Le coussin Marcel Proust

Le coussin Marcel Proust

 

Fétichisme, quand tu nous tiens…

Odile Tremblay est journaliste culturelle au quotidien québécois Le Devoir. Il y a peu, elle a publié un article titré Des fantômes à l’hôtel, où elle évoque Le Scribe, près de l’Opéra, à Paris, où elle a séjourné. Pour elle, l’établissement ne vaut pas seulement d’être célébré parce qu’il a abrité au sous-sol la toute première séance publique de cinéma, en 1895.

 

« Admiratrice de Marcel Proust et de sa Recherche, j’avais lorgné à chacun de mes séjours précédents au Scribe le coussin à son nom, sur le divan de son étage ; avec fantasme de le faucher, ni vu ni connu, pas vu, pas pris. Crime d’intention, que j’ai fini par avouer aux réceptionnistes de l’hôtel, après l’avoir dûment acheté. Le Scribe en conservait des exemplaires en stock, pour rechange en cas d’accidents ou de vols, si j’ai bien compris. 

On me l’apporta fièrement. J’étais la seule cliente à avoir fait pareille demande, de mémoire d’employés venus commenter l’étonnante transaction.

« Ça prend des étrangers pour aimer à ce point la littérature française », m’assura l’un deux, curieux de savoir si Proust avait écrit un roman.

« Oui et un long, génial, situé en grande partie à Paris. »

Il se promettait de s’y plonger un jour. « N’est-ce pas un autre Français qui a gagné un prix Nobel, Patrick Modiano ?  

« Vrai, mais avec un style totalement opposé à celui de Proust. En tout cas, votre pays peut être fier d’avoir enfanté des auteurs pareils.  

« Ici, on connaît mal la littérature française, vous savez. » Ça le chicotait de l’avouer.

On a parlé de notre langue commune aussi, trop souvent inclinée devant l’anglais, dans les hôtels comme ailleurs.

« Au rythme où vous courez, dans vingt ans, l’anglais aura tout balayé à Paris. Ah ! »

Nous voilà mis d’accord là dessus. Il semblait quand même loin, cet avenir-là, mais les spectres du Scribe ne parlaient pas assez fort, je présume, pour bloquer tous les courants d’air des grandes amnésies.

Au retour, le coussin Marcel Proust s’est installé sur ma chaise de bureau. À l’heure où j’écris ces mots, il me garde les reins au chaud, m’offrant surtout l’impression béate d’avoir capturé au vol un des fuyants fantômes de Paris. »

 

Vous étonnerais-je si j’ajoute que j’ai aussitôt joint le Scribe pour en savoir davantage sur cet objet.

En attendant la réponse, j’ai cherché les occurrences du mot dans la Recherche.

*Et le soir, quand je rentrais de promenade et pensais au moment où il faudrait tout à l’heure dire bonsoir à ma mère et ne plus la voir, il était au contraire si doux, dans la journée finissante, qu’il avait l’air d’être posé et enfoncé comme un coussin de velours brun sur le ciel pâli qui avait cédé sous sa pression, s’était creusé légèrement pour lui faire sa place et refluait sur ses bords ; I

*c’était chez elle [Mme Verdurin] une collection de chauffe-pieds, de coussins, de pendules, de paravents, de baromètres, de potiches, dans une accumulation de redites et un disparate d’étrennes. I

*[Odette :] « Vous n’êtes pas confortable comme cela, attendez, moi je vais bien vous arranger », et avec le petit rire vaniteux qu’elle aurait eu pour quelque invention particulière à elle, avait installé derrière la tête de Swann, sous ses pieds, des coussins de soie japonaise qu’elle pétrissait comme si elle avait été prodigue de ces richesses et insoucieuse de leur valeur. I

*les coussins que, afin que je fusse plus « confortable », Mme Swann entassait et pétrissait derrière mon dos étaient semés de bouquets Louis XV, et non plus comme autrefois de dragons chinois. II

*Les coussins, le « strapontin » de l’affreuse « tournure » avaient disparu ainsi que ces corsages à basques qui, dépassant la jupe et raidis par des baleines avaient ajouté si longtemps à Odette un ventre postiche et lui avaient donné l’air d’être composée de pièces disparates qu’aucune individualité ne reliait. II

*À ce moment un fiacre passa qui allait tout de travers; un jeune cocher, ayant déserté son siège, le conduisait du fond de la voiture où il était assis sur les coussins, l’air à moitié gris. M. de Charlus l’arrêta vivement. III

*dans le fiacre où ma grand’mère semblait assise sur la banquette, elle était apparue sombrant, glissant à l’abîme, se retenant désespérément aux coussins qui pouvaient à peine retenir son corps précipité, les cheveux en désordre, III

*Aussi, les sots jeunes gens, ignorant que ce sont de fausses étoiles, voient-ils en elles les reines du chic, tandis qu’il faudrait une leçon pour leur expliquer en vertu de quelles raisons Mme Standish, ignorée d’eux et peignant des coussins, loin du monde, est au moins une aussi grande dame que la duchesse de Doudeauville. IV

*[Le cocher des Verdurin martyrisé par Morel] D’autres fois, c’était son coussin de siège qui avait disparu, jusqu’à son fouet, sa couverture, le martinet, l’éponge, la peau de chamois. IV

*[Les objets chez les Verdurin quai Conti pour Brichot] tout cela éparpillé, faisait chanter devant lui comme autant de touches sonores qui éveillaient dans son cœur des ressemblances aimées, des réminiscences confuses et qui, à même le salon tout actuel, qu’elles marquetaient çà et là, découpaient, délimitaient, comme fait par un beau jour un cadre de soleil sectionnant l’atmosphère, les meubles et les tapis, poursuivaient d’un coussin à un porte-bouquets, d’un tabouret au relent d’un parfum, d’un mode d’éclairage à une prédominance de couleurs, sculptaient, évoquaient, spiritualisaient, faisaient vivre une forme qui était comme la figure idéale, immanente à leurs logis successifs, du salon des Verdurin. V

*dans les Champs-Élysées, au Bois, dans toute large avenue à la mode, parmi la lumière poudroyante du soir, nous croisions les femmes les plus élégantes, presque toutes étrangères, et qui, mollement appuyées sur les coussins de leur équipage flottant, prenaient la file, s’arrêtaient devant un palais où elles avaient une amie à aller voir, faisaient demander si elle était là ; VI

 

La réponse du service Communication du Scribe est arrivée sous forme de photos dont j’extrais celle-ci :

928 Coussin Proust, Hôtel Scribe

 

Quant à se le procurer, il faudra patienter jusqu’au printemps car l’hôtel est en rupture de stock.

Son prix : 85 €.

Je crois que je vais m’asseoir sur cet achat.

D’ailleurs, à la réflexion, l’idée me paraît étrange d’avoir pensé à créer un objet qui permette de reposer son fessier sur Marcel Proust !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique, Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. D’accord avec vous, Patrice, perso j’aurais plutôt signé ainsi des oreillers, à cause de cette (sublime) phrase :

    « J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. »

    (je me demande d’ailleurs pourquoi les fabricants de linge de maison n’y ont pas encore pensé ?)

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