John et Marcel sont de mèche !

John et Marcel sont de mèche !

 

Les Proustiens ne semblent pas fétichistes… Ils ont de l’admiration pour l’écrivain et sont capables de passion — j’en témoigne. Mais on ne les imagine guère se battre pour s’approprier quelque fétiche.

 

J’y pense après la vente aux enchères d’une mèche de cheveux de John Lennon, ce week-end. Coupée dans la tignasse du Beatle en 1966, elle a été proposée par la maison Heritage Auctions, à Dallas, Texas. Le prix initial du lot capillaire long de 10 cm était de 10 000 $ et, a été adjugé 35 000 $ (31 400 €) à un fan britannique. Des cheveux, ça s’arrache !

 

Combien vaudrait la relique proustienne abritée sous une vitrine à la Maison de tante Léonie à Illiers-Combray ?

951 Mèche de cheveux de MP (I-C)

 

Cette mèche est l’une des deux coupées par Céleste Albaret sur le lit de mort de Marcel, à la demande de son frère, Robert.

 

Le mot apparaît trente-deux fois dans À la recherche du temps perdu, dont une signifiant « moyen » : pas mèche de savoir avec quoi c’est fait [Elstir sur un tableau d’un artiste ami de Mme Verdurin] (I) ; et deux dans l’expression « de mèche », c’est-dire « complice » : [le mécanicien] s’il eût été le moins du monde de mèche avec Albertine, il ne m’eût jamais avoué qu’il l’avait laissée libre de onze heures du matin à six heures du soir (V) ; [la marquise de Cambremer :] M. Reinach et M. Hervieu sont « de mèche » (V).

 

Qui a des mèches ?

La grand’mère : ses mèches désordonnées et grises (I) ; la sueur coulait sur son grand front mauve, y collant les mèches blanches (III) ;

Odette : la masse de cheveux […] répandus en mèches folles (I) ; [elle] fixait une mèche sur son front (I) ; ses cheveux maintenant blonds avec une seule mèche grise (I)

Un domestique de Mme de Saint-Euverte : les mèches de ses cheveux roux crespelés par la nature, mais collés par la brillantine (I)

Albertine : les longs cheveux d’Albertine s’étaient à demi défaits et, en mèches bouclées, tombaient sur ses joues (II) ; [au Héros :] j’arrange maintenant mes cheveux comme vous les aimez, regardez ma mèche (II) ; une mèche, isolée et droite (V) ; une mèche de ses longs cheveux noirs (V) ;

Mme Verdurin : des mèches argentées (IV) ; les deux sphères aux mèches blanches de ses tempes musicales (IV) ; ses mèches fuyantes (V) ;

Morel : laissant tomber la jolie mèche pour plaire à Mme Verdurin (IV) ; [il] voulut regarder dans la glace si sa mèche n’était pas dérangée (IV) ; une mèche, jusque-là invisible et confondue dans sa chevelure, venait de se détacher et de faire boucle sur son front… Je tournai imperceptiblement la tête vers le public pour me rendre compte de ce que M. de Charlus avait l’air de penser de cette mèche. (V)

La mère : Ses cheveux en désordre, où les mèches grises n’étaient point cachées et serpentaient autour de ses yeux inquiets (IV) ;

La blonde crémière aux mèches striées (V) ; les mèches flavescentes et frisées (V) ;

Un adagio joué par Morel, selon Charlus : Est-ce assez beau, cet adagio ! Mais où est-il le jeune violoniste ? je voudrais pourtant le féliciter, c’est le moment des attendrissements et des embrassades. Avouez, Brichot, qu’ils ont joué comme des Dieux, Morel surtout. Avez-vous remarqué le moment où la mèche se détache ? Ah! bien alors, mon cher, vous n’avez rien vu. On a eu un fa dièse qui peut faire mourir de jalousie Enesco, Capet et Thibaud ; j’ai beau être très calme, je vous avoue qu’à une sonorité pareille, j’avais le cœur tellement serré que je retenais mes sanglots. La salle haletait ; Brichot, mon cher, s’écria le baron en secouant violemment l’universitaire par le bras, c’était sublime. Seul le jeune Charlie gardait une immobilité de pierre, on ne le voyait même pas respirer, il avait l’air d’être comme ces choses du monde inanimé dont parle Théodore Rousseau, qui font penser mais ne pensent pas. Et alors, tout d’un coup, s’écria M. de Charlus avec emphase et en mimant comme un coup de théâtre, alors… la Mèche ! Et pendant ce temps-là, gracieuse petite contredanse de l’allegro vivace. Vous savez, cette mèche a été le signe de la révélation, même pour les plus obtus. La princesse de Taormina, sourde jusque-là, car il n’est pas pires sourdes que celles qui ont des oreilles pour ne pas entendre, la princesse de Taormina, devant l’évidence de la mèche miraculeuse, a compris que c’était de la musique et qu’on ne jouait pas au poker. Oh! ça a été un moment bien solennel. (V)

Rachel : Robert était allé lui demander de s’habiller en homme, de laisser pendre une longue mèche de ses cheveux (VI)

Charlus : les mèches maintenant de pur argent (VII)

les mèches de la princesse de Guermantes qui, lorsqu’elles étaient grises et brillantes comme de la soie, semblaient d’argent autour de son front bombé, ayant pris à force de devenir blanches une matité de laine et d’étoupe, semblaient au contraire, à cause de cela, être grises comme une neige salie qui a perdu son éclat. (VII)

Le duc de Guermantes : les mèches blanches de sa chevelure moins épaisse, venaient souffleter de leur écume, le promontoire envahi du visage. Et comme ces reflets étranges, uniques, que seule l’approche de la tempête où tout va sombrer, donnent aux roches qui avaient été jusque-là d’une autre couleur, je compris que le gris plombé des joues raides et usées, le gris presque blanc et moutonnant des mèches soulevées, la faible lumière encore départie aux yeux qui voyaient à peine, étaient des teintes non pas irréelles, trop réelles au contraire, mais fantastiques et empruntées à la palette, à l’éclairage, inimitable dans ses noirceurs effrayantes et prophétiques, de la vieillesse, de la proximité de la mort. (VII)

 

La même année où John Lennon perd sa mèche sous les ciseaux d’un coiffeur, Adamo chante Une mèche de cheveux.

 

Au fond de mon grenier

Blottie dans un tiroir

Un jour j’ai retrouvé

Une amourette d’un soir

 

Elle s’était envolée

Je ne sais plus pourquoi

Je l’avais oubliée

Depuis longtemps déjà

 

Dans un papier jauni

Recouvert de poussière

Son petit corps meurtri

reposait solitaire

 

Elle était venue mourir

Dans ce décor antique

Elle était venue mourir

En laissant pour relique

 

Une mèche de cheveux

Qu’elle m’avait donnée

Une mèche des cheveux

Qu’un jour j’ai caressés

 

Une mèche de cheveux

 

Qui venait ressusciter

Le souvenir d’un temps heureux

Le doux mirage d’un été

Le doux mirage d’un été

 

Je sentais ma mémoire

Prête à tout raconter

Mais je connaissais l’histoire

J’ai préféré rêver

 

Ce jour-là c’est étrange

J’ai voulu croire aux fées

Mais pincé par un ange

Je me suis éveillé

 

Une mèche de cheveux

Qu’elle m’avait donnée

Une mèche des cheveux

Qu’un jour j’ai caressés

 

Une mèche de cheveux

Qui venait ressusciter

Le souvenir d’un temps heureux

Le doux mirage d’un été

Le doux mirage d’un été

 

La la la la la la la la la la…

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage, Non classé/ AUTHOR : patricelouis

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