes à la société des comédiennes, et aussi parce qu’elle greffait cela sur un genre XVIIIe siècle qu’elle jugeait plein de verdeur, enfin parce qu’elle se croyait tout permis. »

 

Ne rien s’interdire va bien à Oriane. Mais pour le reste ? Ce n’est pas en écoutant les domestiques qu’ils châtient leur conversation. Noblesse de province rurale, les Guermantes révèlent en fait une vraie nature. La gadoue, ils connaissent pour y avoir pataugé et leurs mots ne sont pas tous lustrés. Le couple ne cherche pas à « faire peuple ». Sans être une poissarde, la duchesse a un fond familier ; pour le duc, c’est encore plus naturel, rustre et parvenu qu’il est. Il n’y a pas la moindre schizophrénie dans ce double jeu. Après « pelure », Proust enchaîne : « Il ne souriait même plus en employant cette expression, car celles qui sont le plus vulgaires étaient, par cela même, à cause de l’affectation de simplicité des Guermantes, devenues aristocratiques. » On peut appeler ça l’acculturation.

 

Oh, que c’est rigolo de gratter le vernis des aristos !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*À la revoyure

« À la revoyure, me dit le duc. IV

*A l’oseille

[Le duc :] Mais enfin il ne faut tout de même pas nous la faire à l’oseille III

*Bougrement

[Le duc :] c’était bougrement embêtant la Fille de Roland, III / Je sais quelqu’un à qui cela ferait bougrement plaisir IV

*Boulette

[Le duc :] Swann a fait une boulette d’une portée incalculable. IV

*Bourgeoise, ma

Je vais faire dire à ma bourgeoise que vous l’attendez tous les deux. III

*Bourrichon

[Le duc sur Saint-Loup et Rachel] Sa petite grue lui aura monté le bourrichon. III

*Claquer

Cré nom de Dieu ! on ne fait jamais ici les choses qu’à la dernière heure », dit le duc à la pensée qu’Amanien avait eu le temps de « claquer » pour un journal du soir et de lui faire rater sa redoute. III

*Craques

[Le duc :] Il ne faut pas nous raconter de craques. III

*Croûtes

[Le duc sur Elstir :] entre nous, je crois qu’il nous a collé des croûtes. III

Mais alors, enfin moi je n’y connais rien, ce n’est pas à moi de décider de qui est ce croûton-là. III

*Fous, je m’en

— Mais bien sûr, dit rudement le duc. C’est Boson, je ne sais plus quel numéro, de Guermantes. Mais ça, je m’en fous. Vous savez que je ne suis pas aussi féodal que mon cousin. III

*Frusques

[Le duc au Héros :] Permettez-moi de vous débarrasser de vos frusques (il trouvait à la fois bon enfant et comique de parler le langage du peuple). III

*Morue, queue de

[Le duc] je vais mettre ma queue de morue et je reviens. III

*Patelin

[Le duc] : Vous ne connaissez pas notre patelin ? III

*Pedzouille

[Le duc :] C’est très sain et très suffisant pour ce qu’on appelle un vulgaire pedzouille comme moi, III

*Pelure

Et ayant reconduit la princesse de Parme, M. de Guermantes me dit en prenant mon pardessus : « Je vais vous aider à entrer votre pelure. » Il ne souriait même plus en employant cette expression, car celles qui sont le plus vulgaires étaient, par cela même, à cause de l’affectation de simplicité des Guermantes, devenues aristocratiques. III

« Vous savez, reprit-il [Charlus], ici c’est un peu la maison des exagérations, ce sont des gens charmants, mais enfin on aime bien annoncer des célébrités d’un genre ou d’un autre. Mais vous n’avez pas l’air bien et vous allez avoir froid dans cette pièce si humide, dit-il en poussant près de moi une chaise. Puisque vous êtes souffrant, il faut faire attention, je vais aller vous chercher votre pelure. Non, n’y allez pas vous-même, vous vous perdrez et vous aurez froid. Voilà comme on fait des imprudences, vous n’avez pourtant pas quatre ans, il vous faudrait une vieille bonne comme moi pour vous soigner. V

*Pondre

[La duchesse :] les auteurs constipés qui pondent tous les quinze ans une pièce en un acte ou un sonnet. III

*Pot, sourd comme un

— Je crois qu’il pourrait nous entendre, murmura la princesse [de Parme] en invitant la duchesse à parler plus bas.

— Que Votre Altesse ne craigne rien, il est sourd comme un pot, dit sans baisser la voix la duchesse, que le général entendit parfaitement. III

*Rapiat

— Oui, je sais, elle est très rapiate, interrompit la princesse [de Parme].

[Le duc :]— Je ne me serais pas permis l’expression, mais vous avez trouvé le mot juste. III

*Tapé

[Swann à la duchesse :] Je ne sais pas si vous savez que vous êtes la comtesse de Combray et que le chapitre vous doit une redevance.

— Je ne sais pas ce que me doit le chapitre mais je sais que je suis tapée de cent francs tous les ans par le curé, ce dont je me passerais. I

*Trompailler

[La duchesse sur Mme d’Arpajon :] Elle me donne tous les jours de tels maux de tête que je suis obligée de prendre chaque fois un cachet de pyramidon. Et tout cela parce qu’il a plu à Basin pendant un an de me trompailler avec elle. III

*Tuyauter

[Le duc au Héros :] Si j’avais su ça, je me serais tuyauté pour vous répondre. III

 

Les moqueries d’Oriane :

*Sur Mme de Chaussepierre : « cette chauve-souris inconnue » V

*Sur Gilberte : « C’est une petite horreur » VII ; « c’est une cochonne » VII

*Sur Zénaïde d’Heudicourt : « Mais c’est la meilleure femme du monde. Et puis je ne sais même pas si à ce degré-là cela peut s’appeler de la bêtise. Je ne crois pas que j’aie jamais connu une créature pareille ; c’est un cas pour un médecin, cela a quelque chose de pathologique, c’est une espèce d’« innocente », de crétine, de « demeurée » comme dans les mélodrames ou comme dans l’Arlésienne. III

*Sur Mme de Montmorency : La stupéfaction où me jetèrent ces paroles n’était pas plus grande que celle que je causai à Mme de Guermantes en lui disant que j’aimais bien aller chez Mme de Montmorency. Oriane la trouvait une vieille crétine. IV

*Sur Mme d’Heudicoiurt : Voyons, Basin, taisez-vous, d’abord ce mot est stupide et va me faire juger par la princesse [de Parme] comme encore inférieure à ma cruche de cousine. Et puis je ne sais pas pourquoi je dis ma cousine. C’est une cousine à Basin. Elle est tout de même un peu parente avec moi. III

Sur certaines parentes : Sans doute l’incapacité où était Mme de Parme de séparer le véritable esprit des Guermantes des formes rudimentairement apprises de cet esprit (ce qui la faisait croire à la haute valeur intellectuelle de certains et surtout de certaines Guermantes dont ensuite elle était confondue d’entendre la duchesse lui dire en souriant que c’était de simples cruches), telle était une des causes de l’étonnement que la princesse avait toujours à entendre Mme de Guermantes juger les personnes. III

*Sur Mme d’Heudicourt) : Voyons, Basin, taisez-vous, d’abord ce mot est stupide et va me faire juger par la princesse comme encore inférieure à ma cruche de cousine. Et puis je ne sais pas pourquoi je dis ma cousine. C’est une cousine à Basin. Elle est tout de même un peu parente avec moi. III

*Sur Mme d’Arpajon : — Il l’écrit [le mot de Cambronne] avec un grand C, s’écria Mme d’Arpajon.

— Plutôt avec un grand M, je pense, ma petite, répondit Mme de Guermantes, non sans avoir échangé avec son mari un regard gai qui voulait dire : « Est-elle assez idiote ! » III

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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