Pourquoi tu tousses ?

Pourquoi tu tousses ?

 

Oui, le tabac nuit à la santé (voir la rubrique d’hier)… Mais la cigarette d’un journaliste au théâtre n’est pas la seule cause de la santé fragile du Héros d’À la recherche du temps perdu.

Comme pour son auteur, sa vie n’est qu’asthme, étouffement, suffocation, tousserie.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les extraits :

*Un matin, portant coordonnés en moi mes malaises habituels, de la circulation constante et intestine desquels je tenais toujours mon esprit détourné aussi bien que de celle de mon sang, je courais allègrement vers la salle à manger où mes parents étaient déjà à table, et — m’étant dit comme d’ordinaire qu’avoir froid peut signifier non qu’il faut se chauffer, mais par exemple qu’on a été grondé, et ne pas avoir faim, qu’il va pleuvoir et non qu’il ne faut pas manger — je me mettais à table, quand, au moment d’avaler la première bouchée d’une côtelette appétissante, une nausée, un étourdissement m’arrêtèrent, réponse fébrile d’une maladie commencée, dont la glace de mon indifférence avait masqué, retardé les symptômes, mais qui refusait obstinément la nourriture que je n’étais pas en état d’absorber. Alors, dans la même seconde, la pensée que l’on m’empêcherait de sortir si l’on s’apercevait que j’étais malade me donna, comme l’instinct de conservation à un blessé, la force de me traîner jusqu’à ma chambre où je vis que j’avais 40° de fièvre, et ensuite de me préparer pour aller aux Champs-Élysées. À travers le corps languissant et perméable dont elle était enveloppée, ma pensée souriante rejoignait, exigeait le plaisir si doux d’une partie de barres avec Gilberte, et une heure plus tard, me soutenant à peine, mais heureux à côté d’elle, j’avais la force de le goûter encore.

Françoise, au retour, déclara que je m’étais « trouvé indisposé », que j’avais dû prendre un « chaud et froid », et le docteur, aussitôt appelé, déclara « préférer » la « sévérité », la « virulence » de la poussée fébrile qui accompagnait ma congestion pulmonaire et ne serait « qu’un feu de paille » à des formes plus « insidieuses » et « larvées ». Depuis longtemps déjà j’étais sujet à des étouffements et notre médecin, malgré la désapprobation de ma grand’mère, qui me voyait déjà mourant alcoolique, m’avait conseillé outre la caféine qui m’était prescrite pour m’aider à respirer, de prendre de la bière, du champagne ou du cognac quand je sentais venir une crise. Celles-ci avorteraient, disait-il, dans l’«euphorie» causée par l’alcool. J’étais souvent obligé pour que ma grand’mère permît qu’on m’en donnât, de ne pas dissimuler, de faire presque montre de mon état de suffocation. D’ailleurs, dès que je le sentais s’approcher, toujours incertain des proportions qu’il prendrait, j’en étais inquiet à cause de la tristesse de ma grand’mère que je craignais beaucoup plus que ma souffrance. Mais en même temps mon corps, soit qu’il fût trop faible pour garder seul le secret de celle-ci, soit qu’il redoutât que dans l’ignorance du mal imminent on exigeât de moi quelque effort qui lui eût été impossible ou dangereux, me donnait le besoin d’avertir ma grand’mère de mes malaises avec une exactitude où je finissais par mettre une sorte de scrupule physiologique. Apercevais-je en moi un symptôme fâcheux que je n’avais pas encore discerné, mon corps était en détresse tant que je ne l’avais pas communiqué à ma grand’mère. Feignait-elle de n’y prêter aucune attention, il me demandait d’insister. Parfois j’allais trop loin ; et le visage aimé qui n’était plus toujours aussi maître de ses émotions qu’autrefois, laissait paraître une expression de pitié, une contraction douloureuse. Alors mon cœur était torturé par la vue de la peine qu’elle avait ; comme si mes baisers eussent dû effacer cette peine, comme si ma tendresse eût pu donner à ma grand’mère autant de joie que mon bonheur, je me jetais dans ses bras. Et les scrupules étant d’autre part apaisés par la certitude qu’elle connaissait le malaise ressenti, mon corps ne faisait pas opposition à ce que je la rassurasse. Je protestais que ce malaise n’avait rien de pénible, que je n’étais nullement à plaindre, qu’elle pouvait être certaine que j’étais heureux ; mon corps avait voulu obtenir exactement ce qu’il méritait de pitié et pourvu qu’on sût qu’il avait une douleur en son côté droit, il ne voyait pas d’inconvénient à ce que je déclarasse que cette douleur n’était pas un mal et n’était pas pour moi un obstacle au bonheur, mon corps ne se piquant pas de philosophie ; elle n’était pas de son ressort. J’eus presque chaque jour de ces crises d’étouffement pendant ma convalescence. Un soir que ma grand’mère m’avait laissé assez bien, elle rentra dans ma chambre très tard dans la soirée, et s’apercevant que la respiration me manquait : « Oh ! mon Dieu, comme tu souffres », s’écria-t-elle, les traits bouleversés. Elle me quitta aussitôt, j’entendis la porte cochère, et elle rentra un peu plus tard avec du cognac qu’elle était allée acheter parce qu’il n’y en avait pas à la maison. Bientôt je commençai à me sentir heureux. Ma grand’mère, un peu rouge, avait l’air gêné, et ses yeux une expression de lassitude et de découragement.

— J’aime mieux te laisser et que tu profites un peu de ce mieux, me dit-elle, en me quittant brusquement. Je l’embrassai pourtant et je sentis sur ses joues fraîches quelque chose de mouillé dont je ne sus pas si c’était l’humidité de l’air nocturne qu’elle venait de traverser. Le lendemain, elle ne vint que le soir dans ma chambre parce qu’elle avait eu, me dit-on, à sortir. Je trouvai que c’était montrer bien de l’indifférence pour moi, et je me retins pour ne pas la lui reprocher.

Mes suffocations ayant persisté alors que ma congestion depuis longtemps finie ne les expliquait plus, mes parents firent venir en consultation le professeur Cottard. Il ne suffit pas à un médecin appelé dans des cas de ce genre d’être instruit. Mis en présence de symptômes qui peuvent être ceux de trois ou quatre maladies différentes, c’est en fin de compte son flair, son coup d’œil qui décident à laquelle malgré les apparences à peu près semblables il y a chance qu’il ait à faire. Ce don mystérieux n’implique pas de supériorité dans les autres parties de l’intelligence et un être d’une grande vulgarité, aimant la plus mauvaise peinture, la plus mauvaise musique, n’ayant aucune curiosité d’esprit, peut parfaitement le posséder. Dans mon cas ce qui était matériellement observable, pouvait aussi bien être causé par des spasmes nerveux, par un commencement de tuberculose, par de l’asthme, par une dyspnée toxi-alimentaire avec insuffisance rénale, par de la bronchite chronique, par un état complexe dans lequel seraient entrés plusieurs de ces facteurs. Or les spasmes nerveux demandaient à être traités par le mépris, la tuberculose par de grands soins et par un genre de suralimentation qui eût été mauvaise pour un état arthritique comme l’asthme, et eût pu devenir dangereux en cas de dyspnée toxi-alimentaire laquelle exige un régime qui en revanche serait néfaste pour un tuberculeux. Mais les hésitations de Cottard furent courtes et ses prescriptions impérieuses : « Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs jours, rien que du lait. Pas de viande, pas d’alcool. » Ma mère murmura que j’avais pourtant bien besoin d’être reconstitué, que j’étais déjà assez nerveux, que cette purge de cheval et ce régime me mettraient à bas. Je vis aux yeux de Cottard, aussi inquiets que s’il avait peur de manquer le train, qu’il se demandait s’il ne s’était pas laissé aller à sa douceur naturelle. Il tâchait de se rappeler s’il avait pensé à prendre un masque froid, comme on cherche une glace pour regarder si on n’a pas oublié de nouer sa cravate. Dans le doute et pour faire, à tout hasard, compensation, il répondit grossièrement : « Je n’ai pas l’habitude de répéter deux fois mes ordonnances. Donnez-moi une plume. Et surtout au lait. Plus tard, quand nous aurons jugulé les crises et l’agrypnie, je veux bien que vous preniez quelques potages, puis des purées, mais toujours au lait, au lait. Cela vous plaira, puisque l’Espagne est à la mode, ollé ! ollé ! (Ses élèves connaissaient bien ce calembour qu’il faisait à l’hôpital chaque fois qu’il mettait un cardiaque ou un hépatique au régime lacté.) Ensuite vous reviendrez progressivement à la vie commune. Mais chaque fois que la toux et les étouffements recommenceront, purgatifs, lavages intestinaux, lit, lait. » Il écouta d’un air glacial, sans y répondre, les dernières objections de ma mère, et, comme il nous quitta sans avoir daigné expliquer les raisons de ce régime, mes parents le jugèrent sans rapport avec mon cas, inutilement affaiblissant et ne me le firent pas essayer. Ils cherchèrent naturellement à cacher au professeur leur désobéissance et pour y réussir plus sûrement, évitèrent toutes les maisons où ils auraient pu le rencontrer. Puis mon état s’aggravant on se décida à me faire suivre à la lettre les prescriptions de Cottard ; au bout de trois jours je n’avais plus de râles, plus de toux et je respirais bien. Alors nous comprîmes que Cottard tout en me trouvant comme il le dit dans la suite, assez asthmatique et surtout « toqué », avait discerné que ce qui prédominait à ce moment-là en moi, c’était l’intoxication, et qu’en faisant couler mon foie et en lavant mes reins, il décongestionnerait mes bronches, me rendrait le souffle, le sommeil, les forces. Et nous comprîmes que cet imbécile était un grand clinicien. Je pus enfin me lever. Mais on parlait de ne plus m’envoyer aux Champs-Élysées. On disait que c’était à cause du mauvais air; je pensais bien qu’on profitait du prétexte pour que je ne pusse plus voir Mlle Swann et je me contraignais à redire tout le temps le nom de Gilberte, comme ce langage natal que les vaincus s’efforcent de maintenir pour ne pas oublier la patrie qu’ils ne reverront pas. II

 

*Pour éviter les crises de suffocation que me donnerait le voyage, le médecin m’avait conseillé de prendre au moment du départ un peu trop de bière ou de cognac, afin d’être dans un état qu’il appelait « euphorie », où le système nerveux est momentanément moins vulnérable. J’étais encore incertain si je le ferais, mais je voulais au moins que ma grand’mère reconnût qu’au cas où je m’y déciderais, j’aurais pour moi le droit et la sagesse. Aussi j’en parlais comme si mon hésitation ne portait que sur l’endroit où je boirais de l’alcool, buffet ou wagon-bar. Mais aussitôt à l’air de blâme que prit le visage de ma grand’mère et de ne pas même vouloir s’arrêter à cette idée : « Comment, m’écriai-je, me résolvant soudain à cette action d’aller boire, dont l’exécution devenait nécessaire à prouver ma liberté puisque son annonce verbale n’avait pu passer sans protestation, comment tu sais combien je suis malade, tu sais ce que le médecin m’a dit, et voilà le conseil que tu me donnes ! » II

 

*[Saint-Loup au Héros :] — Mais mon petit, ajouta-t-il en s’adressant à moi, ne reste pas là, je te dis, tu vas te mettre à tousser.

Je lui montrai le décor qui m’empêchait de me déplacer. Il toucha légèrement son chapeau et dit au journaliste :

— Monsieur, est-ce que vous voudriez bien jeter votre cigare, la fumée fait mal à mon ami. III

 

*Tout d’un coup je me rappelai : ce même regard, je l’avais vu dans les yeux d’un médecin brésilien qui prétendait guérir les étouffements du genre de ceux que j’avais par d’absurdes inhalations d’essences de plantes. III

 

*Je traversai le couloir, ne la trouvant pas, je passai par la salle à manger; tout d’un coup mes pas cessèrent de retentir sur le parquet comme ils avaient fait jusque-là et s’assourdirent en un silence qui, même avant que j’en reconnusse la cause, me donna une sensation d’étouffement et de claustration. C’étaient les tapis que, pour le retour de mes parents, on avait commencé de clouer, ces tapis qui sont si beaux par les heureuses matinées, quand parmi leur désordre le soleil vous attend comme un ami venu pour vous emmener déjeuner à la campagne, et pose sur eux le regard de la forêt, mais qui maintenant, au contraire, étaient le premier aménagement de la prison hivernale d’où, obligé que j’allais être de vivre, de prendre mes repas en famille, je ne pourrais plus librement sortir. III

 

*Le directeur [du Grand-Hôtel de Balbec] vint me demander si je ne voulais pas descendre. À tout hasard il avait veillé à mon « placement » dans la salle à manger. Comme il ne m’avait pas vu, il avait craint que je ne fusse repris de mes étouffements d’autrefois. Il espérait que ce ne serait qu’un tout petit « maux de gorge » et m’assura avoir entendu dire qu’on les calmait à l’aide de ce qu’il appelait : le « calyptus ». IV

 

* Moi qui ne pouvais supporter autrefois la souffrance qu’elle avait quand mon grand-père prenait du cognac, je lui avais infligé celle, non pas même seulement de me voir prendre, sur l’invitation d’un autre, une boisson qu’elle croyait funeste pour moi, mais je l’avais forcée à me laisser libre de m’en gorger à ma guise ; bien plus, par mes colères, mes crises d’étouffement, je l’avais forcée à m’y aider, à me le conseiller, dans une résignation suprême dont j’avais devant ma mémoire l’image muette, désespérée, aux yeux clos pour ne pas voir. IV

 

*Quant à Cottard, bloqué par le silence de M. de Charlus et essayant de se donner de l’air des autres côtés, il se tourna vers moi et me fit une de ces questions qui frappaient ses malades s’il était tombé juste et montraient ainsi qu’il était pour ainsi dire dans leur corps ; si, au contraire, il tombait à faux, lui permettaient de rectifier certaines théories, d’élargir les points de vue anciens. « Quand vous arrivez à ces sites relativement élevés comme celui où nous nous trouvons en ce moment, remarquez-vous que cela augmente votre tendance aux étouffements ? » me demanda-t-il, certain ou de faire admirer, ou de compléter son instruction. M. de Cambremer entendit la question et sourit. « Je ne peux pas vous dire comme ça m’amuse d’apprendre que vous avez des étouffements », me jeta-t-il à travers la table. Il ne voulait pas dire par cela que cela l’égayait, bien que ce fût vrai aussi. Car cet homme excellent ne pouvait cependant pas entendre parler du malheur d’autrui sans un sentiment de bien-être et un spasme d’hilarité qui faisaient vite place à la pitié d’un bon cœur. Mais sa phrase avait un autre sens, que précisa celle qui la suivit : « Ça m’amuse, me dit-il, parce que justement ma sœur en a aussi. » En somme, cela l’amusait comme s’il m’avait entendu citer comme un des mes amis quelqu’un qui eût fréquenté beaucoup chez eux. « Comme le monde est petit », fut la réflexion qu’il formula mentalement et que je vis écrite sur son visage souriant quand Cottard me parla de mes étouffements. Et ceux-ci devinrent, à dater de ce dîner, comme une sorte de relation commune et dont M. de Cambremer ne manquait jamais de me demander des nouvelles, ne fût-ce que pour en donner à sa sœur. IV

 

*[Mme Verdurin au Héros :] « J’ai entendu tout à l’heure que M. de Cambremer vous invitait à dîner. Moi, vous comprenez, cela m’est égal. Mais, dans votre intérêt, j’espère bien que vous n’irez pas. D’abord c’est infesté d’ennuyeux. Ah ! si vous aimez à dîner avec des comtes et des marquis de province que personne ne connaît, vous serez servi à souhait. — Je crois que je serai obligé d’y aller une fois ou deux. Je ne suis, du reste, pas très libre car j’ai une jeune cousine que je ne peux pas laisser seule (je trouvais que cette prétendue parenté simplifiait les choses pour sortir avec Albertine). Mais pour les Cambremer, comme je la leur ai déjà présentée… — Vous ferez ce que vous voudrez. Ce que je peux vous dire : c’est excessivement malsain ; quand vous aurez pincé une fluxion de poitrine, ou les bons petits rhumatismes des familles, vous serez bien avancé ? — Mais est-ce que l’endroit n’est pas très joli ? — Mmmmouiii… Si on veut. Moi j’avoue franchement que j’aime cent fois mieux la vue d’ici sur cette vallée. D’abord, on nous aurait payés que je n’aurais pas pris l’autre maison, parce que l’air de la mer est fatal à M. Verdurin. Pour peu que votre cousine soit nerveuse… Mais, du reste, vous êtes nerveux, je crois… vous avez des étouffements. Hé bien ! vous verrez. Allez-y une fois, vous ne dormirez pas de huit jours, mais ce n’est pas notre affaire. » IV

 

*« Vous avez tort, me dit M. de Cambremer, il fait un froid de canard. — Pourquoi de canard ? demanda le docteur. — Gare aux étouffements, reprit le marquis. Ma sœur ne sort jamais le soir. Du reste, elle est assez mal hypothéquée en ce moment. Ne restez pas en tous cas ainsi tête nue, mettez vite votre couvre-chef. — Ce ne sont pas des étouffements a frigore, dit sentencieusement Cottard. —IV

 

*Lui et Mme de Cambremer nous quittèrent à la Sogne. « Je dirai à ma sœur, me répéta-t-il, que vous avez des étouffements, je suis sûr de l’intéresser. » Je compris qu’il entendait : de lui faire plaisir. IV

 

*Le lift me dit ces mots d’une voix absolument cassée et en me toussant et crachant à la figure. « Quel rhume que je tiens ! » ajouta-t-il, comme si je n’étais pas capable de m’en apercevoir tout seul. « Le docteur dit que c’est la coqueluche », et il recommença à tousser et à cracher sur moi. « Ne vous fatiguez pas à parler », lui dis-je d’un air de bonté, lequel était feint. Je craignais de prendre la coqueluche qui, avec ma disposition aux étouffements, m’eût été fort pénible. Mais il mit sa gloire, comme un virtuose qui ne veut pas se faire porter malade, à parler et à cracher tout le temps. IV

 

*Quand M. de Cambremer n’était pas encore brouillé avec les Verdurin, il me demandait : « Vous ne croyez pas, avec ce brouillard-là, que vous allez avoir vos étouffements ? Ma sœur en a eu de terribles ce matin. Ah ! vous en avez aussi, disait-il avec satisfaction. Je le lui dirai ce soir. Je sais qu’en rentrant elle s’informera tout de suite s’il y a longtemps que vous ne les avez pas eus. » Il ne me parlait, d’ailleurs, des miens que pour arriver à ceux de sa sœur, et ne me faisait décrire les particularités des premiers que pour mieux marquer les différences qu’il y avait entre les deux. Mais malgré celles-ci, comme les étouffements de sa sœur lui paraissaient devoir faire autorité, il ne pouvait croire que ce qui « réussissait » aux siens ne fût pas indiqué pour les miens, et il s’irritait que je n’en essayasse pas, car il y a une chose plus difficile encore que de s’astreindre à un régime, c’est de ne pas l’imposer aux autres. IV

 

*Souvent, quand M. de Cambremer m’interpellait de la gare, je venais avec Albertine de profiter des ténèbres, et avec d’autant plus de peine que celle-ci s’était un peu débattue, craignant qu’elles ne fussent pas assez complètes. « Vous savez que je suis sûre que Cottard nous a vus ; du reste, même sans voir il a bien entendu notre voix étouffée, juste au moment où on parlait de vos étouffements d’un autre genre », me disait Albertine en arrivant à la gare de Douville où nous reprenions le petit chemin de fer pour le retour. IV

 

*[Le marquis de Cambremer au Héros :] « Mais je ne peux pas croire que ce soit bon pour vous d’aller si haut. Je sais que ma sœur ne pourrait pas le supporter. Elle reviendrait dans un état ! Elle n’est, du reste, pas très bien fichue en ce moment… Vraiment, vous avez eu une crise si forte! Demain vous ne pourrez pas vous tenir debout ! » Et il se tordait, non par méchanceté, mais pour la même raison qu’il ne pouvait sans rire voir dans la rue un boiteux qui s’étalait, ou causer avec un sourd. « Et avant ? Comment, vous n’en avez pas eu depuis quinze jours ? Savez-vous que c’est très beau. Vraiment vous devriez venir vous installer à Féterne, vous causeriez de vos étouffements avec ma sœur. » IV

 

*Ensuite, dans le petit chemin de fer d’intérêt local, malgré toutes mes précautions pour ne pas être vu, je rencontrai M. de Cambremer qui, à la vue de mes malles, blêmit, car il comptait sur moi pour le surlendemain ; il m’exaspéra en voulant me persuader que mes étouffements tenaient au changement de temps et qu’octobre serait excellent pour eux, et il me demanda si, en tous cas, « je ne pourrais pas remettre mon départ à huitaine », expression dont la bêtise ne me mit peut-être en fureur que parce que ce qu’il me proposait me faisait mal. IV

 

*D’ailleurs, la jalousie est de ces maladies intermittentes, dont la cause est capricieuse, impérative, toujours identique chez le même malade, parfois entièrement différente chez un autre. Il y a des asthmatiques qui ne calment leur crise qu’en ouvrant les fenêtres, en respirant le grand vent, un air pur sur des hauteurs ; d’autres en se réfugiant au centre de la ville, dans une chambre enfumée. Il n’est guère de jaloux dont la jalousie n’admette certaines dérogations. V

 

*Pendant quelques instants, et sachant qu’il me rendait plus heureux qu’Albertine, je restais d’abord en tête à tête avec le petit personnage intérieur, salueur chantant du soleil et dont j’ai déjà parlé. De ceux qui composent notre individu, ce ne sont pas les plus apparents qui nous sont le plus essentiels. En moi, quand la maladie aura fini de les jeter l’un après l’autre par terre, il en restera encore deux ou trois qui auront la vie plus dure que les autres, notamment un certain philosophe qui n’est heureux que quand il a découvert, entre deux œuvres, entre deux sensations, une partie commune. Mais le dernier de tous, je me suis quelquefois demandé si ce ne serait pas le petit bonhomme fort semblable à un autre que l’opticien de Combray avait placé derrière sa vitrine pour indiquer le temps qu’il faisait et qui, ôtant son capuchon dès qu’il y avait du soleil, le remettait s’il allait pleuvoir. Ce petit bonhomme-là, je connais son égoïsme : je peux souffrir d’une crise d’étouffements que la venue seule de la pluie calmerait, lui ne s’en soucie pas, et aux premières gouttes si impatiemment attendues, perdant sa gaîté, il rabat son capuchon avec mauvaise humeur. En revanche, je crois bien qu’à mon agonie, quand tous mes autres «moi» seront morts, s’il vient à briller un rayon de soleil tandis que je pousserai mes derniers soupirs, le petit personnage barométrique se sentira bien aise, et ôtera son capuchon pour chanter : « Ah ! enfin, il fait beau. »V

 

*Le vieillissement, d’ailleurs, ne se marquait pas pour tous d’une manière analogue. Je vis quelqu’un qui demandait mon nom, on me dit que c’était M. de Cambremer. Et alors pour me montrer qu’il m’avait reconnu : « Est-ce que vous avez toujours vos étouffements ? » me demanda-t-il, et sur ma réponse affirmative : « Vous voyez que ça n’empêche pas la longévité », me dit-il, comme si j’étais décidément centenaire. Je lui parlais les yeux attachés sur deux ou trois traits que je pouvais faire rentrer par la pensée dans cette synthèse, pour le reste toute différente, de mes souvenirs, que j’appelais sa personne. Mais un instant il tourna à demi la tête. Et alors je vis qu’il était rendu méconnaissable par l’adjonction d’énormes poches rouges aux joues qui l’empêchaient d’ouvrir complètement la bouche et les yeux, si bien que je restais hébété, n’osant regarder cette sorte d’anthrax dont il me semblait plus convenable qu’il me parlât le premier. Mais comme en malade courageux, il n’y faisait pas allusion et riait, j’avais peur d’avoir l’air de manquer de cœur en ne lui demandant pas, de tact en lui demandant ce qu’il avait. « Mais ils ne vous viennent pas plus rarement avec l’âge ? » me demanda-t-il, en continuant à parler des étouffements. Je lui dis que non. « Ah ! si ma sœur en a sensiblement moins qu’autrefois », me dit-il, d’un ton de contradiction comme si cela ne pouvait pas être autrement pour moi que pour sa sœur, et comme si l’âge était un de ces remèdes dont il n’admettait pas, quand ils avaient fait du bien à Mme de Gaucourt, qu’ils ne me fussent pas salutaires. Mme de Cambremer-Legrandin s’étant approchée, j’avais de plus en plus peur de paraître insensible en ne déplorant pas ce que je remarquais sur la figure de son mari et je n’osais pas cependant parler de ça le premier. « Vous êtes content de le voir ? » me dit-elle. – Il va bien ? répliquai-je sur un ton incertain. – Mais mon Dieu, pas trop mal, comme vous voyez. » Elle ne s’était pas aperçue de ce mal qui offusquait ma vue et qui n’était autre qu’un des masques du Temps que celui-ci avait appliqué à la figure du marquis, mais peu à peu et en l’épaississant si progressivement que la marquise n’en avait rien vu. Quand M. de Cambremer eut fini ses questions sur mes étouffements, ce fut mon tour de m’informer tout bas auprès de quelqu’un si la mère du marquis vivait encore. Elle vivait. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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