31 618 raisons de jeter Proust au pilon

31 618 raisons de jeter Proust au pilon

 

Désormais, vous lirez Du coté de chez Swann et Le Coté de Guermantes… Vous avez bien vu : l’accent circonflexe a disparu.

Chronique d’une mort annoncée : votée il y a vingt-six ans, la réforme de l’orthographe va entrer en vigueur à la prochaine rentrée scolaire et les â, ê, î, ô et û vont s’effacer.

Ils apparaissent dans toutes les pages d’À la recherche du temps perdu.

En voici la première occurrence pour chacun avec, entre parenthèses, le nombre pour chaque lettre concernée :

où le voyageur se hâte (3 378)

j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage (15 971)

les belles joues de l’oreiller […] pleines et fraîches (4 074)

aussitôt je recouvrais la vue (3 294)

le malade […] a dû coucher dans un hôtel inconnu (4 901)

Total dans les sept tomes : 31 618.

 

Utilisé pour la première fois en 1560 pour remplacer le s (comme dans teste devenue tête), cet accent en forme de chapeau rigolo aura tenu cinq siècles.

 

Autre modification : sachant qu’oignon va désormais s’écrire ognon, il faudra corriger, dans La Prisonnière, « Voilà d’beaux poireaux », les oignons : « Huit sous mon oignon ».

 

Bref, il faut détruire toutes les éditions de l’œuvre pour les actualiser comme l’exigent les Immortels.

Je m’apprêtais (avec ^) à vaillamment tonner contre cette révolution orthographique, bardé d’ironie, notamment à l’égard d’Alain Finkelkraut, nouveau petit homme vert, sommé de l’entériner alors qu’elle bafoue la tradition et l’exception françaises, quand j’ai voulu ajouter l’exemple de nénuphar appelé à laisser la place à nénufar.

 

Traître de Proust ! Avec plus d’un siècle d’avance, il adoptait déjà cette graphie dans les deux seules occurrences, dans Du côté (avec ^) de chez Swann : « Bientôt le cours de la Vivonne s’obstrue de plantes d’eau. Il y en a d’abord d’isolées comme tel nénufar »… et quelques lignes plus bas : « Tel était ce nénufar »…

 

Tout fout l’camp !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Marcel Proust écrit deux fois le mot circonflexe dans la Recherche :

*[Bergotte sur la ressemblance de Bloch avec le Mahomet II par Bellini :] il a les mêmes sourcils circonflexes I

*[Bergotte sur Swann :] Regardez un jour le sourcil circonflexe qu’il a quand il rentre, pour voir qui il y a chez lui. II

 


CATEGORIES : Chronique, Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. On doit écrire nénufar. La graphie correspond à l’étymologie, issue de l’arabe nïnüfar.
    Détails :

    C’est un linguiste qui a fait une erreur en lui donnant une origine grecque en 1932. Il pensait que ce mot avait la même origine que nymphéa et il préconisa par analogie l’orthographe nénuphar.

    On peut donc lire ”un nénufar” dans un beau passage de Proust – qui ne pouvait pas deviner qu’en 1935 l’Académie abandonnerait cette forme – sans sursauter et râler après l’imprimeur.

    La rectification de l’orthographe de 1990 préconise le retour à nénufar (mais l’ancienne écriture reste tolérée !)

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